PZA Histoires de garçons

Engor

Julien et les Neuf Mondes

Tome 2
Julien empereur

Chapitres 28-45

Chapitre 28
Intermezzo

- Ça y est ! Julien ! Ça y est ! On y arrive !

Le chuchotement de Dillik, debout près du lit, aurait réveillé un ours en hibernation et, à en juger par la lumière grise qui filtrait à travers les rideaux, le jour n'était pas encore levé sur le Rüpel Gyamtso où les garçons avaient décidé de raccompagner Tannder et Karik pour passer la nuit. Julien résista à la tentation de tourner le dos à l'importun pour poursuivre une nuit décidément trop courte, malgré un décalage favorable de deux bonnes heures avec le Terrier.

- Tais-toi ! Pas si fort, tu vas réveiller tout le monde. Qu'est-ce qui se passe ?

- Ça y est, Xarax et moi, on rêve ensemble !

- Bravo ! Ça a l'air d'être passionnant.

- C'est encore mieux que ça.

- Bon. Tu me racontera ça plus tard. Il faut que je termine ma nuit.

- Heu…

Julien soupira.

- Je me doutais bien qu'il y avait autre chose. Allez, raconte.

- Tu m'emmènes faire pipi ?

- C'est pas vrai ! Tu ne penses donc qu'à ça ?

- Ben quoi ? C'est normal, non ? Avec la fête, et tout, hier soir… Et puis, tu m'as promis.

- Qu'est-ce que je t'ai promis ?

- Que je pourrais goûter.

- C'est vrai. J'avais oublié.

- Pas moi.

- Tu pourras goûter, mais je n'ai pas dit quand.

- Tricheur !

La voix d'Ambar s'éleva de derrière un oreiller :

- Allez, arrête de te faire prier. Tu sais bien qu'il ne te lâchera pas avant d'avoir ce qu'il veut.

Il est des combats qu'il faut savoir perdre avec grâce. Julien se leva et, après avoir déposé un bref baiser sur son nez, il guida Dillik vers sa luxueuse salle de bain de la villa impériale.

***

Le petit déjeuner, suffisamment tardif pour que chacun pût y monter un visage aimable et réveillé, réunissait tout le monde, y compris Karik et Tannder et fut essentiellement meublé par le flot presque ininterrompu des paroles enthousiastes de Dillik commentant, non pas la saveur incomparable d'une essence virile somme toute encore peu abondante (on peut être à la fois d'âge tendre et capable d'une certaine discrétion), mais l'incroyable expérience d'un rêve partagé avec son cher Xarax.

- Ça fait depuis le début qu'on se connaît qu'on essaie ! Personne ne l'a encore fait ! De toute façon, on s'en moque. Mais Xarax, il était sûr qu'on pouvait y arriver. Personne n'y croyait. Même Julien, il en était pas vraiment sûr ! Pourtant, si quelqu'un aurait dû se douter qu'il y arriverait c'est bien lui, non ?

Tout le monde connaissait la genèse de l'histoire, mais personne n'aurait pour rien au monde voulu ternir son heure de gloire et son récit ne rencontrait que des regards attentifs et des oreilles avides. Julien prit l'air contrit qui seyait à l'homme de peu de foi confondu par l'évidence du miracle.

- D'habitude, quand il essaie, je me réveille et en général j'oublie de quoi je rêvais. Après, il reste avec moi. Enfin… dans ma tête, jusqu'à ce que je m'endorme. Et puis il essaie de s'endormir aussi tout en restant avec moi. Rien que ça, c'est vraiment très difficile. Mais il m'a expliqué que ce qui est vraiment presque impossible, c'est de se rendre compte que je rêve, sans qu'il se réveille et là, qu'il se mette aussi à rêver. Il a fini par y arriver, mais à chaque fois, quand il se mettait à rêver, il était comme n'importe qui, il ne pouvait plus faire ce qu'il voulait. Il rêvait de son côté, et moi du mien. Ça ne marchait pas. Il sortait de ma tête et ça me réveillait. Mais là, cette nuit, il a réussi !

- Alors, comment c'était ? le relança Niil.

- C'était… C'était fantastique. J'étais un haptir en même temps qu'un garçon. Mais quand je dis que j'étais un haptir, je veux pas dire, n'importe quel haptir ! J'étais Xarax. Et en même temps j'étais Xarax qui se sentait aussi moi, enfin… Dillik. C'est vraiment difficile à expliquer. Mais on était vraiment heureux. En même temps, on rêvait. D'abord, on a fait un rêve à lui. Enfin, je crois parce que j'ai jamais vu des trucs pareils. On a été dans un palais. Je crois que c'était le palais de l'Empereur, mais je suis pas sûr. On volait dans les corridors. Et puis on a volé dans des montagnes. C'était vraiment beau. Et puis, au bout d'un moment, on a été moi. On était sur le trankenn de Niil. Il y avait plein de coursives dans tous les sens et je courais. J'avais pas peur, mais je cherchais quelqu'un, je sais pas qui. Et puis j'ai vu Julien. Et là, on a encore été Xarax et on était sur les épaules de Julien. Et puis, on s'est réveillés. Voilà, c'est tout. Quand je le raconte, comme ça, on dirait rien du tout, hein ? Mais c'était vraiment…

- Rassure-toi, intervint Tannder, nous savons tous qu'il est impossible de raconter un rêve vraiment merveilleux. Mais je crois que Xarax, là, sur tes genoux, a accompli une chose unique. Honorable Xarax, poursuivit-il en s'adressant directement au haptir, je crois que vous venez de commencer l'exploration d'un domaine inconnu jusqu'ici. Permettez-moi d'être le premier à vous en féliciter.

- Il dit qu'il n'a que peu de mérite, déclara Dillik, que seul le désir d'être plus près de son ami l'a guidé dans sa quête. Il dit aussi que les mots sont impuissants à rendre son bonheur. Et moi, je voudrais aussi dire que ce qu'il y a de bien, avec Xarax, c'est que je me rappelle de tout. Alors que d'habitude, au petit déjeuner, je me souviens de presque rien.

- En effet, approuva Julien, c'est vraiment un avantage. Et à propos, tu te souviens peut-être de ce que vous faisiez sur mes épaules, juste avant de vous réveiller ?

- Ben… justement, on s'est réveillés.

Chapitre 29
Honorable correspondant

Quelques jours plus tard, alors que Julien s'apprêtait à quitter sa chère villa du lac pour retourner au Terrier, Dennkar se fit annoncer.

- Sire, nous tenons un des agents de l'ennemi.

Il avait l'air à la fois satisfait et vaguement incrédule, comme s'il était surpris que l'opération qu'il avait lui-même menée produisît le résultat escompté.

- Il s'est livré aux services de Sire Aldegard et dit que, si nous respectons notre promesse de pardon, d'autres viendront se livrer. Il paraît qu'ils sont plusieurs centaines, répartis entre Nüngen et Dvârinn.

- Quand vous parlez d'un agent de l'ennemi, vous parlez d'un traître d'un des Neuf Mondes, ou de quelqu'un de leur monde à eux ?

- Pardonnez-moi, je n'ai pas été assez clair. Il s'agit d'un homme de leur monde à eux, Sar Talak, comme ils l'appellent. Et l'histoire qu'il raconte est vraiment très intéressante.

- Ça, je veux bien le croire ! De quoi est-ce qu'il a l'air ?

- Il ressemble à n'importe qui. C'est bien ce qui m'inquiète. Il a tout juste un petit accent, mais il pourrait venir de n'importe quel monde humain.

- Comment est-ce que vous pouvez être sûr que c'est bien l'un d'entre eux, alors ?

- Il était en possession de ceci.

"Ceci", c'était un petit objet noir de la taille d'un briquet qui, lorsque Dennkar eut pressé un motif gravé, se mit à émettre un flot de paroles dans un langage inconnu. Dennkar l'arrêta après quelques secondes et expliqua :

- C'est un de leurs appareils de communication. Il est en rapport avec un appareil semblable sur leur monde et ils peuvent échanger des informations. D'après ce que j'ai compris des explications de l'homme, qui n'est malheureusement pas un scientifique, chaque appareil emporte une énorme quantité de petites particules d'énergie qui sont générées deux par deux avant d'être séparées dans des communicateurs "jumeaux". Cela n'a apparemment rien à voir avec les appareils de guidage et de communication que nous avons trouvés dans le dépôt de Der Mang, ce que vous appelez "radio". Il dit que la distance entre deux de ces communicateurs n'a aucune importance. Ils fonctionneraient de la même façon s'ils étaient chacun à un bout de l'univers. Le principe, si cela vous intéresse, c'est que lorsqu'on change l'état d'une particule dans l'un ou l'autre des appareils, sa particule "jumelle" change instantanément de la même façon et ce changement, à son tour, est interprété par l'appareil qui transforme le tout en sons, puis la particule est détruite. La seule limite, c'est la quantité de particules d'énergie. Il y en a énormément, mais lorsqu'elles sont épuisées, l'appareil ne sert plus à rien. Il m'a traduit quelques uns des messages qui sortaient de la boîte. En gros, on lui demande des nouvelles et on lui dit d'attendre les ordres. Pas un mot sur la destruction de leur base.

- Ça n'a rien d'étonnant, mais ça en dit long sur la confiance qu'ils font à leurs agents.

- Exactement. Il a essayé de se renseigner auprès de son correspondant quand il a lu nos bulletins d'information, mais l'autre a fait comme s'il ne savait pas de quoi il voulait parler. Après quelques jours, il a fini par comprendre que nous disions la vérité, qu'il était pratiquement naufragé sur Nüngen et il a décidé de tenter sa chance.

- Est-ce qu'il sait où sont les autres agents ?

- Non. Il reconnaît lui-même qu'il n'est qu'un agent de base. Il n'a jamais rencontré que son supérieur direct. Ils avaient un rendez-vous régulier, mais personne ne s'est présenté la dernière fois qu'il s'y est rendu et bien-entendu, la seule chose qu'il a réussi à tirer de son correspondant sur son monde d'origine, c'est qu'il devait attendre des ordres et continuer de se rendre à son rendez-vous jusqu'à ce qu'il soit de nouveau contacté.

- Et qu'est-ce que vous comptez faire, maintenant ?

- J'aimerais le sonder, bien sûr. S'il est volontaire, ça ne devrait pas être trop pénible pour lui. Mais avant de faire ça, je voulais avoir votre autorisation. Depuis que la base est fermée, il n'y a plus d'état d'exception et ce genre de chose ne peut être décidé que par un tribunal ou bien vous-même.

- Et vous ne pouvez pas demander à un tribunal ? Je suis sûr qu'Aldegard pourrait facilement arranger ça.

- Sans doute, mais je préférerais que la chose ne s'ébruite pas. Il y a certainement quelques personnages du genre d'Ajmer qui n'ont pas envie de voir leur participation à l'effort de guerre ennemi sortir au grand jour. Peut-être que ce type ne sait rien de la sorte, mais je préfère éviter d'effrayer des gens qui pourraient avoir des réactions dangereuses.

- Je vous comprends, mais je ne suis pas d'accord.

- Pardon ?

- Ce que vous me demandez là, c'est de faire quelque chose en dehors de la Loi. Je sais pourquoi vous me le demandez et, si je me mets à votre place, vous avez raison. Mais voyez-vous, il y a déjà un certain temps que je réfléchis à ce que je fais ici. Et j'ai décidé que jusqu'à ce que je sache vraiment tout ce que je dois savoir, je ne ferais que ce que j'estime être juste.

- Mais, il n'y a rien d'injuste dans ce que je vous demande.

- Ce n'est peut-être pas injuste mais, en tout cas, c'est en dehors de la Loi du R'hinz. Ou alors, c'est que je vous ai mal compris. Je ne veux pas être un dictateur. Là d'où je viens, il y en a encore pas mal et je sais où ça mène.

- Mais, vous êtes l'Empereur !

- Si Yulmir faisait ce qui lui plaisait sans tenir compte de personne, ça n'était sûrement pas quelqu'un de sympathique. Mais je peux vous proposer quelque chose. Amenez-moi ce type et je lui demanderai s'il est volontaire pour être sondé. S'il accepte, il n'y aura plus de problème.

- Et s'il refuse ?

- Vous ferez comme vous voudrez. Vous pourrez demander l'autorisation d'un tribunal, ou vous devrez vous passer de ce sondage.

- Bien, Sire.

- Dennkar, je vous en prie, ne me faites pas la gueule. Je vous aime bien et j'ai vraiment de l'estime pour vous. Vous auriez pu ne pas me parler de la fin de l'état d'exception et je vous aurais certainement donné ma permission. Je vous remercie de l'avoir fait et je serais heureux que vous fassiez toujours comme ça.

- Merci, Sire. Et…

- Oui ?

- L'Empereur ne faisait pas ce qu'il lui plaisait sans tenir compte de personne. Il aurait certainement réagi comme vous l'avez fait. Sauf que je ne lui aurais certainement pas suggéré de me donner cette autorisation. Pardonnez à un vieil homme de vous avoir pris pour ce que vous n'êtes pas.

- Je ne vois pas ce que vous voulez dire. Et vous êtes très bien conservé. Pas gâteux du tout. Allez, faites-le venir, s'il vous plaît.

Alors qu'il attendait le retour de Dennkar, Julien réfléchit à ce qui venait de se passer. Il ne comprenait pas vraiment ce qui l'avait soudain poussé à résister à cet homme dont l'autorité naturelle ne faisait aucun doute. Il avait agi sans presque réfléchir. Tout-à-coup, il lui était devenu évident qu'il ne pouvait tordre les règles à sa convenance. Il avait ressenti que c'était une chose extrêmement dangereuse, et pas seulement du point de vue d'une morale abstraite. En un temps pas si lointain, il aurait considéré son accord comme allant de soi. Là, il avait eu le sentiment que c'était une décision qui lui causerait, à lui, un tort profond et personnel. Tout ce qu'il avait dit ensuite pour justifier son refus lui était venu après-coup.

***

L'homme, en effet, aurait pu être n'importe qui. Il avait une trentaine d'années et portait un abba gris-bleu sans aucune originalité. Il marchait à côté de Dennkar et jetait à la dérobée des coups d'œil surpris à l'environnement. Arrivé devant Julien, il s'efforça de ne pas dévisager trop ouvertement cet adolescent trop beau, assis sur un simple siège de bois tressé, et qui portait les Marques blanches de la Maison Impériale. Ce fut Dennkar qui rompit le silence :

- Votre Seigneurie, voici l'agent dont je vous ai parlé.

- Julien s'adressa à l'homme.

- Je suppose que vous avez un nom ?

- Je m'appelle Yakder… Votre Seigneurie.

- Honorable Yakder, asseyez-vous et cessez de regarder vos pieds, s'il vous plaît. Mon regard ne tue pas et j'aime bien voir les yeux de ceux à qui je parle. Vous êtes venu de vous-même vous présenter aux services de Sire Aldegard et vous vous dites prêt à coopérer avec nous. Est-ce exact ?

- Oui, Votre Seigneurie.

- Depuis combien de temps vivez-vous sur Nüngen ?

- Depuis huit cycles, Votre Seigneurie.

- Et je suppose que vous étudiez le tünnkeh et notre culture depuis beaucoup plus longtemps ?

- En effet, Votre Seigneurie. À partir de dix ans, j'ai été éduqué en vue de cette mission.

- Vous savez que la planète qui servait de base à cette opération et où se trouvait la machine qui vous permettait de voyager dans l'En-dehors a disparu de cet univers ?

- C'est ce qu'on m'a dit, Votre Seigneurie.

- Vous pouvez le croire. J'ai personnellement participé à l'opération.

L'homme eut un petit sursaut de surprise.

- Je ne vous dis pas ça pour me vanter, poursuivit Julien, mais pour que vous sachiez que je n'ai pas l'intention de jouer à des petits jeux de mensonges avec vous. J'ai l'intention de ne vous dire que la vérité et j'attends que vous en fassiez autant. Est-ce clair ?

- Oui, Votre Seigneurie.

- Avez vous entendu parler d'une chose qu'on appelle le sondage mental ?

L'homme pâlit.

- Oui, Votre Seigneurie.

- C'est une opération efficace et désagréable, et qui n'a pas vraiment bonne réputation. Mais si c'est fait correctement, on n'en meurt pas forcément. Si on coopère sincèrement, on peu même éviter de devenir fou. Encore une fois, vous pouvez me croire sur parole, j'ai moi-même été sondé.

- Vous ! Mais, pourquoi ?!!!

- Ça ne vous regarde pas, mais c'est vrai.

- Pardon… Votre Seigneurie.

- Maintenant, dites-moi si vous avez une idée des méthodes employées par vos services d'espionnage pour interroger les prisonniers.

- Je n'ai jamais participé à ces horreurs !

- Je vois que vous savez de quoi je parle. Il y a dans cette maison un homme, qui est aussi mon ami, qui a subi plusieurs de ces interrogatoires écœurants et qui n'a survécu que parce que nous sommes arrivés à temps. Un autre a été torturé alors qu'il n'avait plus rien à révéler depuis longtemps. Deux autres en sont morts. Vous ne croyez pas que j'ai le droit de vous envoyer vous faire sonder ? C'est tout-de-même moins barbare !

- …….

- Répondez, s'il vous plaît. Est-ce que j'ai le droit de vous faire sonder ? Est-ce que ça vous paraît juste ?

- Votre Seigneurie…

- Yarek, je vous demande poliment votre avis. Ayez l'obligeance de me répondre.

- Vous en avez le droit.

- Est-ce que ça vous paraît juste ?

- Je ne sais pas. Je n'ai jamais torturé personne.

- J'espère bien, mais ceux de votre camp ne s'en privent pas. Alors ?

- Je suppose que c'est juste.

- Eh bien, vous vous trompez. Ceux qui vous ont éduqué ne vous ont pas tout dit. Nous sommes dans ce qu'on appelle le R'hinz ka Aun li Nügen, le Domaine de la Parfaite Équité. Il existe des lois pour régir les Neuf Mondes. Et ces lois, j'en suis le Gardien. Bien sûr, si j'ordonnais qu'on vous sonde, personne n'y trouverait à redire. Personne ne s'aviserait de contredire l'Empereur. Mais moi, je connais la Loi, et elle m'interdit d'infliger ce genre de traitement à quelqu'un sans qu'il ait été d'abord jugé et condamné par un tribunal. C'est pourquoi vous n'avez pas encore été sondé. Maintenant, je vais vous expliquer clairement la situation. Vous avez décidé de coopérer avec nous et je vous crois sincère. Je suppose que vous nous avez déjà dit pas mal de choses utiles mais, en fait, vous détenez des milliers d'autres renseignement dont vous n'avez sans doute même pas conscience et qui nous seraient extrêmement utiles. Ce genre de renseignement ne peut être recueilli que par un sondage. Comprenez-moi bien, les gens de votre monde n'ont plus aucun moyen de venir jusqu'ici, du moins dans un avenir proche. Et nous n'avons aucun besoin de leur faire la guerre. Mais nous devons absolument savoir ce qui s'est passé et ce qui se préparait. De plus, un certain nombre de personnages parmi nous étaient apparemment prêts à collaborer avec les vôtres. Vous devez vous douter que ces traîtres ne tiennent pas du tout à ce qu'on sache qui ils sont. Ils sont certainement prêts à tuer pour l'éviter.

- Mais je ne sais rien de tout ça ! Je ne les connais pas !

- Vous, vous pouvez en être sûr. Mais je ne crois pas que vous réussiriez à les convaincre que vous ne risquez pas de les livrer. La situation se présente donc comme ça : nous avons vraiment besoin des renseignements que vous détenez ; je pense qu'un tribunal autoriserait Maître Dennkar à vous faire sonder de force, mais cela présenterait deux inconvénients. Premièrement, un sondage forcé risque de ne pas être sans danger. Deuxièmement, un procès, même si on s'arrange pour qu'il soit fait discrètement alerterait ces personnages dangereux et, en plus du fait qu'ils essaieraient de vous tuer, ils risqueraient soit de s'enfuir avant qu'on les arrête, soit de tenter des actions que nous ne pouvons pas encore prévoir. Je vous propose donc de résoudre le problème d'une façon qui nous arrange tous les deux. Vous vous faites sonder volontairement et je vous place sous la protection directe de la Maison Impériale. Ce que vous y gagnez est évident : au lieu d'attirer l'attention sur vous et de subir, de toute façon, un sondage dans les plus mauvaises conditions, personne n'essaiera de vous supprimer avant que vous ne soyez sondé et après, ça ne servirait plus à rien. En plus, vous serez sous ma protection, ce qui n'est pas rien. Je vais aussi vous dire ce que moi, j'y gagne. D'abord, je suis certain que vous resterez vivant et que nous pourrons obtenir les enseignements que vous détenez, et je respecte la Loi que je suis censé protéger. Ensuite, je pense que vous n'êtes pas un mauvais homme et tout le monde vous dira que je n'aime pas faire du tort aux gens qui ne m'ont rien fait. Enfin, j'espère que vous finirez par penser que ce n'est pas si mal de vivre ici, dans un monde où même celui qu'on dit être le plus puissant essaie de se montrer correct. Maintenant, j'ai d'autres choses à faire. Je vais vous laisser avec Maître Dennkar. Prenez le temps de réfléchir à ma proposition. Si vous pensez qu'il est préférable de tenter votre chance auprès d'un tribunal, il ne vous en empêchera pas. Si vous décidez de vous porter volontaire pour un sondage, je vous garantis que ce sera fait par les meilleurs spécialistes et qu'ils auront des instructions pour se montrer particulièrement délicats, même si cela doit prendre plus de temps. Dennkar, je sais que vous veillerez à ce que cet homme soit bien traité quoi qu'il arrive.

- Cela va de soi, Votre Seigneurie. Je vous tiendrai informé.

- Prenez aussi le temps de mettre Tannder au courant, s'il vous plaît. Si par hasard il avait des objections, qu'il n'hésite pas à venir me voir. Maintenant, je vais au Terrier. À bientôt.

Chapitre 30
Deux !

Ainsi qu'il le faisait maintenant chaque fois qu'il voyageait avec Aïn, Julien tenta vainement d'atteindre la Table d'Orientation. Fidèle à sa promesse, il ne s'y hasardait qu'en compagnie du Maître Passeur. Il n'avait aucune envie de se retrouver coincé dans l'En-dehors, fût-ce en compagnie de Xarax. Il n'était pas vraiment inquiet. Les quelques autorités consultées à ce sujet partageaient l'opinion selon laquelle tout rentrerait bientôt dans l'ordre. Au Terrier, Dillik l'accueillit avec un grand sourire en lui tendant un pli orné d'un magnifique sceau tout ce qu'il y avait de plus officiel :

- Tiens, c'est de la part du Noble Sire Tahlil.

Julien brisa le sceau et prit connaissance du message qui était en fait une invitation formelle du Miroir de l'Empereur à participer à la croisière inaugurale du nouveau Trankenn Premier des Rent'haliks.

Incapable de contenir son excitation, Dillik poursuivit, dès que Julien leva les yeux de la luxueuse feuille de papier.

- Tu vas y aller, hein ? Mon père va le commander ! On est allés le voir avec Niil et Ambar cet après-midi. Qu'est-ce qu'il est beau ! Mon père, il a dit que Sire Tahlil il serait content que tu viennes. Il a aussi dit que, si tu voulais bien, je pourrais venir aussi. Tu m'emmèneras, hein ? Et puis aussi Niil et Ambar, bien sûr.

- Bonsoir, Dillik. On va en discuter avec Niil, mais je crois qu'il pourra certainement se libérer pour une occasion comme celle-ci.

- Je lui ai déjà demandé, et il a dit…

- Dillik, calme-toi. L'invitation est pour dans dix jours. Tu ne vas pas t'agiter comme ça pendant tout ce temps, non ? Xarax, je crois que tu devrais faire quelque chose.

Le haptir bondit aussitôt sur son jeune ami qui se retrouva bientôt à terre, son laï retroussé jusqu'au nombril, en proie à une sévère attaque de chatouilles bien propre à épuiser pour un temps son trop plein d'énergie. Julien put alors aller retrouver Subadar, Niil, Ambar et Sandeark pour les informer de sa rencontre avec Yakder.

***

Après que tout le monde eut écouté le compte-rendu de Julien, Subadar prit la parole :

- Julien, je suis inquiet. Je ne crois pas que la menace qui pèse sur nous soit définitivement écartée. Peut-être que ces hors-monde ne sont plus en mesure, pour l'instant, de nous attaquer, mais quelque chose me dit qu'ils ne sont qu'un aspect du problème. Je trouve que nous avons renoncé à nos armes un peu trop vite.

- Je comprends ce que vous voulez dire Subadar. Sur Terre, on nous faisait apprendre un dicton latin : " Si vis pacem, para bellum ", " Si tu veux la paix, prépare la guerre ". En théorie, ça marche très bien. Mais en pratique, mon monde est littéralement inondé de ces saloperies d'armes. Et ça n'est pas des arcs et des flèches. On s'entre-tue un peu partout et les plus forts menacent de faire sauter la planète. Je ne veux pas qu'on recommence l'histoire d'Emm Talak ! J'ai refermé la boîte de Pandore et je ne la rouvrirai que si j'y suis absolument obligé. On est en train de sonder ce type. Je vous promets que s'il y a le moindre doute qu'ils puissent encore essayer de nous envahir, je n'hésiterai pas. Je suis même prêt à aller les frapper chez eux si c'est nécessaire. En attendant, il faudra que nos fiers Guerriers se contentent des armes autorisées depuis quelques milliers de cycles.

Mais Subadar insista :

- Je ne pensais pas seulement à cette menace-là. Je suis de plus en plus persuadé qu'il y a un autre ennemi. Les ghorrs ne poussent pas sur les arbres. Il faut que quelqu'un les produise et les maîtrise. Pour ça, il faut utiliser les Arts Ténébreux. Et je ne crois pas que ces hors-monde disposent des connaissances nécessaires.

- Là, je suis d'accord avec vous. Mais ça ne change rien pour ce qui est des armes. Si nous avons à faire à un ennemi de ce genre, il est certainement allié à des entités du genre Neh kyong, n'est-ce pas ?

- Effectivement. Des Dhreh, pour être précis.

- Et je ne pense pas que des canons pourraient nous être très utiles contre des Dhreh ?

- Je reconnais que, contre des Drheh, cela ne nous servirait pas à grand chose. Mais contre les humains qui les utilisent… peut-être.

- Pour l'instant, on n'en est pas là. Je viens de recevoir une invitation de Sire Tahlil pour l'inauguration de son Trankenn. Je suppose que Niil et Ambar voudront venir avec moi, mais si ça vous tente, vous êtes le bienvenu aussi. Ainsi bien-entendu, ajouta-t-il avec un petit signe de tête, que Maître Sandeark. Bien sûr, je ne veux obliger personne à participer à une croisière de rêve parmi des îles enchanteresses…

- Évidemment, j'ai bien d'autres occupations, mais mon sens aigu du devoir m'impose de ne pas laisser Sa Seigneurie affronter sans le soutien de mon conseil les écueils d'un tel voyage diplomatique.

- Quant à moi, dit Sandeark, je ne vais quand même pas laisser mes élèves se vautrer dans le farniente pendant tout ce temps sans rien pour meubler le vide de leur esprit.

- Je suis sûr que votre sacrifice leur ira droit au cœur.

***

Depuis que Julien produisait sont nectar, il lui fallait le partager équitablement, ce qui compliquait quelque peu les ébats quotidiens, chacun des trois garnements qui partageaient la couche commune s'efforçant subrepticement de l'amener à répandre à son profit une semence qui prenait peu à peu consistance et abondance. Sans doute est-il des sorts plus terribles que de devoir ainsi apprendre à maîtriser la montée de ses orgasmes ou résister aux sollicitations toujours plus inventives de ses camarades de jeu. Il avait bien tenté, au début, d'exclure Dillik de la compétition, sous le prétexte fallacieux et presque insultant d'un âge trop tendre, mais qui eût résisté au déchirant spectacle de ses larmes conjugué à l'indignation outrée d'un haptir manifestement gagné à sa cause ? Aussi, bien qu'il refusât toujours avec la plus grande fermeté les offres répétées de plonger son Sceptre Adamantin dans un Pertuis Secret qu'on lui assurait pourtant avide de l'accueillir, il permit à l'infernal lutin de satisfaire ce qui menaçait de devenir un goût immodéré pour la substance en question. Goût qu'il partageait d'ailleurs avec Ambar et, dans une mesure tout juste un petit peu moindre, avec Niil qui, dût-il absolument choisir entre deux formes de plaisir, se fût sans doute, après bien des hésitations, décidé pour une pénétration vigoureuse de son Puits de Délices. Il s'était d'ailleurs, expérience faite, ouvertement déclaré satisfait de la vigueur et des dimensions d'un Julien secrètement flatté de remplacer avec un tel succès Karik, que son devoir retenait au chevet de son Maître et sans aucun doute, murmurait Niil, dans son lit. Privilège que, de l'avis général, il avait amplement mérité et que Tannder eût été mal venu de lui refuser plus longtemps après de telles preuves de dévouement et, disons-le, d'amour.

Toujours est-il que c'est avec un bonheur sincère que ce soir-là, alors qu'il achevait, tête-bêche avec Niil une série de combinaisons propres à tester jusqu'à l'extrême limite sa capacité à retarder une explosion imminente, alors qu'Ambar s'introduisait sans trop de discrétion, mais beaucoup de lubrifiant dans son fondement et que Dillik s'efforçait de rendre ce même service au Premier des Ksantiris, à cet instant précis où une vague brutale de plaisir submergeait tout ce petit monde entremêlé, à ce moment-là, tout juste, alors que palpitait dans sa bouche le membre point énorme, mais tout-de-même de plus en plus respectable de son meilleur ami, Julien reçut sur sa langue, pressée contre la bouche minuscule qu'il taquinait depuis un certain temps, l'obole tant attendue, la toute première distillation des œufs tout chauds qu'il roulait entre ses doigts. Peu de chose, certes, mais chose exquise. Quelques gouttes dont l'arôme, unique, était précisément le goût de Niil, et de lui seul.

Il lui fallut attendre, avant d'annoncer l'avènement de Niil à la fertilité, de retrouver un souffle coupé par son propre orgasme. Il avala à regret la salive parfumée dont ses papilles tentaient encore d'extraire les dernières molécules de saveur, laissa à Ambar le temps de se remettre de ses émotions et d'extraire son modeste mais charmant engin, tout roide encore et comme prêt à reprendre la tâche, puis il annonça :

- Les enfants, ça y est, on va pouvoir faire une fête pour Niil !

Chapitre 31
Bis repetita

On fit la fête. Et quelle fête ! La Première Dame Axelia, mère de Niil, mystérieusement avertie, envoya un cadeau et offrit le festin. Le cadeau en question était dans la plus pure ligne de la tradition, qui voulait qu'il fût en rapport direct avec l'objet de la fête et consistait en un coffret de bois précieux, manifestement ancien, contenant un certain nombre de "jouets", ouvrés dans les matières les plus nobles et dont la seule vue fit aussitôt rougir Julien. En effet, si certains ne laissaient pas, à première vue, deviner leur fonction à un esprit somme toute peu averti, d'autres étaient d'un réalisme tel qu'on eût pu le qualifier d'anatomique. Niil lui-même manifesta quelque embarras lorsque Dillik, toujours désireux de s'instruire, le bombarda de questions sur l'usage qu'il comptait faire de tel ou tel article. Embarras qui dura jusqu'à ce qu'il s'aperçoive que le gamin le faisait marcher et, contrairement à Julien, était parfaitement au courant de ces choses. Dillik, il est vrai, avait vécu dans une auberge et fréquenté les gamins du port… Ambar s'abstint sagement de tout commentaire. Il avait, lui aussi, vécu sur les quais d'un port, mais il estimait plus prudent de ne pas faire étalage de sa science. Julien se fit la réflexion que nul n'avait songé, ou osé lui faire, à lui, ce genre de cadeau et il ne savait pas trop s'il devait en éprouver de la jalousie ou du soulagement. Ce fut encore une fois Dillik qui mit les pieds dans le plat :

- On voulait t'en offrir un à toi aussi, mais Subadar, il nous a dit qu'il valait mieux pas. Que sur la Terre, ça se faisait pas. C'est dommage, hein ?

- Oui, c'est vraiment dommage.

- Ils sont un peu… arriérés, non ? C'est comme dans certains archipels, sur Dvârinn. J'ai entendu mon père dire qu'ils font même pas la fête pour le "Kouwa Djoung Neh". Ils ont une sorte de tradition, avec des anciens dieux ou quelque chose comme ça, qui dit que c'est sale ! C'est incroyable, non ? C'est comme si on disait que c'est honteux de, je sais pas moi… de manger ! Et t'as pas le droit d'avoir les "Délices" ou le "Jardin". C'est interdit ! C'est quand même pas comme ça, chez toi ?

- Heu… Peut-être pas partout, mais dans la plupart des pays, si.

- Là où tu vivais, c'était comme ça ?!

- Oui.

- Tu devais être malheureux, non ?

- Heu… Tu sais, je n'y pensais pas trop.

- Quoi ?!!!

- Je veux dire, si, j'y pensais, mais… c'était comme ça. On n'en parlait pas vraiment. Et puis, je vivais tout seul. Je n'avais pas de frères et sœurs.

- Tu connaissais pas d'autres garçons ?

- Si, bien sûr, mais…

Depuis un moment, Niil avait de nouveau l'air sérieux. Visiblement, il n'aimait pas le tour qu'avait pris la conversation et trouvait que Dillik appuyait avec un peu trop d'insistance sur une plaie qui pouvait encore être douloureuse.

- Dillik, il est temps d'aller te faire beau pour la fête.

- Ça ne fait rien, le rassura Julien, il a raison et, de toute façon maintenant, chez moi, c'est ici. Je ne crois pas que je pourrais retourner vivre là-bas.

***

Quant à la fête elle-même, Julien put se rendre compte qu'elle avait un caractère nettement plus corsé encore que la version qu'on lui avait servie. Elle eut lieu sur le Trankenn Premier des Ksantiris et, malgré le caractère "intime" de l'affaire, elle réunit une bonne cinquantaine d'invités, tous mâles comme il se devait, et parmi lesquels on comptait, outre Sire Tahlil et deux de ses fils, Maître Dendjor, le père de Dillik, et quelques cousins plus ou moins éloignés de Niil, ravis de participer au désordre ambiant.

Nul ne se hasarda à faire à Julien des propositions qu'il eût de toute façon déclinées mais Ambar, considéré par les plus jeunes comme un gibier tout-à-fait licite, dut déployer des trésors de diplomatie pour ne froisser personne, poussant même le sens du devoir jusqu'à refuser l'invitation du fils cadet de Sire Tahlil, Yendhil, un charmant garçon de son âge aux yeux de biche, qui suggérait qu'une comparaison de leurs anatomies respectives serait sans doute des plus enrichissantes. La vérité voudrait qu'on ajoutât qu'il fut bien près de céder lorsque, avec un battement de ses longs cils, le jeune Noble Fils du Miroir de l'Empereur, lui prit une main qu'il attira sur un pli de son laï qui tentait, sans le moindre succès, de dissimuler une proéminence modeste mais d'une incontestable fermeté. Il fut secouru, dans ce combat inégal, par l'apparition inopinée de Dillik, légèrement gris (les fonds de verres, encore!), qui insista pour examiner lui-même ce qu'on proposait à son ami et, glissant avec un petit gloussement parfaitement idiot sa propre main dans la confortable poche de l'ample vêtement, entreprit d'évaluer la nature exacte de l'objet. Apparemment satisfait de ce qu'il venait de trouver et, Bacchus aidant, insoucieux du peu de convenances encore en vigueur dans ces circonstances, après s'être poliment assuré qu'Ambar n'avait pas l'intention de profiter de l'aubaine, il entraîna un Yendhil légèrement ahuri vers l'une des innombrables cabines inoccupées du trankenn où il ne fait aucun doute que son imagination fertile put donner toute sa mesure.

Niil, tout spécialement ce soir n'avait, lui, aucune raison de se montrer particulièrement vertueux. Sa fidélité inébranlable à Julien était d'un tout autre ordre et n'impliquait nullement qu'il s'abstînt de vagabonder comme bon lui semblait. Aussi, lorsque Tengtehal, le Fils Premier de Sire Tahlil, insinua que le calme d'un clos privé serait encore plus apprécié s'il pouvait être partagé avec le héros de la fête, Niil n'hésita pas trois secondes avant de succomber au charme incontestable des quinze ans et quelque de l'héritier présomptif des Rent'haliks. Il fut d'autant plus heureux d'avoir cédé que le "Glaive Victorieux" du jeune homme était d'une nature propre à combler ses attentes dans une mesure… avantageuse.

Tannder, apparemment tout-à-fait remis de ses tribulations, était surveillé de près par Karik qui s'employait, avec une habileté incontestable, à écarter tout personnage suspect de représenter une tentation pour un Maître Guerrier qu'il avait eu tant de mal à conquérir. Ce dernier, riant sous cape, s'ingéniait donc à lier conversation avec les plus ouvertement turbulents des jeunes gens présents, histoire de préserver de l'ennui ce garçon à qui il n'aurait, pour rien au monde, voulu causer la moindre peine.

Lorsque la soirée fut suffisamment avancée, Julien s'en fut avec Ambar jusqu'au pont supérieur. La nuit était claire et l'air presque tiède. L'énorme vaisseau suivait paisiblement sa route sous les étoiles et Gorkar, la lune unique de Dvârinn n'était plus qu'à une largeur de main de l'horizon occidental. Ils étendirent sur le bois poli du pont la couverture qu'ils avaient emportée et s'allongèrent pour regarder le ciel tourner lentement.

***

Lorsqu'ils s'éveillèrent, au matin, quelqu'un avait jeté sur eux une autre couverture, légère et chaude, et Tannder, accroupi, secouait doucement l'épaule de Julien :

- Sire, pardonnez-moi, mais il est temps de rentrer.

Frissonnant dans l'air humide, les deux garçons s'enveloppèrent dans les couvertures et, après un dernier coup d'œil à l'océan bleu ardoise, s'en furent retrouver Aïn qui les attendait près du klirk-cible du vaisseau. Machinalement, Julien dit mentalement "Tchoktseh" et, à sa grande surprise, se retrouva, en compagnie d'Ambar qui lui tenait la main, dans un paysage totalement inconnu.

Chapitre 32
Seht mich an
jungen man !
Lat mich iu gevallen!

- Où on est ?

La question n'était peut-être pas très originale, mais elle était parfaitement appropriée à la situation.

- Je n'en sais rien. En tout cas, pas là où j'aurais voulu aller.

- Aïn n'est pas là ?

- Non. Et Xarax non plus. Je suis le dernier des imbéciles.

- Tu l'as pas fait exprès.

- Non, mais je n'ai pas fait suffisamment attention. J'aurais dû d'abord agripper la fourrure d'Aïn. Et j'aurais aussi dû attendre que Xarax soit avec nous.

- Je suppose qu'il est avec Dillik.

- C'est certain.

- Tu nous ramènes ?

- C'est ce que je compte faire. Mais d'abord, il faut que je réfléchisse. Je n'ai pas envie de nous envoyer encore une fois n'importe où au hasard.

- Tu n'es jamais venu ici ?

- Non, je ne sais même pas sur quel monde on… Nom de Dieu !

- Qu'est-ce qu'il y a ?

- On est sur Terre !

- Quoi ?!

- On est sur mon monde à moi. Celui où je suis né.

- Tu en es sûr ?

- Oh ! Oui…

- Comment tu peux en être sûr ?

- L'herbe, les fleurs, les arbres, là-bas. Les sauterelles, tout. Même l'odeur. C'est la Terre, c'est sûr.

- Alors, tu sais où on est ?

- Ça, c'est plus compliqué. Je reconnais vaguement le paysage, mais pour l'instant, ça ne me revient pas.

- Y fait pas chaud, heureusement qu'on a nos couvertures. Tu crois que tu pourras nous ramener ?

- Franchement, je n'en sais rien.

- Peut-être qu'Aïn va venir nous chercher.

- Pour ça, je suis sûr qu'il va essayer. Mais il n'a aucune idée de l'endroit où on est. Avec un peu de chance, j'aurai laissé une trace dans l'En-dehors.

- Qu'est-ce qu'on fait alors ? On attend ?

- Oui, on va attendre un moment ici. S'il arrive à retrouver notre trace, ce n'est pas la peine de lui compliquer le travail. Je pense qu'on est encore en milieu de matinée. On va rester ici jusqu'à midi. Il fait beau, le temps va sûrement se réchauffer.

- Et s'il ne vient pas ?

- Eh bien, il faudra qu'on se débrouille par nous-mêmes. J'essaierai de nous ramener. D'ailleurs, ça me fait penser qu'il vaudrait mieux que tu me tiennes la main.

- Tout le temps ?

- Oui. Je ne tiens pas à partir sans le faire exprès en te laissant ici. Je serais incapable de te retrouver.

Ambar pâlit et se saisit immédiatement de la main que lui tendait Julien.

- Là, je commence à avoir peur.

- Je ne sais pas si ça pourrait se produire. Après tout, j'ai vraiment essayé de sauter vers la Table. Mais il vaut mieux être prudents.

- Je suis d'accord. Tu ne sais vraiment pas où on est ?

- Je suppose qu'on est en France. C'est mon pays et si on est bien sur Terre, il y a de fortes chances pour qu'on soit en France. Et puis, il y a… je ne sais pas… comme une ambiance.

Ils se trouvaient dans une sorte de prairie presque horizontale à mi-pente d'une vallée entièrement boisée au fond de laquelle on pouvait supposer que coulait une rivière ou, à tout le moins, un ruisseau. Bien qu'on n'aperçoive aucune clôture, quelque chose suggérait que l'endroit servait périodiquement de pâturage. Quelques affleurements de rochers ainsi que plusieurs gros blocs, comme déposés là par hasard auraient montré à quelqu'un de plus versé en géologie la nature granitique du terrain, mais Julien n'avait jusque-là guère cultivé ce genre de connaissances.

- Heureusement qu'on n'est pas arrivés en pleine nuit, hein !

- Ça n'aurait pas vraiment changé grand chose. Mais tu as raison, il va faire à peu près bon et au moins on voit où on est.

- Je commence à avoir faim. Pas toi ?

- J'ai peur qu'on doive se passer de petit déjeuner. Et même aussi de déjeuner, si ça se trouve.

- Il y a peut-être des choses à manger ?

- Si tu penses à des fruits sauvages ou des choses comme ça, je ne crois pas. On n'est pas encore en été. On pourrait peut-être attraper des poissons à la main s'il y a une rivière, là en bas. Mais on n'a rien pour faire du feu.

- Qu'est-ce qu'on va faire alors, si Aïn n'arrive pas ?

- Il va falloir trouver un village. Ça ne devrait pas être trop difficile, si on est en France. Mais il faudra se cacher.

- Pourquoi ?

- Parce que je ne me vois pas expliquer à un paysan du coin, ou même à un gendarme, qu'on arrive d'un autre monde. Avec un peu de chance, on pourra trouver des vêtements qui sèchent sur une corde à linge. On se ferait déjà moins remarquer. Pour la nourriture… je ne sais pas. Il faudra sans doute que je m'arrange pour la voler.

- On ne peut pas simplement demander qu'on nous en donne un peu ?

- Il vaut mieux pas. Les gens risqueraient d'appeler la police.

- C'est quoi, la police ?

- C'est comme des Gardiens.

- Mais, pourquoi ? Si on fait rien de mal ?

- Parce que des enfants ne se promènent pas comme ça, tout seuls, sans leurs parents. Les gens croiraient qu'on s'est sauvés de chez nous.

- Mais, si on allait voir le Premier Sire et qu'on lui expliquait ?

- Crois-moi, ce ne serait pas une bonne idée.

Ambar allait se lancer dans une autre série de questions lorsque le son caractéristique de voix juvéniles le fit brusquement taire et resserrer sa prise sur la main de Julien.

Les voix provenaient de la lisière la plus éloignée de la prairie et les deux garçons s'aplatirent autant qu'ils le purent, s'efforçant de se dissimuler au mieux dans l'herbe haute et les graminées folles.

- Ça y est, les gars ! On y est !

- Ben, c'est pas trop tôt ! J'en ai plein les bottes.

- T'as pas à te plaindre, t'as que le tapis de sol !

- Ouais, c'est ça. Plus le sucre, les oranges et les trois boîtes de raviolis !

- Rapha ! Où il est encore, Rapha ?

- Y s'est arrêté pour pisser.

- Et Nono? Il est resté pour la lui tenir ?

- Me voilà. Pleure pas.

- Bon, posez les sacs et déballez le matériel. On va monter la tente… mmm… là-bas.

- Greg, dès que Rapha daignera nous honorer de sa présence…

- Ça va ! Je suis là. Si on peut même plus pisser maintenant.

- Ben dis donc, t'as mis le temps ! Nono, t'es sûr que vous avez rien fait d'autre ?

- Je vois pas ce que tu veux dire. Alors, on la monte cette tente ?

- Le maillet ! Qui est-ce qui a le maillet ?! Me dites pas qu'on l'a encore laissé au local !

- Greg et Rapha, bougez-vous un peu ! Allez chercher du bois.

- Oui Chef ! Bien Chef! À vos ordres Chef !

- Enfin ! Prenez-en de la graine, vous autres. C'est comme ça qu'il faut parler à son C. P. Le respect, y a que ça de vrai.

- Pic-vert ! Au lieu de dire des conneries…

- Pas de gros mots en ma présence, bordel de merde !

- Pardon. Vénérable Chef de Patrouille, plutôt que d'user votre précieuse salive a débiter des fariboles, voire des calembredaines, pourriez-vous avoir l'obligeance de placer cette sardine à un angle correct ? Faute de quoi, la tente risque de nous dégringoler sur la gueule, sauf votre respect.

- Honorable Second, ne me prenez pas pour un imbécile, il y a ici un énorme rocher, juste là où je voudrais la planter, cette sardine.

- Sans vouloir outrepasser ma fonction bien humble et subalterne de second, puis-je me permettre une suggestion ?

- Suggérez, suggérez mon ch…

- Hé ! Y a quelqu'un, là bas !

- Où ça ?

- Là-bas ! Y a deux types couchés dans l'herbe !

Les deux types en question se levèrent en se tenant par la main. De toute façon, Julien estimait qu'une patrouille de scouts était préférable, pour prendre contact, à une patrouille de gendarmes. Celui qui les avait découverts, un garçon de douze ou treize ans en uniforme scout, doté d'une tignasse blonde bouclée et en bataille, s'approchait au petit trot. Il avait démarré aussitôt qu'il avait pu constater qu'il ne faisait pas face à de dangereux satyres à l'affût mais, vu leur taille, à deux congénères à peu près de son âge vêtus de couvertures bleues. Il freina brusquement lorsqu'il constata qu'ils avaient aussi le visage couvert de peintures de guerre et c'est d'un pas beaucoup plus mesuré qu'il franchit les derniers dix mètres qui les séparaient. Julien, qui n'avait pas compris la raison de cette brusque circonspection, se fendit de son plus beau sourire :

- Salut. Vous êtes des scouts ?

- Ben oui. Ça se voit, non ? Et vous, vous êtes du coin ?

- Heu… Non, pas exactement.

- Vous avez dormi ici ? Où elle est votre tente ?

- Je m'appelle Julien et lui, c'est Ambar.

- C'est un drôle de nom. Moi, c'est Nathanaël, mais on m'appelle Natha. Mais, c'est quoi votre déguisement ? C'est pour un grand jeu ?

- ???

- Ben, vous avez de la peinture plein la figure.

- Oh ! ça… C'est un peu long à expliquer, c'est ton C. P. là bas, qui nous fait signe ?

- Ouais, c'est Pic-vert. On est les Jaguars.

- On va peut-être aller le voir, comme ça, je vous expliquerai qui on est à tous en même temps. D'accord ?

- C'est quoi que vous avez, sous vos couvertures ? Des chemises de nuit?

- Allons-y, si tu veux bien. Ça m'évitera de me répéter.

Mais Nathanaël était incapable de garder pour lui ses questions.

- C'est ton frère ? Vous vous ressemblez pas.

- Non, ça n'est pas mon frère. C'est un ami.

- Y parle pas beaucoup.

- Il n'est pas d'ici. Il ne comprend pas le français.

- Ah, bon ! Et d'où il est ?

- De Nüngen.

- Nüngen ? C'est où, ça ?

- C'est une autre planète.

- Ah ! Et elle est où, sa soucoupe ?

- Il n'en a pas. Il est venu par téléportation.

Julien commençait à s'amuser. Asséner ainsi des vérités à quelqu'un qui s'obstinait à les prendre pour des blagues lui procurait un plaisir légèrement pervers.

- Julien, kyé nyi kan segui yoaré ? Nga kan yang agogui mindou !

- C'est de l'anglais ?

- Non, c'est du tünnkeh. Il me demande ce qu'on raconte. Il dit qu'il n'y comprend rien.

- On parle pas français donc, sur Mars ?

- Pas Mars, Nüngen.

Mais déjà, ils étaient entourés par toute la patrouille des Jaguars dont le C. P., le Chef de Patrouille, un certain Pic-vert, mince garçon brun d'une quinzaine d'années, prit fermement les choses en mains dès que les "explications" confuses de Nathanaël lui eurent confirmé que leur apparence insolite n'était pas la seule caractéristique bizarre des deux garçons.

- Bon, on terminera les présentations plus tard. Maintenant, tout le monde bosse ! Greg et Rapha, je veux un feu allumé d'ici dix minutes, avec une réserve de bois suffisante pour faire chauffer ces foutus raviolis. Nono, tu t'occupes du reste avec Natha. Moi, je vais causer un peu avec nos visiteurs. Vous venez, vous deux ? On va aller s'asseoir sur ce rocher, si vous voulez bien.

Une fois qu'ils furent installés, il s'apprêtait à poser les questions qui s'imposaient, mais Julien, qui n'avait toujours pas lâché la main d'Ambar, le devança en s'efforçant de mettre dans sa voix toute l'autorité et la conviction dont il était capable.

- Avant de commencer à poser des tas de questions, écoute-moi. J'ai le choix entre inventer des bobards que tu croiras peut-être ou te dire une vérité que tu vas sans doute refuser de croire. Qu'est-ce que tu préfères ?

Pris à contre-pied, le garçon prit le temps d'examiner de nouveau son interlocuteur avant de répondre :

- Essaie toujours la vérité. Moi, j'essaierai de te croire.

- D'accord. Tu vas devoir faire un bel effort, mais je te donne ma parole que tout ce que je vais te raconter est absolument vrai.

***

Il faut porter au crédit de Jean-Marc Becquet, alias Pic-vert, qu'il savait écouter. Non seulement il n'interrompit pas le récit de Julien par des questions intempestives, mais il fournit, aux endroits adéquats, tous les petits messages non verbaux propres à encourager le conteur. Mieux, il parvint à faire en sorte que le reste de la patrouille vînt se joindre à lui pour profiter de l'histoire sans que cela produise des perturbations notables. Tout naturellement, un repas fut préparé et partagé (Ambar dut faire un effort considérable pour ne pas manifester son dégoût certain des infâmes raviolis en boîte) sans que l'évocation passionnante des Neuf Mondes s'interrompît plus que le temps d'avaler une bouchée de nourriture. Julien avait fini par lâcher la main d'Ambar et espérait qu'avec un peu de vigilance il n'allait pas l'abandonner, naufragé sur un monde qu'il ne comprenait pas.

Alors que l'après-midi s'avançait et que Julien ne faisait toujours pas mine de conclure, Ambar commençait à s'ennuyer ferme. Cependant, il ne pouvait pas lui avoir échappé que le nommé Grégoire, un garçon qui pouvait avoir tout juste treize ans et dont les joues pleines et les cheveux bouclés d'un brun profond eussent sans doute inspiré le Caravage, Grégoire qui avait gentiment veillé à ce que le malheureux petit extraterrestre ne manquât de rien, ce Grégoire-là, oui, qui s'était installé juste en face de lui, comme pour mieux le contempler, Grégoire donc, paraissait plus fasciné encore par les entrelacs argentés qui couraient sur les parties visibles du corps du Ksantiri que par les péripéties des tribulations de Julien.

Cédant à son naturel généreux, Ambar négligea soigneusement de tirer sur ses genoux un laï qui, comme tous les laïs du monde, avait une tendance naturelle à remonter légèrement à chaque fois qu'on bougeait sur son siège, et ceci d'autant plus s'il n'y avait pas de siège et si l'on s'asseyait sans précaution, un coude en appui sur un genou relevé histoire de soulager l'inconfort de plus de deux heures de quasi-immobilité. Il offrit ainsi à son vis-à-vis un aperçu unique, dans la lumière tamisée par le tissu, des motifs élégants des Marques ksantiri et surtout… de la charmante intimité de leur support. Intimité d'autant plus émouvante que, contrairement à Julien, il n'avait pas jugé utile, la veille, de s'encombrer d'un sous-vêtement pour aller à la fête. Le fait que, comme ses camarades, Grégoire, sitôt la tente montée, avait troqué le drap épais de sa culotte d'uniforme pour un short de sport confortable et léger, s'il lui évitait l'inconfort d'un confinement excessif et malsain, ne lui facilitait pas la tâche lorsqu'il s'agissait, comme en cet instant précis, de dissimuler un émoi certes compréhensible mais susceptible – qui sait ? – de froisser la sensibilité de l'innocent gamin. Il croisa bien ses mains dans son giron tout en s'efforçant de détourner son regard vers des spectacles moins suggestifs, mais le pauvre garçon n'était pas de taille face à un spécialiste qui avait si souvent vaincu les réticences d'un Julien encore sauvage. Et qui, d'ailleurs, fût-il le Grand Eunuque du Calife, n'eût été ému jusqu'aux tréfonds par ce petit lézard niellé d'argent qui s'éveillait dans la pénombre claire ? Cette bestiole timide qui semblait respirer, qui par moments se gonflait quelque peu et se dressait doucement alors que sous elle le souple coussin des bourses s'animait d'un lent mouvement de marée, comme si les deux petits fruits qui se dissimulaient sous leur peau translucide sortaient peu à peu du sommeil. La force inexorable qui tourne vers le Septentrion l'aiguille obstinée du compas n'est rien, en vérité, auprès de l'impérieuse nécessité qui semblait ramener les yeux du malheureux Jaguar vers ce qu'il se refusait à considérer, même un instant, comme une proie possible. Mais qui, même les poches vides, ne s'est laissé aller à contempler un jour les vitrines de luxe ?… Cependant…

Cependant, on peut dire bien des choses sans parler. Et toute l'attitude de ce garçon qu'il ne connaissait pas disait on ne peut plus clairement que c'était à dessin qu'il se montrait ainsi et que, bien qu'il l'ait vu le regarder, il n'en était pas fâché le moins du monde. En fait, il en était ravi. Toute son attitude envoyait des messages muets dans ce sens et, lorsqu'il se leva pour aller faire pipi, il était évident qu'il s'attendait à ce qu'on le suive.

Cela le sidéra ! Jamais il ne lui était, jusque-là, venu à l'idée de suivre un camarade pour le regarder pisser ! Il n'étais pas totalement ignorant mais, malgré les clameurs de libération sexuelle d'un "flower power" qui s'étalait partout, il ne s'était jusque-là pas aventuré au-delà d'un onanisme absolument solitaire et fortement empoisonné de culpabilité. Il ignorait d'ailleurs à peu près tout du reste, et fuyait comme la peste les propos de cour de récréation peuplés de "chattes qui mouillent" et de "patins fourrés". Si c'était là le sexe, il n'en voulait assurément pas ! Il lui était par contre arrivé d'éprouver de la tendresse, voire quelque chose de beaucoup plus bouleversant à quoi il ne pouvait donner un nom, pour l'un ou l'autre de ses condisciples.

La Fortune est chauve par derrière et, lorsqu'Ambar se leva, après avoir glissé quelques mots à Julien pour signaler son intention d'aller effectuer une vidange Grégoire, qui commençait à connaître ses classiques, décida de ne pas laisser ladite Fortune lui montrer son dos et se leva lui aussi tout en annonçant :

- Je l'accompagne, moi aussi j'ai envie de pisser.

Sous-entendant par là qu'il se faisait fort d'assurer la sécurité du frêle enfant sans défense dans une nature hostile et terriblement étrangère.

***

Le laï, fruit de millénaires d'évolution vestimentaire offre, en autres avantages, celui de permettre une miction discrète pour peu qu'on veille, lorsqu'on s'accroupit, à éviter de placer un pli du tissu dans la trajectoire du jet. Ambar pratiquait la chose depuis qu'il savait se tenir sur ses jambes. Mais il savait aussi pisser debout, contre un arbre, à la mode des porteurs de braies et autres pantalons. Il décida de récompenser l'audace de son admirateur en choisissant cette méthode, pourtant inconfortable, qui l'obligeait à prendre entre ses dents un pli de son vêtement et à découvrir son ventre jusqu'au nombril. Pour comble de malchance, une ronce qu'il n'avait soi-disant pas vue l'obligea à s'écarter exagérément de l'arbre qu'il avait choisi pour cible, le laissant ainsi exposé sans le moindre obstacle au regard affamé de son "protecteur". Ce dernier – il fallait bien maintenir un semblant d'apparences – s'était installé devant un tronc voisin, dissimulant du moins mal qu'il le pouvait une érection relativement modeste, quoi qu'honorable, mais qui ne pouvait guère se prétendre totalement innocente. Il ne pouvait pas non plus se détourner complètement, sous peine de manquer ce pour quoi il était venu. Contrairement à Ambar, qui fit bientôt jaillir une parabole scintillante et dorée, un arc d'or clair éclairé à contre-jour et qui brillait comme un trait de lumière pure, Grégoire essayait sans succès de forcer le contenu d'une vessie pourtant bien pleine à travers un organe qui, bien que totalement étanche à ce niveau, laissait cependant tomber de lentes gouttes d'un cristal visqueux qui s'étirait en un fil étrangement résilient presque jusqu'à terre avant de se rompre pour venir se coller, désagréable et froid, sur sa cuisse droite. La frustration qui s'empara de lui lorsqu'il put constater que la force du jet du jeune garçon diminuait sensiblement vint heureusement à son aide et il put, lui aussi, laisser fuser un flot d'abord erratique et hésitant, puis d'un débit régulier et hautement satisfaisant à mesure que son instrument perdait son importune rigidité.

Lorsqu'il releva la tête, il s'aperçut qu'au lieu de remettre, comme il s'y attendait, de l'ordre dans sa tenue, le garçon n'avait pas bougé et le regardait, la queue raide, avec un grand sourire encombré de tissu, le regard fixé sur son anatomie. C'était vraiment étrange, avec son laï retroussé, ses cheveux blonds et son sourire, on aurait dit un ange. Un ange coquin, évidemment. Mais quand même, il n'avait pas la tête de quelqu'un qui fait quelque chose de mal, ou même d'incorrect. Il était l'incarnation de l'espièglerie innocente et lorsqu'il s'approcha, Grégoire n'eut pas le plus petit mouvement de recul et le laissa s'emparer de son sexe aussi naturellement que s'il s'était agi de sa main pour la serrer.

Ça lui fit un choc ! Non pas l'audace du geste, mais le contact, là, précisément, d'une main autre que la sienne. Pas la main anonyme d'un médecin pour l'examen de routine d'un zizi flasque et comme absent du processus. Non, des doigts agiles qui s'emparent de sa queue, tendue à l'extrême, sensible et ô combien présente, dans l'intention évidente de l'explorer et de s'en servir. On aurait pris son cœur dans cette main délicate pour le presser doucement que le contact n'aurait pas été plus intime.

Ambar avait des yeux d'un brun profond, piquetés çà et là de minuscules mouchetures d'un vert sombre de malachite qu'on ne découvrait qu'en s'approchant. Et Ambar s'approcha. Il s'approcha tout près, au point que son nez finit pas toucher le menton de Grégoire et que, levant un tantinet la tête, il déposa un tout petit baiser sur ses lèvres encore entrouvertes par l'étonnement.

On pouvait trouver, sans trop chercher, bien des qualités à Ambar, mais ce qui sans doute caractérisait le mieux sa façon d'être était la gentillesse. Et c'est cette gentillesse, cette tendresse toute simple et sans apprêt qui passa dans cet effleurement de leurs lèvres. Cela n'avait rien de torride, ni même de simplement sensuel. C'était comme l'affirmation rassurante que tout était pour le mieux.

Évidemment, même pour un aussi chaste baiser, il avait dû lâcher le pan de son laï qu'il tenait jusque-là entre ses dents et qui glissa immédiatement, recouvrant les charmes de son propriétaire. Avec un petit rire, il s'écarta ( et Grégoire se sentit soudain abandonné, et son sexe, orphelin ) et fit passer la chose par-dessus sa tête d'un geste souple pour apparaître tel qu'en lui-même, vêtu du seul réseau d'argent de ses Marques.

Il portait aussi des sandales, un peu semblables à ces sandales indiennes qu'on vendait de plus en plus dans les boutiques du Quartier Latin. Et curieusement, ces sandales lui donnaient, plus encore que ses Marques, un petit air d'être autre chose qu'un simple jeune garçon. C'était comme si la statue d'une de ces créatures païennes et bienveillantes qu'il était arrivé au jeune parisien d'admirer secrètement lors de trop rares visites au Louvre s'était soudain animée pour le visiter dans un bois enchanté.

Il prit soudain conscience du ridicule obscène de son short de toile bleu marine dont la braguette déboutonnée faisait un écrin grotesque à la pâleur d'une verge tendue dont le gland découvert ressemblait, il s'en était fait depuis peu la remarque, plus ou moins à une assez grosse cerise pourpre. Il fit donc ce qui s'imposait et fut bientôt aussi nu que le faune qui l'invitait à jouer.

Ce dernier fut aussitôt dans ses bras et certainement pas conscient du maelström qu'il déclenchait dans ses émotions. Grégoire découvrait soudain l'abîme qui sépare le fait de serrer amicalement un copain en tenue de ville de l'étreinte d'un garçon tout nu qui, de plus, presse avec insistance contre votre propre turgescence un membre tout pareil et avide d'attention.

Peut-être fut-ce cette émotion qui fit que ses genoux fléchirent. Peut-être Ambar interpréta-t-il cela comme une suggestion. Toujours est-il qu'ils se retrouvèrent bientôt allongés sur une couche hâtivement improvisée avec leurs vêtements épars et que, une chose en amenant une autre, Grégoire put contempler de fort près ce qui allait devenir pour longtemps l'objet de chacune de ses rêveries plus ou moins éveillées.

Ambar, en plus d'être le garçon le plus appétissant qu'il ait jamais rencontré, était aussi une véritable œuvre d'art et il put bientôt admirer la perfection calligraphique des spirales ramifiées des Marques sur la soie vivante de son scrotum et la façon proprement fascinante dont une vrille courait sur la surface du périnée, le long de la ligne tremblée du raphé, pour éviter, tout en l'ornant, la petite fleur rose et plissée de l'anus. Car Ambar, se souvenant de sa propre fascination pour les marques de Niil, n'avait pas hésité à l'encourager à explorer à loisir des aspects de sa personne que ce cher Grégoire n'aurait jamais imaginé apercevoir un jour.

Cependant, conscients qu'une absence excessivement prolongée risquait de susciter des questions indiscrètes, ils passèrent promptement à d'autres distractions. En fait ce fut Ambar, conscient des limitations d'un compagnon élevé dans ce monde étrangement coincé que lui avait abondamment décrit Julien, qui prit l'initiative de s'en tenir à la pratique la plus simple décrite dans les Délices, se couchant sur son partenaire ravi pour établir un contact hautement délectable qui, entre autre choses, permettait à leurs Fontaines de Plaisir de faire plus ample et intime connaissance alors que leurs bouches, sans qu'ils l'aient l'un ou l'autre consciemment voulu, finissaient par se joindre.

L'orgasme encore sec qui les secoua eut pour Grégoire l'intensité d'un choc électrique qui parut irradier dans tous ses membres.

Le câlin qui suivit, administré gaîment par l'être le plus tendre qui soit, le guérit à jamais de cette tristesse vénéneuse qui avait, jusque-là, toujours gâché ses jouissances honteuses.

Chapitre 33
Sauvetage

Lorsqu'Ambar réapparut avec l'air satisfait du chat qui a mangé le canari, Julien ne fut guère surpris de voir que Grégoire, qui le suivait à quelques pas en s'efforçant de n'avoir l'air de rien, avait en fait la tête du chercheur d'or qui vient de trouver la pépite du siècle et voudrait que nul ne s'en doute. Décidément, cette patrouille semblait avoir des mœurs différentes que les prudes Léopards dont il avait jadis fait partie. Peut-être la fameuse "révolution sexuelle" dont on commençait à entendre parler avait-elle balayé la planète en son absence ? Pour sa part, il avait bien sûr soigneusement évité toute allusion à cet aspect de ses aventures.

Il fut tiré de sa réflexion par une question de Norbert, dit Nono, Second de Patrouille, quatorze ans aux prunes et des cheveux d'un noir de jais aussi raides que ceux d'un indien d'Amazonie.

- Je ne comprends pas bien. Tu dis que tout d'un coup, tu as perdu ce fameux don de voyager dans l'hyperespace ?

- Oui.

- C'est pratique.

- Comment-ça ?

- Ben oui quoi. Monsieur est un Empereur extra-terrestre. Il a traversé la galaxie. Mais il ne peut pas le prouver, il a perdu ses pouvoirs. Alors, il a besoin d'un ticket de train pour rentrer chez lui. Tu ne voudrais tout-de-même pas qu'on avale ça ?

- Ça te regarde, mais si tu as une autre explication à proposer, je t'écoute.

- Vous êtes des petits plaisantins envoyés par Aurochs pour nous mener en bateau.

- Je ne connais pas d'Aurochs. Mais si c'est ton Chef de Troupe, tu te fourres le doigt dans l'œil. En plus, s'il avait assez d'imagination pour inventer un truc pareil, il l'aurait déjà publié au Signe de Piste !

- Tu prétends vraiment que c'est pas des bobards ?

Se tournant vers Pic-vert, Julien soupira :

- Je t'avais bien dit qu'on ne me croirait pas.

- Et moi, je n'ai jamais prétendu le contraire. Avoue que c'est vraiment dur à avaler. Si vous n'êtes pas envoyés par Aurochs, qu'est-ce que vous êtes ? Vous vous êtes échappés d'un cirque ? Et même, tiens, en admettant que je veuille croire une seconde à ton délire, comment ça se fait que tu as perdu ton soi-disant don ?

- Heu… ben… Il paraît que c'est dû à la puberté.

- C'est quoi, la puberté ? Demanda Raphaël, le "cul de pat' ", petit frère de Nathanaël, tout aussi blond que son aîné et tout juste débarqué, à onze ans trois-quarts, de la Meute des louveteaux.

- C'est quand t'arrêtes de tirer à blanc, l'informa son frère.

- Tirer à blanc ?

- Laisse tomber.

- Ah ! Ça y est, j'ai compris ! C'est quand tu jutes ! Comme…

Le coup de coude qui le fit taire, lui tira aussi une protestation :

- C'est pas la peine de me taper !

- Ça suffit, vous deux ! intervint Pic-vert et, s'adressant de nouveau à Julien : la puberté. Là, pardonne-moi, mais tu te fous carrément de ma gueule. L'Empereur de l'Univers qui se retrouve en panne parce qu'il commence à juter ! Il y a de quoi faire rigoler toute la galaxie !

- Bon, écoutez, si vous ne voulez pas me croire, c'est votre droit. Après tout, on ne peut pas empêcher les gens d'être plus cons que la moyenne. Je ne vous demande rien. On va simplement aller s'installer un peu plus loin en attendant que quelqu'un vienne nous chercher.

- Dis donc, tu pourrais rester poli !

- Je voudrais t'y voir, toi ! Ça fait plus de deux heures que je te raconte la stricte vérité, et tout ce que je récolte, c'est de me faire traiter de menteur ! Ambar, sho ! Ngatso paghir drona mato, tab mindou. Nga kang senna, kontso dennpa mareh sammgui dou.

Comme Ambar se levait avec un air profondément choqué, Norbert, finalement troublé, intervint :

- Hé ! Attends ! Qu'est-ce que tu lui as dit ?

- Rien du tout, j'ai seulement fait du bruit pour faire croire que je parlais.

- Bon, si c'est comme ça, allez vous faire foutre.

- Non mais, ça va pas ?!

Grégoire s'était levé. Ils n'avaient pas vraiment discuté, avec Ambar, mais il était sûr d'une chose : il aimait bien ce gamin. Et pas seulement pour sa façon de se distraire. Il n'avait pas l'intention de le voir disparaître ainsi de sa vie.

- On s'en fout de savoir si c'est vrai ou pas ! Moi, je pense que oui. Mais depuis quand on fout les gens dehors quand y vous ont rien fait ?! L'hospitalité Nono, t'as jamais appris ?

- Mais c'est lui qui…

- STOP !!! Pic-vert savait parfois faire preuve d'une indéniable autorité. S'il te plaît, Julien, demande-lui de se rasseoir. Qu'est-ce que tu lui disais, à propos ?

- Je lui ai dit qu'on devait s'en aller, que vous ne vouliez pas me croire.

- Bon. Je reconnais qu'on s'est tous un peu emballés. Avoue que c'est difficile à avaler.

- Ça, je veux bien le reconnaître. Moi-même, je n'ai pas la moindre idée de pourquoi on se retrouve ici plutôt qu'à Pétaouschnok, à l'autre bout de la… Bon, on va pas remettre ça.

- Non. Et Grégoire n'a pas tort. Vous êtes nos invités… si tu veux bien rester un peu avec nous, bien sûr.

- Merci. Et pardonne-moi de vous avoir traités de…

- Ça n'a pas d'importance. D'ailleurs, on t'avait pratiquement traité de menteur, alors… On est quittes. Voila ce que je te propose : nous, de toute façon, il faut qu'on reste dans le coin, alors on peut vous héberger au moins jusqu'à dimanche prochain. Après, on pourra toujours voir ce qu'on peut faire. De toute façon, il faudra trouver un moyen de cacher vos tatouages. C'est joli, c'est vrai, mais vous allez vous faire arrêter par le premier flic que vous croiserez.

- Ça n'est pas des tatouages. D'ailleurs, je peux enlever les miens. Mais pour ceux ceux d'Ambar, c'est plus compliqué. Il faudrait qu'on retourne sur Nüngen, ajouta-t-il comme pour lui-même, et là-bas, il n'y aurait pas de raison de les enlever.

- On pourrait peut-être le maquiller, lui mettre un truc comme les bonnes femmes, suggéra Raphaël.

- Ouais ! Du fond teint ! S'enthousiasma son grand frère. On pourrait aller en acheter.

- Et puis, continua Norbert, bien décidé à faire la paix, on peut vous donner des vêtements. On n'a pas vraiment besoin de nos tenues de jeu.

- De toute façon, dit Pic-vert, il faudra attendre au moins deux jours. Demain, c'est dimanche et après-demain, c'est le lundi de Pâques. Tout est fermé. Nous, précisa-t-il, on reste ici jusqu'à dimanche prochain, on est en vacances et on a eu l'autorisation de faire un camp de patrouille pour faire le repérage de la rivière en bas. On aura tout le temps de penser à ce qu'on peut faire pour vous aider.

- Merci. Ça n'est pas de refus. Mais j'espère que d'ici-là j'aurai trouvé un moyen de rentrer.

- Je te le souhaite bien sûr. Mais si jamais ça ne marche pas, tu peux compter sur nous. En attendant, si ça vous tente d'aller jusqu'à la rivière avec nous, on va vous prêter des vêtement un peu plus discrets.

***

Ambar fit sensation lorsqu'il se dépouilla de son laï pour apparaître en plein soleil, tout de miel et d'argent et sans la moindre gêne, dans toute sa splendide nudité. Devant un tel miracle, il n'était pas question de feindre une indifférence polie et il fut aussitôt entouré de garçons qui s'extasiaient ouvertement et avaient manifestement de la peine à ne pas suivre du bout des doigts, ainsi que Julien l'avait fait si souvent, le labyrinthe complexe de ses Marques. Ce fut le jeune Raphaël, bien sûr, littéralement subjugué et passablement envieux qui posa la question :

- Ça va jusqu'en-dessous, ou ça s'arrête là ? demanda-t-il en pointant du doigt le petit bec fripé du prépuce.

- Rapha ! s'indigna son frère en lui envoyant une bourrade.

Bien qu'il n'en comprît pas un traître mot, Ambar saisit cependant l'essence de la question et y répondit avec un sourire en découvrant du pouce et de l'index ce qui se cachait là afin que chacun pût constater, outre que la chose était d'une impeccable et hygiénique propreté, que les jolis dessins s'arrêtaient bien à "l'extérieur". Grégoire, bien sûr, aurait pu répondre, ayant examiné l'objet de très, très près, mais il ne jugeait sans doute pas opportun de partager sa science récemment acquise… Il contribua cependant à la vêture de son complice en se séparant, pour lui en faire don, de son tee-shirt favori, orné d'une énorme langue devenue l'emblème universellement reconnu d'un groupe de jeunes gens extrêmement bruyants, mais au demeurant absolument géniaux. Il faut dire qu'Ambar, portant cette chose trop grande de trois tailles, avec cette image à la limite de l'obscénité, aurait pu servir d'enseigne à un lieu de perdition hautement illégal sauf, peut-être, au plus profond de l'Afghanistan.

Julien, lui, fut beaucoup plus discret et profita de l'émoi causé par le maître incontesté de son cœur et de ses sens pour enfiler, sans tambours ni trompettes, un short beige par-dessus son caleçon et une chemise à carreaux fournie par Nono et s'en fut rejoindre le cercle des admirateurs, qu'on sentait maintenant vaguement déçus de la nécessité de couvrir ainsi une perfection qu'aucun accessoire ne pouvait vraiment améliorer. L'aimable Raphaël, qui avait pour sa part fourni un short et l'indispensable slip "Petit bateau" de coton blanc, avait l'air vaguement troublé et il n'était pas impossible qu'il fût en train d'imaginer comment ces vêtements, qui avaient serré de près son intimité, enveloppaient maintenant les trésors qu'il venait de contempler durant un instant vraiment trop bref.

***

La petite rivière, aux berges encombrées d'une végétation dense, coulait à travers un chaos de granit usé et pouvait être traversée à gué en de nombreux points de son parcours. Elle était aussi glaciale et, à la secrète déception de quelques uns, il n'était pas question de s'y baigner. Sur les quelques centaines de mètres où elle s'enfonçait à-travers une énorme faille dans le socle rocheux, on se trouvait pris dans une sorte de défilé propre à évoquer les aventures les plus exotiques. On était au cœur de la jungle et nul n'aurait été surpris d'entendre le sourd grondement d'un fauve.

Par contre, l'apparition d'un vraiment très gros lézard bariolé avait de quoi choquer Norbert, qui marchait en tête et, du coup, glissa sur la mousse humide pour finir, après avoir vainement tenté de rétablir son équilibre en une série de gesticulations ridicules, par s'asseoir brutalement dans trente centimètres d'eau.

- Xarax !

Le cri d'allégresse d'Ambar couvrit un peu les imprécations du Second, qu'un bain de siège à cette température n'enchantait pas le moins du monde, mais qui se tut dans un hoquet de stupeur lorsque le haptir déploya toutes ses ailes pour s'élancer en vrombissant du plus fort qu'il pouvait dans une sorte de danse tournoyante autour de ses amis retrouvés.

- La vache ! Qu'est-ce qu'il est beau !

Ce cri du cœur émanait de Nathanaël, féru d'herpétologie et qui se fût damné pour apercevoir ne fût-ce que le bout de la queue d'un cobra royal.

Quand Xarax, après trente secondes de cette exhibition, eut retrouvé sa place légitime sur les épaules de son maître, ce dernier jugea qu'il était temps faire les présentations :

- Les gars, dit il avec un petit sourire satisfait, vous vous souvenez sans doute de Xarax, le Haptir totalement imaginaire, pas possible et irréel de l'Empereur, dont je vous ai parlé. Eh bien, c'est lui.

- Alors, c'était vraiment vrai ?!

Le plaisir de Raphaël de constater que cette histoire merveilleuse était finalement bien réelle réchauffait le cœur de Julien au moins autant que la satisfaction de confondre les sceptiques. Son grand frère, lui, se consumait littéralement du désir d'approcher cet animal fabuleux.

- Il est pas méchant ? Je peux le toucher ?

- Si je lui demande gentiment, il te laissera peut-être approcher. Mais ce n'est pas un toutou. C'est une personne. Et il peut aussi mordre très fort si on fait mine de l'embêter.

- Mais je veux pas l'embêter ! S'il te plaît… Je veux juste…

Il se tut car Xarax, qui suivait cet échange par l'intermédiaire de Julien avait bondi sur ses épaules. Ce que le redoutable ami de l'Empereur lut dans l'esprit du garçon dut lui plaire, car le visage de Nathanaël s'éclaira d'un sourire ravi qui illumina ses traits et les para d'une étrange beauté. Et lorsque Xarax le quitta après quelques secondes pour retrouver Julien, des larmes de bonheur coulaient sur ses joues sans qu'il fît mine de s'en apercevoir

- Il faut qu'on rentre au camp, déclara Julien. Xarax va aller chercher quelqu'un et il nous y rejoindra.

Il ne vint à personne l'idée de contester une autorité qui paraissait soudain aller de soi et le groupe fit aussitôt demi-tour alors que le haptir prenait de nouveau son essor.

Après quelques minutes d'une progression difficile dans les rochers qui rendait impossible la conversation, Pic-vert entreprit de faire amende honorable :

- Bon, quand est-ce que je mange mon béret, Votre Altesse ?

- Et moi, le mien ? ajouta Norbert.

- On ne dit pas Votre altesse, mais quelque chose comme Votre Seigneurie. Et j'ai absolument horreur de ça. Mais si vous pouvez éviter de m'appeler "Juju", ça me fera plaisir.

- Pourtant, moi, "Nono", ça me va.

- Oui, mais toi, t'as aucune classe, déclara Grégoire.

- Attends qu'on arrive au camp, tu peux garer ton cul !

- Des promesses ! Toujours des promesses !

- Alors, tes amis ont fini par te retrouver, hein ? constata Pic-vert, enfonçant avec entrain une porte grande ouverte.

- On dirait bien. Oui.

- Mais vous êtes pas obligés de partir tout-de-suite, non ? demanda Grégoire.

- Tu sais, on a besoin de nous, là-bas. Tout le monde s'inquiète.

- Vous pouvez pas rester un peu ? Rien que ce soir ?

Julien ne put s'empêcher de sourire en pensant à ce qui motivait cette insistance de la part d'un garçon qui venait vraisemblablement de bénéficier des faveurs d'Ambar.

- Je crains que non.

- Mais, si t'es vraiment l'Empereur, tu peux faire ce que tu veux !

Julien prit le temps de négocier un passage délicat entre deux rocher avant de répondre :

- Si j'exige de rester ici, même un mois, personne n'y trouvera à redire. Je suppose qu'on s'arrangera même pour m'envoyer une tente avec tout le confort. Mais ça ne serait pas bien. J'ai comme qui dirait un boulot à faire, là-bas, et les gens comptent sur moi. En plus, Xarax et Aïn ont certainement pris de gros risques pour me retrouver.

- Aïn ?

- C'est un Passeur. Vous allez le voir tout-à-l'heure.

- Greg ! intervint Pic-vert, arrête de casser les pieds à Julien. On est contents qu'il puisse retourner chez lui. Même si on aurait bien aimé le garder encore un peu.

- Ah ! Tu vois ! Toi aussi tu voudrais bien qu'ils restent.

- On voudrait tous qu'ils restent, appuya Norbert.

- Ils peuvent peut-être nous emmener ? suggéra Nathanaël, plein d'espoir.

- Ouais !!! s'enthousiasma Raphaël, emmène-nous faire un tour chez toi ! S'il te plaît, ajouta-t-il du ton suppliant qu'il prenait pour faire craquer Maman quand il voulait vraiment quelque chose.

Julien éclata de rire. Il n'avait pas de petit frère, du moins pas encore, mais il reconnaissait le ton.

- Je ne crois pas que ce serait une bonne idée.

- Pourquoi ?

- Imagine qu'il arrive quelque chose et qu'on ne puisse pas vous ramener ici.

- Mais vous êtes bien venus, toi et ton copain ! Et ton haptir, là. Il est bien venu aussi.

- Oui, mais c'était pour nous retrouver. Ça n'est pas aussi simple que de prendre le train.

- Alors tu veux pas nous emmener faire un tour chez toi ?

- J'aimerais bien mais, non.

- T'es pas sympa !

- Je sais, mais je n'y peux rien.

- Juste un petit peu, pas longtemps !

- Rapha ! cria Pic-vert, lâche-lui la grappe, tu veux ?

Ils firent le reste du trajet dans un silence meublé seulement par les bruits de la forêt.

***

- Un chien bleu !!! s'écria Grégoire.

Aïn, sagement assis près de la grande tente de patrouille regardait venir le petit groupe duquel se détacha soudain Ambar qui courut pour lui enserrer le cou sans aucun respect pour les convenances ou le décorum.

-Je vous présente l'Honorable Maître Passeur Ain, déclara Julien avant de poser sa main sur son cou.

- Aïn ! Je suis vraiment heureux de vous voir. Comment m'avez-vous retrouvé ?

- Julien, j'ai eu vraiment très peur quand vous avez sauté. Mais une fois que nous avons été certain que vous n'étiez dans aucun des endroits que vous pouviez connaître dans le R'hinz, j'ai pensé que j'avais de bonne chances de vous trouver sur Terre. Alors, j'ai sauté jusqu'à la maison de vos parents, au bord de la mer. Une fois là, Xarax a pu vous "sentir" et nous voici. Cela a été un peu long, pardonnez-moi, mais sauter dans votre pays est assez difficile si on veut éviter de se faire remarquer.

- J'étais certain que vous finiriez par me trouver. C'est pour ça que je n'ai pas essayé de revenir par mes propres moyens.

- J'en suis heureux, Sire, mais que s'est-il passé exactement ?

- J'ai bêtement essayé de sauter vers la Table, comme d'habitude quand je voyage avec vous, mais j'ai oublié de vous tenir. J'avais aussi oublié d'attendre Xarax, d'ailleurs. Je vous promets de ne plus recommencer. Bref, au lieu de la Table, je me suis retrouvé ici, dans cette prairie. Je ne comprends vraiment pas pourquoi, je ne pense pas y être jamais venu.

- C'est un mystère que nous tenterons de dissiper plus tard. Si vous le voulez-bien, je vais vous ramener au Terrier. Vos amis sont morts d'inquiétude.

Julien se tourna vers les scouts qui le regardaient d'un air interrogatif alors que Xarax reprenait sa place sur ses épaules.

- Eh bien, c'est comme je vous disais. Il va falloir qu'on s'en aille. Merci pour le repas et pour votre compagnie. Merci aussi de nous avoir offert votre aide. On va vous rendre vos vêtements…

- Ambar peut garder mon tee-shirt, ça lui fera un souvenir, dit Grégoire sur un ton qui en disait long sur sa répugnance à être si vite séparé de l'ange (ou du jeune faune, qui sait ?) qui venait de le visiter.

- Heu… Faut que je récupère mon short, s'excusa Raphaël, sans ça je vais me faire engueuler.

Il récupéra non seulement son short, mais aussi un slip dont la tiédeur, lorsqu'il le prit des mains d'un Ambar malheureusement couvert jusqu'à mi-cuisses par le fameux tee-shirt, lui causa un trouble dont il ne comprit la nature que beaucoup plus tard, une fois rentré à la maison, lorsqu'il se surprit lui-même à essayer de retrouver l'odeur, hélas absente, de ce qu'il avait contenu pendant une heure. Mais pour l'instant, il voulait faire une dernière tentative pour convaincre Julien :

- T'es vraiment sûr que tu peux pas nous emmener faire un tour ? Juste quelques minutes…

- J'en suis certain. Je ne peux pas demander à un Passeur de prendre des risques pareils juste parce que ça me ferait plaisir de vous emmener avec moi. Sans compter que je ne crois pas que vous seriez heureux d'être bloqués à l'autre bout de l'univers si jamais on ne pouvait pas vous ramener. Je suis vraiment désolé, mais il faut qu'on se dise adieu, maintenant.

On se dit donc adieu et Grégoire, qui s'était visiblement retenu de serrer dans ses bras et d'embrasser Ambar, trouva quand même le moyen de glisser discrètement un petit morceau de papier plié dans la main de Julien, papier sur lequel il avait soigneusement inscrit une adresse et un numéro de téléphone "pour le cas où vous repasseriez dans la région".

Le départ des visiteurs fut un peu décevant. Pas de lumière éblouissante, pas de musique mystérieuse, genre "Twilight zone", rien. Il étaient là et, l'instant d'après, ils n'étaient plus là. Quant, au mystérieux Passeur, aucun d'entre eux ne parvenait à se souvenir de la tête qu'il avait ni même d'ailleurs, s'il était vraiment humain. Bizarre…

Grégoire, cependant, eut ce soir là un coup au cœur en découvrant, tout au fond de son sac un tissu blanc soigneusement plié dont il reconnut immédiatement l'inimitable texture. Il ne commit pas l'erreur de sortir le laï pour l'exhiber triomphalement. Au contraire, il s'empressa de placer sur ce qui allait devenir la plus précieuse de ses possessions le grand sac plastique destiné à recueillir son linge sale. Il découvrirait plus tard, dans les plis du vêtement, une page arrachée à son propre carnet de brevets et qui portait quelques mots de Julien : "Ambar te remercie pour le tee-shirt et il te prie d'accepter ce petit souvenir de votre rencontre."

Chapitre 34
Quelques réponses

Le retour des naufragés au Terrier fut accueilli dans la joie, bien sûr, mais aussi avec un regain d'inquiétude. L'incident se terminait bien, mais on avait tremblé à l'idée de perdre encore une fois la clé de voûte de l'Empire.

Cependant, les plus jeunes ne ne tardèrent pas à plaisanter sur la tenue extravagante d'Ambar et Julien dût expliquer tant bien que mal le succès planétaire des "Stones" qu'il n'appréciait d'ailleurs que modérément, étant lui-même un fervent partisan des Quatre d'Abbey Road.

***

L'arrivée de Subadar accompagné d'Aïn au petit déjeuner laissait présager des complications.

- Sire, Aïn est retourné sur le site où nous vous avons retrouvé. Voici ce qu'il a découvert.

Subadar lui tendit un petit disque de métal gris qu'il identifia immédiatement.

- Un klirk-cible ?! Sur Terre ! Mais à qui est-ce qu'il appartient ? Aïn doit le savoir !

Le passeur s'approcha et établit la communication.

- Je ne comprenais pas pourquoi vous aviez sauté juste sur ce point précis de la planète. Il aurait été logique que vous retourniez à la maison de vos parents. Mais là, il n'y avait absolument aucune raison. À la rigueur, il aurait été plus logique qu'une aberration du Don vous envoie n'importe où dans le R'hinz. Mais si vous deviez aller sur Terre, vous ne pouviez pratiquement pas tomber ailleurs que chez vos parents. Il fallait absolument que quelque chose vous ait attiré. Alors, j'ai cherché le point précis de votre arrivée dans cette prairie. Ce n'était pas très difficile, votre odeur y était encore bien présente. J'ai dû creuser un peu mais, heureusement, la couche de terre n'est pas très profonde. Et j'ai trouvé ce klirk-cible. C'est, sans aucune erreur possible un de vos propres klirks-cibles.

- Un de mes klirks ?! Mais je n'ai pas de klirks-cibles !

- Yulmir en avait. Et Yulmir, c'est vous, Sire.

- Mais enfin ! Ça n'a pas de sens !

- Peut-être, mais ce sont des faits. Il n'existe que deux possibilités : ou Yulmir s'est déjà rendu sur votre monde, ou quelqu'un y a placé un de ses klirks. De toute façon, cela explique que vous ayez repris un corps sur Terre plutôt que n'importe où ailleurs.

- Subadar, qu'est-ce que vous pensez de tout ça ? Je suppose qu'Aïn vous a tout raconté.

- Oui, Sire.

- Arrêtez de m'appeler comme ça, sil vous plaît. En ce moment, ça me donne la chair de poule.

- Bien, Julien. Sa théorie se tient. Elle a le mérite d'expliquer quelques uns des mystères qui concernent votre manifestation hors du R'hinz. D'un autre côté, elle soulève d'autres questions pour lesquelles nous n'avons pas l'ombre d'une réponse. Jamais, à ma connaissance, l'Empereur n'a fait mention d'une exploration vers votre monde. Il n'en existe aucune trace dans les archives.

- Vous en êtes certain ?

- Un tel fait ne serait pas passé inaperçu.

- Peut-être que Xarax se souviendra de quelque chose. Je vais aller le chercher, il est certainement encore avec Dillik.

Mais Xarax arrivait déjà, volant silencieusement pour éviter sans doute de réveiller les dormeurs. Il se posa un instant sur le dos d'Aïn, puis il vint prendre sa place sur Julien.

- Je n'ai jamais rien entendu à propos d'un voyage hors du R'hinz. Si Yulmir est allé sur Terre, il a fait en sorte que son haptir ne le sache pas. C'est pratiquement impossible.

- Xarax ne sait rien. Et il dit que c'est pratiquement impossible que Yulmir ait pu aller sur Terre sans que son haptir soit au courant.

- Cela nous laisse avec l'hypothèse que quelqu'un a été un jour assez habile pour voler un klirk-cible de l'Empereur et croyez-moi, ça non plus, ce n'est pas facile, et qu'en plus cette même personne, ou bien son complice a voyagé jusqu'à la Terre pour y enterrer ce klirk. De plus, on ne sait pas quand tout ça s'est produit. Cela a peut-être eu lieu il y a plusieurs centaines de cycles. Les klirks-cibles ne portent aucune indication de la date de leur fabrication et leur métal est pratiquement inaltérable. Quoi qu'il en soit, je pense que c'est le retour de certain éléments de votre nature passée qui a fait que quelque chose, en vous, a été attiré vers ce klirk.

- Subadar, franchement, je préfère quand ce sont des souvenirs de vous qui me reviennent.

- J'en suis flatté, mais je crains qu'on n'y puisse pas grand chose.

- Qu'est-ce que vous suggérez qu'on fasse ?

- Pour l'instant, il n'y a rien à faire. Je vais lancer des recherches dans les archives, et je pense qu'Aïn devrait vérifier du côté des livres des Faiseurs de klirks. Mais j'ai peu d'espoir. En ce qui vous concerne, je vous suggère de vous installer pour quelques jours à Rüpel Gyamtso. Vous avez grand besoin d'un peu de détente.

***

Subadar était sincère, mais la détente ne pouvait être totale alors que l'Empire continuait d'être soumis à des événements dont personne ne pouvait prédire l'issue. Aussi Julien ne fut-il guère surpris de voir sa baignade du matin interrompue par l'arrivée de Tannder et Dennkar. Au moins, l'entretien se déroula-t-il sur la plage, à l'ombre douce des grands arbres.

- Sire, annonça Dennkar, nous en savons un peu plus sur notre ennemi. Le sondage du premier agent, Yarek, ne nous a pas appris grand chose, sa place dans leur hiérarchie était insignifiante. Toutefois, il nous a permis de nous faire une idée de leur culture et de leur histoire. Leur peuple, les Dalanns, est semble-t-il "venu des étoiles" et s'est installé sur Sar Talak ou il a développé une culture tout entière tournée vers la découverte et la conquête d'autres mondes. Cependant, ils n'ont jamais pu voyager "vers les étoiles" car leurs vaisseaux, bien qu'atteignant des vitesses prodigieuses, se heurtent à une sorte de limite qui tiendrait, d'après ce que nous en comprenons, à la lumière elle-même.

- C'est la vitesse de la lumière, déclara Julien, heureux que sa passion pour la SF soit d'une certaine utilité. On ne peut pas aller plus vite que la lumière.

- Ils ont dû se contenter de visiter les mondes qui gravitent autour de Nyinka, leur soleil. C'est pourquoi ils ont continué de développer un processus "apporté des étoiles" qui est en fait une forme mécanique de l'Art des Passeurs et qu'ils appellent le "générateur de non-champ". Avec cette chose, ils ont commencé d'explorer l'univers et ils ont fini par nous trouver. Cela leur a pris un temps très long. Plusieurs milliers de cycles. En fait, ils ont trouvé Dvârinn. Ils ont alors étudié patiemment la culture de Dvârinn et ils ont découvert l'existence des Passeurs. Pour eux, c'était une découverte majeure. En effet, l'utilisation de leur générateur de non-champ nécessite, ou plutôt nécessitait, une énergie gigantesque. Alors qu'un Passeur peut faire mieux sans en dépenser plus que pour respirer ou penser.

- On sait pourquoi ?

Wenn Hyaï, qui avait amené les deux Guerriers et s'était jusque-là tenu un peu à l'écart, s'approcha et établit le contact.

- Nous pensons qu'il s'agit essentiellement d'une question de finesse.

- De finesse ?

- Oui, Sire. Lorsque vous voulez coudre, par exemple, vous utilisez une aiguille, qui passe facilement à-travers les fibres du tissu. Mais si vous tentiez de coudre avec un clou, il vous faudrait exercer une pression beaucoup plus forte et, en plus, vous abîmeriez le tissu. Si, au lieu d'un clou, vous ne disposiez que du tronc d'un arbre, à supposer que le tissu soit suffisamment vaste et résistant pour ça, vous devriez employer une force colossale. Ceci n'est qu'une comparaison, bien sûr, mais cela vous donne une idée de ce que nous entendons par "une question de finesse". L'esprit d'un Passeur – votre esprit, Sire – est l'aiguille la plus fine qu'on puisse concevoir et se glisse sans effort dans le tissu de l'univers. Par contre, il semble que ce "générateur de non-champ" ait été un instrument incroyablement grossier. Il laissait d'ailleurs dans l'En-dehors des traces faciles à repérer une fois que nous avons eu l'idée de les chercher.

- Il semble, reprit Dennkar, qu'ils avaient un plan à très long terme pour annexer les Neuf Mondes et que ce plan était entré dans une phase active destinée à déstabiliser tout notre système politique. Nous allons certainement avoir bientôt une image un peu plus complète. Jusqu'à présent, un peu plus d'une centaine de leurs agents se sont livrés et nous sondons systématiquement tous ceux qui y consentent. Cependant, on peut craindre une action plus ou moins violente et désespérée de ceux qui, pour une raison ou une autre, ne se livreront pas. Et malheureusement, il y a de forte chances pour que ce soit justement ceux qui en savent le plus.

- Est-ce que je peux faire quelque chose pour vous aider ?

- Pour l'instant, Sire, le seul fait de vous avoir retrouvé et de savoir que vous profitez d'un moment de paix nous aide réellement beaucoup.

- Je vous remercie, Dennkar. Peut-être Maître Tannder désire-t-il récupérer son disciple ?

- Non, merci Julien. La présence de Karik m'est agréable, mais il n'est rien pour l'instant qui requière ses compétences et je suis, moi aussi, très heureux de le voir s'amuser un peu. Je le déclare donc en vacances.

- Vous m'inquiétez, tous les deux. Vous ne m'aviez pas habitué à ça. Vous êtes sûrs que vous n'êtes pas en train de vous ramollir ?

- Pouvez-vous préciser ce que vous entendez exactement par là ?

Julien allait répondre lorsqu'il perçut la lueur maligne dans l'œil de Tannder.

- Rassurez-vous, Karik ne m'a rien dit.

Dennkar partit d'un grand rire et frappa sur l'épaule de son compagnon :

- Voilà ce qu'il en coûte de tirer la moustache du tak !

Chapitre 35
Rodrigue! etc.

Julien, cependant, fut rattrapé par le devoir. Alors qu'il s'apprêtait à s'embarquer avec Dillik sur un catamaran, pour se lancer à la poursuite de Niil, un messager officiel des Bakhtars lui transmit un pli du Premier Sire Aldegard sollicitant respectueusement un entretien dans un délai compatible, bien sûr, avec l'Emploi du Temps de l'Empereur. Le seul fait que son messager ai trouvé Julien en cet endroit précis au moment-même où il achevait son repas prouvait abondamment qu'Aldegard était parfaitement au courant de son agenda et qu'il estimait, en conséquence, que celui-ci pouvait sans dommage lui consacrer un peu de son précieux temps de farniente. Aussi, comme il n'avait aucune raison particulière d'indisposer son précieux Miroir, l'Empereur renonça à la course projetée et se dirigea vers le klirk de la maison accompagné de son haptir et de son Passeur personnel.

Après s'être dûment excusé, et avoir proposé des rafraîchissements, Aldegard en vint au motif de l'entrevue :

- Ajmer, le traître qui a jeté l'opprobre sur l'honneur des Bakhtars, a révélé tout ce qu'il pouvait connaître de l'ennemi et de ses plans.

- C'est à dire, pas grand chose.

- Effectivement. Il n'est donc plus d'aucune utilité à nos Services de contre-intelligence.

- C'est sans doute vrai.

- Je suis donc en droit d'exiger réparation sans plus tarder.

- Heu… Qu'est-ce que vous entendez exactement par là ? N'oubliez pas que je n'avais l'intention de l'étriper comme il le mérite que si Tannder avait été tué. Or, Tannder se porte bien. Heureusement.

- Sans doute, Sire. Cependant, deux hommes sont morts dans cette aventure et un troisième ne sera jamais plus ce qu'il était. De plus, l'honneur des Bakhtars…

- En ce qui me concerne, Aldegard, l'honneur des Bakhtars est intact. S'il n'en était pas ainsi, vous ne seriez plus le Miroir de l'Empereur.

Julien n'était pas complètement pris au dépourvu. Il avait longuement réfléchi à cette lamentable histoire et il savait qu'il devrait un jour aborder cet épineuse question.

- Croyez bien, Sire, que votre confiance est la chose au monde qui m'est la plus précieuse, et le fait que vous la renouveliez ainsi…

Aussi incroyable que cela pût paraître, Aldegard était vraiment au bord des larmes !

- Cependant, reprit-il après avoir péniblement maîtrisé son émotion, nul autre que vous ne comprendrait qu'un tel acte ne soit pas publiquement châtié par moi.

- Est-ce que ça veut dire que vous allez demander à ce qu'il soit envoyé sur Tandil ?

- Je pourrais, mais je ne suis pas assez décrépit pour recourir à un tel subterfuge.

- Vous voulez vous battre avec lui ?!

- J'aimerais en avoir la permission, Sire.

- Et si je vous la refuse ? Comme j'en ai sans doute le droit ? Après tout, je n'ai pas envie qu'un stupide petit intriguant me prive à la fois d'un ami et d'un homme indispensable. Ça n'est pas que je doute de vos talents de bretteur, mais un accident peut toujours arriver.

- Si vous me refusez votre permission, Sire, je m'inclinerai.

- À la bonne heure !

- Mais…

- Évidemment, ça ne pouvait pas être aussi simple.

- Je devrai aussi renoncer à ma charge de Miroir et, sans doute, me décharger de mes responsabilités de Premier Sire sur des épaules plus dignes de les assumer. Personne ne comprendrait que l'Empereur accepte d'être représenté par un homme incapable de…

- Oui, je sais, incapable de laver dans le sang et cœtera, et cœtera. Vous devriez lire "Le Cid", je suis sûr que ça vous plairait. Aldegard, cette histoire me désole. Ce salaud mérite sans doute d'aller servir de casse-croûte aux taks. Je n'ai vraiment pas envie de vous perdre. Pourquoi est-ce que tous mes amis sont démangés par l'envie de se faire embrocher ?! D'abord Niil, et maintenant, vous !

- …

- Bien sûr, je vous donne ma permission. Qu'est-ce que vous voulez que je fasse d'autre ?! Et vous avez intérêt à vous entraîner, parce que si vous vous faites tuer…

- Je suis aussi prêt qu'on peut l'être, Sire.

- Je m'en doutais un peu. Et vous voulez faire ça quand ?

- Je n'avais pas l'intention de gâcher vos… le temps que vous passez avec vos amis.

- Cessez de tourner autour du pot. Quand ?

- Demain, Sire, serait un bon jour.

- Je vois. Et je suppose qu'on veut que j'assiste au spectacle, non ?

- Votre présence serait un honneur, Sire.

- Si vous prononcez ce mot encore une fois devant moi aujourd'hui, je vais faire un malheur !

- Bien, Sire.

- Je suppose qu'on fait ça à l'aube, dans les jardins de la Tour ?

- Cela peut se faire ainsi, si vous y tenez, Sire. Mais d'habitude, ce genre de chose a lieu en début d'après-midi, dans la salle d'armes.

- Oui, c'est vrai, suis-je bête ! Rien de tel qu'un combat à mort pour vous faciliter la digestion ! Je viendrai.

Chapitre 36
More imperi

Lorsqu'il revint à la villa, Julien avait retrouvé un peu de sérénité et n'affichait plus ses préoccupations sur son visage. Cependant, il ne pouvait tromper Niil et Ambar à qui il exposa les derniers développements de la situation.

- Ne te mets pas dans cet état, dit Niil, c'est comme ça depuis toujours. Ajmer l'a bien cherché.

- Je suis d'accord, il s'est conduit comme un imbécile malfaisant. Mais ça me fait mal au ventre qu'un type bien soit pratiquement forcé de risquer sa peau parce que son cousin a fait des conneries.

- Tu oublies que c'était aussi son Premier Conseiller.

- C'est vrai, mais ce que je veux dire, c'est que dans un système comme ça, ils suffit d'être plus doué que les autres au couteau ou je ne sais quoi pour pouvoir massacrer des types biens. Si je suis fort et que je te crache à la gueule, soit tu te dégonfles et tu perds ton autorité, soi tu te bats et tu meurs. Avec honneur, ça oui ! Mais tu es quand même mort. Et ta famille et tes amis doivent faire avec. Et le fait qu'un autre champion pourra me zigouiller légalement après, ou bien qu'on m'enverra enfin sur Tandil ne réparera rien du tout.

- Ça n'est pas aussi simple.

- Bien sûr, que ça n'est pas aussi simple ! Je ne suis pas complètement bouché. Mais je te rappelle quand-même que tu étais prêt à aller te faire trouer la peau par une ordure qui avait déjà assassiné son propre père – qui était aussi le tien, en plus d'être le Miroir de l'Empereur – juste parce que les gens auraient pu penser que tu n'avais pas suffisamment de couilles pour te faire massacrer !

- Ça n'est pas vrai ! Ça n'est pas pour ça que je voulais me battre !

- Non, tu as raison, pardonne-moi. Je suis injuste. Mais quand même, reconnais qu'il y a quelque chose de tordu dans ce foutu système. Personnellement, je refuse de risquer de te perdre si un de tes proches essaie de monter une conspiration contre moi.

Niil aurait sans doute pu argumenter, mais le ton catégorique de Julien stoppa net ses velléités de poursuivre sur un terrain aussi lourdement miné.

- D'accord, Julien. Peut-être que je ne comprends pas encore tout. Mais ça ne fait rien. Ce type a causé assez de dégâts pour qu'on n'en rajoute pas encore en se disputant. Tu ne veux pas que je me batte. Je comprends. Et moi, je ne veux plus qu'on se fasse la gueule. Jamais. Alors on va arrêter là pour l'instant.

- C'est la sagesse-même. Tu fais un bon Conseiller Privé, quand tu t'appliques. Tu sais ?

- Je suis le meilleur. Et je crois que je vais aussi t'accompagner demain. De toute façon, c'est presque mon devoir.

- Je veux venir aussi, déclara Ambar.

Le "NON !!!" parfaitement à l'unisson qui accueillit sa demande anéantit d'avance tout espoir d'un quelconque changement d'avis.

***

Mais Ambar n'avait pas de rancune. Incapable de bouder plus de deux minutes d'affilée ou de faire un caprice, il avait cette lucidité bienheureuse qui lui faisait reconnaître, outre les côtés positifs de l'existence, les bontés qu'on avait pu avoir pour lui. Il pouvait s'emporter, voire jurer comme au fond d'un bouge, mentir, sans doute, si on l'y acculait, mais quelque chose en lui refusait les "passions tristes" et ni la haine, ni l'ingratitude, ni la jalousie ne venaient empoisonner sa vie. Aussi ne tarda-t-il pas à ramener son ami à des préoccupations moins graves et à l'entraîner vers la plage.

Chapitre 37
Pour l'honneur !

La vaste salle d'armes de la Tour des Bakhtars avait été aménagée pour la circonstance. Deux tribunes de gradins se faisaient face et recevaient les membres des familles respectives de chacun des combattants. Aldegard et Ajmer avaient beau être cousins, leur relation était suffisamment lointaine pour que leurs proches forment deux groupes distincts. Au total, une trentaine de personnes occupaient les bancs de bois poli. Au fond de la salle, une estrade supportait les siège destinés à Julien, Tannder et Niil. Ces derniers, lorsqu'ils arrivèrent, passèrent ainsi entre les protagonistes du drame, saluant de la tête aussi bien Dame Délia, épouse du Premier Sire et sa fille, Izkya que Dame Heyni et ses deux jeunes enfants, Halda et Adjor.

Lorsque Julien, vêtu pour la circonstance du hatik vert sombre qui était maintenant sa tenue de cérémonie, se fut assis ainsi que ses conseillers, Aldegard se leva du banc qu'il occupait et parla d'une voix qui résonna dans toute la salle :

- Moi, Aldegard, je demande réparation de l'atteinte faite à l'honneur de ma Maison ! J'exige le sang du traître Ajmer et je suis décidé à le prendre si l'Empereur m'y autorise.

Aldegard s'inclina alors vers Julien qui manifesta son accord d'un bref signe de tête. Puis Ajmer se leva et prononça la formule rituelle :

- Moi Ajmer, je suis décidé à t'empêcher de le prendre.

Sans plus de cérémonie, les deux hommes se défirent du haut de leur vêtement et, torse nu, le couteau à la main, s'avancèrent sur l'aire de combat. Il n'y eut pas le moindre salut. Ils se précipitèrent l'un vers l'autre et entamèrent la danse de mort. L'un et l'autre avaient eu les meilleurs maîtres. L'un et l'autre étaient au mieux de leur forme. Et si Aldegard était sensiblement plus vieux que son cousin, on voyait clairement qu'il n'était pas moins dangereux.

Julien aurait donné n'importe quoi pour pouvoir fermer les yeux, pour s'abstraire de cette scène comme il l'avait parfois fait au cinéma. Mais il n'en était pas question. Il sentait qu'une telle attitude eût été perçue comme un affront. Deux hommes luttaient pour leur vie et l'un d'eux était, qu'il le veuille ou non, un de ses plus loyaux vassaux. Le spectacle était d'autant plus difficile à supporter qu'il était maintenant capable d'en saisir les moindres péripéties. Il ne pouvait s'empêcher de vivre chaque attaque, chaque feinte, chaque parade et riposte comme s'il les exécutait lui-même. Et il tremblait pour les deux, appréhendant, seconde après interminable seconde, la morsure fulgurante de la lame.

Puis Aldegard commit l'infime erreur de tempo qui finit tôt ou tard par décider de l'issue d'une passe d'arme, laissant dans le système complexe de sa garde l'ouverture où plongea brusquement l'acier bleu du djangtri d'Ajmer. Julien ferma les yeux dans l'attente d'un cri qui ne vint pas. Ajmer avait touché, juste où il fallait, un peu en-dessous des côtes, dans un mouvement ascendant. Un petit trait vermeil en témoignait. Techniquement Aldegard était mort. Et cependant il vivait. Ajmer avait retenu son coup.

Brusquement, Julien fut debout. Il avait, sans même s'en rendre compte, dégainé son propre nagtri. En quatre bonds, il fut entre les combattants qui se redressèrent, haletants. Il se tourna vers Ajmer :

- Sire Ajmer, vous mourrez dans l'honneur.

Et se tournant vers Aldegard :

- Sire Aldegard, votre honneur est lavé et je vous conjure de renoncer à prendre vous-même la vie d'un homme repenti qui vient de me faire don de la vôtre, dit-il en touchant de l'index l'éraflure qu'Aldegard n'avait même pas sentie.

Comme celui-ci découvrait avec stupeur la mort inscrite sur sa peau, Julien s'adressa à Tannder.

- Honorable Maître Tannder, ai-je bien jugé du coup ?

- Vous avez bien jugé, Sire.

Puis, se tournant vers les familiers assis dans les tribunes, Julien insista :

- Est-il quelqu'un dans cette assemblée pour avoir vu les choses autrement ?

Mais avant que quiconque ait pu répondre, Aldegard déclara :

- C'est un mort qui vous parle. Ajmer m'aurait tué s'il avait vraiment porté son coup. Sire, vous avez bien jugé et je me range à votre sagesse. Sire Ajmer vient de vous offrir ma vie. Il a droit pour cela à ma reconnaissance. Non pour m'avoir laissé vivre, mais pour avoir refusé de vous priver d'un serviteur loyal.

- Votre vie m'appartient donc ?

- Elle a toujours été vôtre, Sire.

- Et votre honneur est à vous, comme il se doit. Quelqu'un ici peut-il prétendre que Sire Aldegard n'a pas agi selon les règles les plus sévères de l'Honneur ?

Seul le silence lui répondit.

- Sire Ajmer, votre manque de jugement et de loyauté vous ont conduit au déshonneur. C'est moi, que vous avez trahi en trahissant l'Empire. Quelqu'un, demanda-t-il en se tournant de nouveau vers Tannder, peut-il me contester le droit de juger celui qui m'a fait offense ?

- Personne ne le peut, Sire.

- Accepterez-vous ma décision, Aldegard ?

- Si je suis le Miroir de l'Empereur, vous êtes le Miroir de l'Honneur, Sire.

- Je décide que Sire Ajmer, des Bakhtars vient, par son geste généreux envers l'Empire, de compenser une partie du tort qu'il m'a causé. Il m'est bien-entendu impossible de rétablir dans des fonctions officielles un homme qui a fait preuve d'un tel manque de jugement. Mais je déclare, pour que tous en soient avertis, que son honneur est rétabli et demeurera intact tant qu'il vivra comme il le doit. Ses erreurs ayant coûté la vie à deux hommes, et mis un troisième dans une situation quasi-désespérée, je condamne Sire Ajmer à prendre soin des familles concernées ainsi qu'il le ferait pour sa propre maison. Il devra en outre renoncer à son rang de chef d'une branche mineure des Ksantiris et veiller à ce que la transmission de la charge à qui doit en hériter se fasse aussitôt que possible. Sire Ajmer, veuillez vous approcher.

Ajmer s'agenouilla devant Julien qu'il aurait, sans cela, dépassé largement de plus d'une tête.

- Ajmer, vous voyez dans ma main mon nagtri. Cette lame m'a été offerte par un ami puissant et qui, à sa façon, a servi l'Empire avant de nous quitter. Cette arme a bu mon sang et elle boira le vôtre si jamais vous oubliiez à nouveau de servir l'Empire.

***

- Tu n'as pas l'air content, remarqua Niil alors que, de retour à Rüpel Gyamtso, ils troquaient leurs tenues de cérémonie pour la fraîcheur d'un laï. Pourtant, tu t'en es remarquablement bien tiré.

- Je ne suis pas content. J'ai failli perdre Aldegard. En fait, c'est Ajmer qui a sauvé la situation. C'est pour ça que j'ai tenu à le remercier. En quelque sorte… Mais ça recommencera, autre part, avec un abruti qui n'hésitera pas à tuer un type indispensable. Pardonne-moi, je ne dis pas ça pour toi, mais vous êtes quand-même une bande de sauvages, quand vous vous y mettez.

- Oui, tu as raison. On devrait prendre exemple sur les sages habitants de la Terre. On devrait régler nos problèmes en nous balançant des bombes. C'est plus civilisé.

- Non, évidemment. Mais j'aimerais tellement pouvoir faire quelque chose !

- Tu as déjà fait beaucoup. Rien que le fait d'avoir fermé l'entrepôt d'armes, par exemple. Tout le monde t'en a voulu, moi y compris. Tu nous confisquait nos jouets, comme si on était des gamins. Enfin, moi j'en suis peut-être encore un, mais les autres… ! Mais je me rends bien compte que c'était ce qu'il fallait faire.

- Merci.

- Et là, pour cette histoire d'Ajmer, je suis sûr que tu as changé quelque chose. Je ne sais pas encore bien quoi, mais crois-moi, ça va faire le tour des Neuf Mondes.

- Le Ciel t'entende !

- Je crois que tu ne te rends pas compte de ce que tu es.

- Et qu'est-ce que je suis ?

- Je pense que Subadar ou Tannder, ou même Xarax, là bas te l'expliqueraient mieux que moi mais, pour tout le monde, tu es celui qui nous empêche de faire des erreurs trop catastrophiques. Comme par exemple cette folie qui a fini par détruire Emm Talak. Ça a marché pendant très longtemps, tu sais.

- Mais toi, tu sais bien que je ne suis pas ce Yulmir !

- Julien, je sais que tu es Yulmir, même si tu es aussi mon ami.

- Mais…

- Même si tu ne t'en rends pas compte, c'est comme ça. Ne t'imagine pas qu'on n'en a pas discuté avec Tannder et les autres. Tout ce que tu as fait jusqu'à présent confirme que tu es Yulmir. Le reste, ça n'a d'importance que pour toi et pour ceux qui t'aiment, mais ça ne compte pas vraiment.

- C'est dur.

- Oui. Et c'est bien pour ça qu'on essaie de te laisser tranquille autant que possible. Des endroits comme ici, on ne considère pas que c'est du luxe. C'est une petite compensation qui t'aide un peu à supporter le reste. Crois-moi, les gens des Neuf Mondes ne sont pas des ingrats. Ce ne sont pas non plus des naïfs qui s'imaginent que tu peux tout régler. Mais il y a pas mal de choses qui dépendent de toi. Il y a aussi pas mal de gens qui voudraient bien se débarrasser de celui qui les empêche de faire ce qu'ils veulent.

- Je peux les comprendre. Je me demande si je ne vais pas financer une petit révolution.

- Ne plaisante pas. Ça s'est déjà produit.

- Que Yulmir finance une révolution ?!

- Non ! Enfin, je ne crois pas. Mais il y a déjà eu quelques tentatives.

- Et alors ?

- À chaque fois, Yulmir a disparu pendant cent cycles.

- Et ?

- Il y a mille huit cents et quelques cycles qu'on n'a pas recommencé tellement le souvenir de la dernière fois est horrible.

- La prochaine pourrait peut-être déboucher sur quelque chose de mieux.

- C'est ce qu'on a dit à chaque fois. Et à chaque fois, ça a recommencé.

- Tu veux dire que personne n'a plus envie de changer de gouvernement ? D'essayer une démocratie, comme ça, juste pour voir ?

- Ça n'a rien à voir. Ça, on le fait de temps en temps. Je crois qu'on a dû essayer toutes les formes de gouvernement possibles. Ce qu'on ne veut plus faire, c'est supprimer l'Empereur des neuf Mondes. Et lui, je te le rappelle, il ne gouverne pas.

- Comme la Reine d'Angleterre, quoi.

- Je ne connais pas cette Dame, mais je connais l'Empereur.

- Veinard ! T'en as des relations !

- Je l'ai même vu tout nu.

- Non ! Et… il est bien de sa personne ?

- Euh… il faut que je réfléchisse.

- Tandil, tu connais ? Un endroit charmant, à ce qu'il paraît.

- Sa Seigneurie dépasse en perfection tout ce que l'Art des poètes a chanté. Son Sceptre Adamantin irradie la puissance et la pierre des bancs, au jardin, gémit de désir lorsqu'il s'assied.

Mais les élans lyriques de Niil furent (heureusement ?) interrompus par l'arrivée d'Ambar, impatient de les voir regagner le lac où l'on s'apprêtait à partir naviguer sur les petits catamarans amarrés au ponton.

Chapitre 38
Croisière

Peu à peu, les nuages qui s'étaient accumulés dans l'esprit de Julien finirent par se dissiper. Il était difficile de résister à la bonne humeur contagieuse d'Ambar et de ne pas rire des clowneries de Dillik. Quant à Karik, il semblait lui aussi avoir digéré les bouleversements causés pas ses récentes aventures et, malgré une maturité nouvelle sans doute due à son changement de statut auprès de Tannder, il était redevenu le garçon aimable et attentionné qu'il avait toujours été.

C'est donc un groupe apaisé, une sorte de petite famille heureuse, qui se rendit à l'invitation lancée par Sire Tahlil pour la croisière inaugurale de son Trankenn Premier. Les invitations avaient été lancées avec une certaine parcimonie et, contrairement à ce qu'avait pu craindre Julien, le Trankenn Premier des Rent'haliks demeurait un endroit où l'on pouvait se promener sans croiser à chaque pas des gens avec qui il fallait échanger les platitudes d'usage.

L'ambiance à bord était aussi proche qu'on pouvait le souhaiter de celle d'une croisière d'agrément et, bien que des messagers continuent d'apporter un flot continu d'informations sur l'évolution des affaires des Neuf Mondes, comme Tannder veillait à ce qu'on ne consulte Julien que pour les seules questions qui relevaient directement de son autorité, il n'avait guère à subir qu'un briefing d'une heure chaque jour, histoire de confirmer les décisions de routine prises en son nom.

Le vaisseau tenait ses promesses. Plus petit que les plus gros des trankenns d'apparat, il était vraiment taillé pour la course. Son plan de voilure et sa carène constituaient un chef d'œuvre qui lui permettait de remonter dans le vent de manière impressionnante et de battre à la course presque tout ce qui naviguait à part les unités ultra-légères conçues exclusivement pour le sport. Maître Dendjor prenait à commander cette merveille un plaisir évident et Dillik, son fils, reçut le privilège exorbitant de demeurer à son côté deux heures par jour, dûment vêtu de l'uniforme du vaisseau, afin de s'imprégner de l'ambiance et servir d'estafette aux officiers de quart. Ceci impliquait parfois qu'il se hisse jusqu'à des hauteurs vertigineuses, surveillé de loin par un haptir inquiet et, de beaucoup plus près, par un gabier plein d'expérience chargé de lui transmettre quelques-uns des innombrables petits savoir-faire du métier.

Des bals furent organisés, volontairement dépourvus de tout protocole, auxquels Julien, contrairement à Niil, s'abstint de participer. On fit aussi escale sur des îles accueillantes, dont la population était en général ravie d'organiser la fête et de s'enrichir quelque peu aux dépens du nouveau Miroir et de ses hôtes.

Mais cette croisière n'avait pas pour seul but d'amuser une compagnie oisive. Outre le fait d'accoutumer certains des plus puissants personnages de Dvârinn à considérer Sire Tahlil avec le respect dû à sa nouvelle fonction, les démonstrations de puissance et de vitesse de son trankenn semèrent bientôt une certaine consternation dans la confrérie des pirates de tous poils. Il était de plus en plus évident que le temps des petits arrangements avec l'autorité touchait à sa fin et que s'ouvrait une ère de douloureuses reconversions. Tels qui pillaient aujourd'hui plus ou moins ouvertement, allaient devoir trouver d'autres débouchés à leurs talents ou se résigner à affronter un adversaire aussi puissant qu'implacable. Le bruit courait aussi qu'il était désormais fort risqué de faire seulement mine de proposer un honnête pot-de-vin, les fonctionnaires impériaux ayant été très précisément avertis des sanctions qui les attendaient au cas où ce genre de chose viendrait à la connaissance d'un nouveau Miroir fâcheusement porté sur le respect des vertus civiques. On murmurait même que l'Empereur avait déjà signé plusieurs douzaines d'ordres d'exil sur Tandil. Ce bruit, bien que dépourvu de tout fondement, était soigneusement entretenu, avec l'accord de Julien, à des fins prophylactiques par des agents de confiance de Tahlil. Il était sans doute vain d'espérer mettre ainsi brutalement un terme à une trop longue tradition de corruption et de compromission, mais on ne perdait rien à faire passer un message suggérant que l'impunité n'était plus garantie. Et les sourires contraints de certains Nobles Sires dont les revenus allaient certainement souffrir de cette situation suggéraient qu'on était sans doute sur la bonne voie.

***

Cependant, malgré la bonne humeur affichée par ses conseillers, Julien n'était pas dupe. Un souci majeur demeurait concernant les agents d'outre-monde qui avaient apparemment décidé qu'il leur était plus profitable de rester dans l'ombre. Il y avait tout lieu de s'inquiéter de ce que des individus désespérés, coupés de leurs arrières et disposant sans doute d'armes et de moyens suffisants pour causer des troubles considérables pouvaient être en train de fomenter.

C'est ainsi qu'au onzième jour de navigation, on mit sur pied un plan d'action qui prit effet immédiatement. Dennkar fut chargé de constituer une force dont l'unique tâche serait de retrouver les agents dalannis et de procéder à leur capture ou à leur élimination. Il fut aussi décidé que les équipes affectées à cette tâche devaient être pourvues d'armes capables de riposter à celles qu'on soupçonnait les dalannis d'avoir stockées au fil des ans. On n'envoyait pas des archers contre des mitrailleuses lourdes ! C'est pourquoi Julien se vit contraint de rouvrir le dépôt secret de Der Mang le temps d'en retirer le matériel requis.

Bien que convaincu de la nécessité d'une telle mesure, il n'en éprouvait pas moins un malaise certain à l'idée qu'il venait de soulever à nouveau le couvercle de la fameuse boîte de Pandore et il maudissait ces gens qui l'obligeaient à agir à l'encontre de sa conviction la plus intime.

***

Malgré tout, comme ils continuaient à parcourir les archipels tropicaux de Dvârinn, Julien se laissa aller à profiter de ce qu'il considérait comme une sorte de période de vacances avant de se replonger sérieusement dans la tâche consistant à retrouver un statut d'Empereur des Neuf Mondes qu'il convoitait de moins en moins, mais qui lui était inéluctablement destiné.

Les principaux personnages des mondes humains du R'hinz se succédaient sur le trankenn pour des séjours de courtoisie de quelques jours qui leur permettaient de faire plus ample connaissance avec Sire Tahlil et de présenter leurs respects à celui qu'ils considéraient avec de plus en plus de facilité comme l'Empereur. Car Julien, tout en demeurant d'une exquise courtoisie et en déployant un charme naturel considérable, entrait peu à peu dans le rôle du personnage et savait faire sentir qu'il entendait bien demeurer le gardien des règles millénaires qui préservaient les Neuf Mondes.

Il savait aussi préserver son domaine personnel de toute ingérence extérieure et ses vastes appartements privés étaient devenus une sorte de petit état indépendant échappant à toute autre autorité que la sienne. Autorité qu'il se gardait d'ailleurs bien d'exercer de quelque manière que ce fût, content qu'il était de voir tout son petit monde heureux de vivre.

Avec une certaine surprise incrédule, les quelques adultes censés servir de professeurs, se virent régulièrement invités par leurs élèves afin qu'ils leur dispensent ces trésors de connaissance et de sagesse qui sont, dit-on, l'apanage de l'âge. Subadar eut ainsi le privilège de passer de longues heures en tête-à-tête avec Julien pour l'entretenir, par exemple, des arcanes concernant la transmission des pouvoirs d'ouverture des Dons de Passeur ou de Guérisseur, ou de bien d'autres aptitudes particulières à l'une ou l'autre des nombreuses Guildes des Arts Majeurs. Il n'était pas question de se livrer à des exercices pratiques tant que Julien n'aurait pas retrouvé la stabilité perturbée par sa transformation biologique, mais une part importante de connaissances théoriques était de toute façon nécessaire. Que ces entretiens se déroulent le plus souvent sur le pont, à l'abri d'une marquise, afin de profiter tout à la fois de la fraîcheur de la brise et d'un soleil éclatant sans pour autant risquer de voir rougir désagréablement la peau de lait de son élève, était considéré par l'Honorable Grand Maître du Cercle des Arts Majeurs comme un avantage en nature qui compensait amplement le surcroît d'effort nécessaire pour maintenir son attention sur des sujets strictement académiques. Effort d'autant plus grand que le caleçon dont Sa Seigneurie croyait bon de se "vêtir" afin de ménager les sentiments de son instructeur, outre qu'il était d'une coupe ample et d'une minceur en harmonie avec la température estivale, avait souvent tendance à flotter au gré des remous de l'air dévié par la voilure. Bref, du point de vue de l'efficacité en termes de diminution de l'érotisme ambiant, il eût été préférable de ne rien porter du tout plutôt qu'une chose diabolique qui laissait entrevoir, en de brèves échappées aussitôt refermées, ce qu'elle suggérait déjà de façon troublante à chaque fois que son tissu sans épaisseur se plaquait sur son contenu. Certes, un mot de Subadar eût sans doute suffi à mettre un terme à son inconfort, mais outre qu'il répugnait à priver un Julien déjà accablé des soucis d'un empire d'une liberté vestimentaire qu'il semblait apprécier, il pouvait légitimement se dire qu'il lui était ainsi loisible de vérifier, jour après jour, d'un coup d'œil – bon, de quelques coups d'œil – et sans questions embarrassantes, la progression d'un processus cause de tant de soucis.

Chapitre 39
Nox

Denntar était considérée comme l'une des merveilles architecturales de Dvârinn. Situé au sommet d'une île placé presque exactement sur l'équateur, il s'agissait en fait d'un grand parc où se tenait un observatoire astronomique à ciel ouvert comme il en existait aussi sur Terre au temps de la splendeur des civilisations moghole ou maya. Mais à l'inverse de ces monuments passablement endommagés ou décrépis, aujourd'hui fréquentés uniquement par des touristes l'observatoire, toujours en activité, était soigneusement entretenu et régulièrement amélioré. Les grands arcs de cercles de granit vert, incrustés de bandes de cristal finement graduées semblaient avoir été polis la veille et les instruments mobiles de visée ne portaient pas la moindre trace d'oxydation. À une centaine de mètres du parc où étaient disposées les constructions de l'observatoire de pierre, un dôme de métal brillant abritait un instrument dont la technologie n'avait apparemment rien à envier aux télescopes les plus modernes dont Julien avait pu voir les photos dans des revues de vulgarisation scientifique.

- Je ne comprends pas, Subadar, vous avez un télescope ultramoderne, mais vous continuez de vous servir de cet observatoire en plein air ?

- Voyez-vous Julien, la Science du Ciel est aussi un Art et de nombreuses personnes y prennent un grand plaisir. Et pour bien des choses, il n'est pas nécessaire d'utiliser un instrument comme l'Œil Profond. Certains pensent même qu'on peut prévoir la destinée en regardant la course des astres.

- Chez nous, on appelle ça l'astrologie. Ma mère dit qu'elle n'y croit pas, mais ça ne l'empêchait pas de regarder son horoscope tous les matins dans le journal !

- Certains des gens qui viennent ici le font pour cela. Mais d'autres se contentent d'observer simplement la course des étoiles comme le faisaient leurs ancêtres. D'autres encore le font pour des motifs religieux. Ils pourraient se contenter d'utiliser les tables astronomiques imprimées par l'observatoire, mais ils sont très attachés à l'observation directe des constellations. De toute façon, ça ne fait de tort à personne et ça permet de s'assurer que l'observatoire est bien entretenu.

- Et avec le télescope, vous pouvez voir les autres mondes du R'hinz ?

- Nous n'avons aucune idée de l'endroit où ils se trouvent. Nous ne savons même pas s'ils appartiennent tous à la même galaxie. Ça n'a pas vraiment d'importance. Pour les Passeurs, la distance n'existe pas de cette façon-là. Heureusement, parce qu'il est pratiquement impossible de voyager autrement entre les mondes.

- Oui, eh bien étant donné le genre de ceux qu'on a rencontrés récemment, je préfère ça. Mais quand même, vous savez, sur Terre, on vient de réussir à aller sur notre lune. On pense que c'est le début de toute une aventure qui nous permettra d'explorer les étoiles.

- Apparemment, c'est ce qu'ont fait les Dalannis. Mais ils ont fini par admettre que ça ne les menait pas à grand chose puisqu'ils ont essayé de développer ces "générateurs de non-champ".

- Alors, vous pensez que la conquête spatiale ne sert à rien ?

- Je ne sais pas. Je pense qu'il peut en résulter des choses intéressantes, si on tient à développer une civilisation technologique. Mais pour ce qui est de voyager vraiment et d'explorer d'autres mondes utilisables, je crois que c'est totalement inadapté. De plus, le monde d'Emm Talak est un triste exemple de ce qui peut arriver quand on se fie trop à la technologie.

- Vous ne me rassurez pas !

- Non. Et on peut dire que c'est une des raisons essentielles de la nécessité d'un Empereur des Neuf Mondes.

- Vous ne me laissez pas tellement le choix, hein ?

- Vous savez bien que je n'y suis pas pour grand chose. Croyez-moi, Julien, si je pouvais vous libérer de ce fardeau, je le ferais avec joie.

- Je vous crois, Subadar. Et je vous remercie. Mais je ne veux pas gâcher cette visite à ruminer des problèmes. Je crois que je vais aller rejoindre les autres dans cet espèce de parc de loisirs dont tout le monde n'arrête pas de parler.

- Les Jardins d'Ob Thalaam. Ce n'est pas très loin. En suivant le chemin pavé de pierre rose, vous y serez bientôt. Si vous le permettez, Aïn va vous y accompagner pendant que je vais m'entretenir avec l'archiviste en chef de l'observatoire.

***

Le chemin en question serpentait dans une végétation relativement clairsemée et composée d'essences choisies pour former une véritable harmonie de couleurs et d'odeurs qui faisaient de la promenade une attraction en soi. La main négligemment posée sur la nuque du Passeur, Julien pouvait ainsi entretenir une conversation avec son ami tout en essayant, du coin de l'œil, de suivre la progression de Xarax qui prenait un plaisir évident à se fondre au mieux dans le décor.

- Aïn, c'est vraiment gentil à vous de m'accompagner comme ça, partout. Mais ça m'ennuie de vous imposer ça. Je sais bien que c'est votre devoir, que vous êtes heureux de servir l'Empire, tout ça… Mais quand même, vous avez certainement d'autres choses à faire. Je pourrais demander à un autre Passeur…

- Non, Julien. Pour l'instant, il faudra vous contenter de mes services. Même si je ne suis peut-être pas un compagnon idéal.

- Ce n'est pas ce que je voulais dire.

- Je sais. Je plaisantais. Je ne doute absolument pas de mon charme naturel. Non, mais tant que vous n'aurez pas retrouvé pleinement vos facultés, il est exclu que je vous laisse voyager avec un autre Passeur. Et si jamais vous disparaissez encore sans prévenir, maintenant que vous portez mon klirk-cible attaché autour du cou, je pourrai vous suivre à l'instant même, où que vous alliez.

- Ça au moins, c'est une bonne chose. Remarquez, j'ai beau essayer à chaque fois qu'on doit sauter, rien ne se passe. Je ne sais pas si c'est un bon ou un mauvais signe, mais au moins, ça nous évite des frayeurs.

- Je ne suis pas inquiet. Votre Don reviendra, j'en suis certain, et nous pourrons reprendre votre entr…

La tête du passeur disparut dans une explosion de brouillard rouge alors que le claquement d'une détonation retentissait parmi les arbres proches. Immédiatement, Julien sentit sur ses épaules le poids familier du haptir qui le plongeait en stase de combat. Dans un univers soudain ralenti à l'extrême, il perçut l'injonction de Xarax :

- Saute ! N'importe où, mais saute !

-Tchok…

***

- …tseh !

Il faisait nuit noire, il pleuvait, et il était seul.

Chapitre 40
Naufragé

Il savait où il était. L'urgence absolue qui lui avait permis de mobiliser ce Don qui s'obstinait à échapper à sa volonté l'avait renvoyé là, exactement, où il avait sauté pour la dernière fois. L'odeur de la prairie mouillée confirmait cette certitude et il savait que, s'il se baissait, sa main rencontrerait le contact familier de l'herbe.

Il était aussi profondément choqué. Non seulement Xarax ne l'avait pas suivi, mais Aïn était certainement mort.

La pluie fine mouillait ses cheveux et commençait à s'insinuer le long de son cou. Il releva la capuche de son abba. Il n'avait pas encore froid, bien que la température fût considérablement plus basse que la tiédeur d'une île tropicale. Petit-à-petit, ses yeux s'accoutumaient à l'obscurité. Une faible lueur filtrait à travers les nuages mais, sans l'aide d'une lampe, il allait avoir du mal à se déplacer.

Il n'avait aucune idée de l'heure. Il ne savait pas combien de temps cette obscurité allait encore durer. Il fallait qu'il trouve un abri au plus vite. Malgré les qualités isothermes du tissu et sa remarquable imperméabilité, son abba ne disposait quand même pas d'un chauffage incorporé. Encore heureux qu'il n'ait pas porté un simple laï !

Aïn était mort ! Il avait vu sa tête exploser ! Peu à peu, l'horreur de cette réalité s'imposait à lui. Quelqu'un l'avait froidement abattu, sans doute pour l'empêcher lui, Julien, d'échapper à ceux qui voulaient le capturer. Parce que si on avait voulu le tuer, il serait déjà mort.

Prudemment, il se mit en marche dans ce qu'il pensait être la direction des bois. Même s'il n'était pas au sec, il pouvait espérer y être un peu protégé de la pluie et des rafales de vent qui soufflaient par moments.

Et Xarax ? Pourquoi Xarax n'était-il pas avec lui ?

Il était vraiment perdu, naufragé sur un monde qui n'était plus vraiment le sien. Alors qu'il marchait en trébuchant sur le terrain inégal, il commençait à réaliser que personne, cette fois, n'allait venir à son secours. Non seulement il avait perdu en Aïn un véritable ami, mais il avait aussi perdu le seul Passeur capable de retrouver le chemin de la Terre.

Il éclata soudain en gros sanglots impossibles à maîtriser. Le choc le frappait enfin, submergeant son esprit d'un mélange de chagrin pour Aïn, de terreur rétrospective, et d'apitoiement sur son propre sort.

***

Il arriva bientôt à la lisière des arbres et, au bout de quelques minutes, un peu calmé, il finit par découvrir l'entrée d'un chemin qu'il avait aperçu lors de sa première visite. Effectivement, il y était un peu moins exposé aux éléments et, bien que l'obscurité y fût encore plus profonde, sa vision nocturne était maintenant complètement établie et il parvenait sans trop de difficulté à distinguer au moins les contours du sentier. Il décida de le suivre. Il n'avait rien pour faire du feu et il pressentait qu'en restant immobile il ne tarderait pas à "attraper la mort", selon l'expression imagée de sa mère.

Heureusement, ses sandales étaient bien sûr de la meilleure qualité et, bien qu'ouvertes à tous les vents, elles étaient parfaitement adaptées à une marche prolongée. Le chemin montait une pente assez raide et faisait des boucles en lacets qui en inversaient régulièrement la direction. Des trouées dans la végétation lui auraient certainement permis, par une nuit claire, de découvrir le paysage alentour, mais ne faisaient en l'occurrence que l'exposer davantage à un petit vent aigre des plus désagréables.

Tout en s'appliquant à éviter les pierres et les flaques d'eau, il commençait à réfléchir à sa situation. Il pensait ne pas trop s'éloigner de l'endroit, du moins dans un premier temps, car c'est assurément ici qu'on tenterait de le retrouver. Et même si Aïn n'était malheureusement plus là pour venir à la rescousse, il était certain que de nombreux Passeurs allaient tenter d'atteindre la Terre. Il seraient aidés pour cela par Xarax qui n'aurait aucune difficulté à le retrouver une fois parvenu en n'importe quel point de la planète. À condition, évidemment, que Xarax n'ait pas, lui aussi, été tué… Auquel cas, il serait réduit à ses seules ressources qui, en ce moment, étaient des plus maigres. Finalement, si personne ne venait le chercher, il devrait se résoudre à sauter de nouveau et, outre qu'il ne savait même pas s'il en serait encore capable, il lui faudrait espérer ne pas se retrouver dans un endroit pire encore que celui-ci.

En attendant, il allait devoir éviter de mourir de faim ou de pneumonie. Éviter aussi de se faire prendre par les gendarmes, à qui il serait bien en peine d'expliquer qui il était et, surtout, d'où il venait. Il allait d'abord devoir voler des vêtements. Son abba vert bronze était indéniablement d'une sobre élégance, mais il avait un je-ne-sais-quoi d'exotique qui risquait de ruiner sa discrétion. Il espérait pouvoir se servir sur une corde à linge laissée sans surveillance, mais encore faudrait-il qu'il arrête de pleuvoir pour inciter les ménagères à étendre leur lessive. Il devrait aussi voler à manger et ça, c'était beaucoup plus difficile. Il ne savait pas ce qui poussait actuellement dans les jardins, mais à part de la salade et des radis, il ne voyait pas trop ce qu'il pourrait y trouver de directement comestible. Avec de la chance, les premières cerises seraient déjà mûres… Mais il ne pensait pas pouvoir survivre longtemps en mangeant uniquement d'hypothétiques cerises. Quant à trucider une poule assez imprudente pour se laisser approcher, la chose le tentait d'autant moins qu'il n'avait aucune intention de manger une volaille crue et qu'il n'avait aucun moyen de la faire cuire. Il avait déjà essayé, aux scouts, de faire du feu avec des méthodes dignes de l'âge de pierre et le résultat avait été un fiasco total. Il faudrait aussi qu'il pense à se débarrasser de ses Marques, parce que même en short et chemise à carreaux…

Il finit par arriver en terrain plat. De gros rochers épars meublaient un paysage où les arbres faisaient place à des buissons plus ou moins épineux qui n'offraient plus guère de protection contre les éléments. Heureusement, la pluie avait cessé un peu plus tôt et seul le vent, qui persistait à s'insinuer par toutes les ouvertures de son vêtement, continuait à le tourmenter. Le chemin se fit progressivement plus égal, nettement séparé en deux pistes blanchâtres témoignant qu'il était régulièrement emprunté par des véhicules. Il déboucha finalement sur une petite route goudronnée qu'il choisit, faute de toute indication, de suivre vers la droite avec l'espoir d'atteindre un village pas trop éloigné. On était en France, après tout, pas dans le Désert de Gobi.

Il lui fallut tout-de-même marcher près de trois quarts d'heure avant de trouver, à l'entré d'un chemin carrossable, une pancarte qui indiquait que ledit "chemin privé" menait au centre de vacances de M… géré par le Comité d'entreprise du Groupe L… Il n'hésita que quelques secondes et décida de tenter sa chance.

Comme il l'avait espéré, les bâtiments étaient déserts. Des contrevents bloquaient toutes les ouvertures et les portes étaient fermées à clé mais, outre un vaste préau susceptible d'offrir à tout le moins un abri contre la pluie et le vent, il fini par découvrir une remise fermée seulement par un loquet sans cadenas. Il essaya l'interrupteur, mais l'électricité avait évidemment été coupée. Malgré tout, le peu de lumière qui pénétrait par la porte et une fenêtre couverte de toiles d'araignées lui permit de constater que la pièce était entièrement vide, ce qui expliquait qu'elle fût aussi demeurée sans cadenas. Il chercha en vain un sac de toile, un vieux carton ou un morceau de contreplaqué, et dut finalement se résoudre à s'asseoir sur le sol de ciment nu. Il était à l'abri, mais la nuit promettait d'être longue.

***

Julien ne dormit guère. Le ciment glacé n'est pas ce qu'on peut souhaiter de mieux pour se coucher. Ou même pour s'asseoir. Épuisé, il finit par somnoler deux ou trois heures, assis, calé dans un angle de la pièce.

Il se remit debout dès que l'aube commença de grisailler. Il était gelé et avait le postérieur douloureux, en plus de se sentir plus mal en point qu'il ne l'avait été depuis fort longtemps. Son moral était au plus bas. Sa situation lui apparaissait avec une épouvantable acuité et la perte d'Aïn pesait maintenant sur son cœur de tout le terrible poids du premier deuil auquel il ait jamais eu à faire face.

Il avait faim, aussi. Et soif. Et terriblement besoin d'avaler n'importe quoi qui fût chaud. Dehors, il ne pleuvait pas mais le ciel couvert ne laissait guère espérer l'apparition prochaine du soleil. Il décida, avant de définir ce qu'il allait faire maintenant, d'explorer minutieusement les lieux à la lumière du jour dans l'espoir de trouver un moyen de pénétrer dans les bâtiments d'habitation.

L'endroit n'était quand même pas une forteresse. Il finit par découvrir plusieurs contrevents suffisamment vermoulus pour pouvoir être ouverts s'il taillait un passage pour sa main dans le bois affaibli. Il bénit l'obstination de Tannder qui insistait pour qu'il porte en permanence son nagtri. En fait, il doutait que même un volet en parfait état ait pu résister longtemps à la morsure d'une telle lame et il se maudit de n'y avoir pas pensé avant de s'installer dans l'inconfort absolu de la remise.

Cinq minutes et un carreau cassé plus tard, il fut à l'intérieur d'un vaste réfectoire dont les tables alignées étaient couvertes de chaises posées à l'envers selon la coutume universelle de ce genre d'établissement. Dans la pénombre, il aperçut, à côté d'un passe-plat, une porte qui ne pouvait mener qu'à la cuisine et qui eut le bon goût de ne pas être fermée à clé. Malgré l'obscurité qui croissait à mesure qu'il s'enfonçait dans les entrailles du bâtiment, il découvrit sans peine, au-delà des fourneaux qui occupaient le centre de la pièce, la porte d'une réserve qui, outre une armoire frigorifique entrouverte et totalement vide, recelait un trésor de boîtes de conserves de format "collectivités" et un assortiment impressionnant de denrées non périssables.

Rassuré sur la possibilité de trouver à manger, il se mit en quête de l'armoire électrique, qu'il découvrit dans un large couloir et qui comportait, comme dans tout établissement bien tenu, des rangées de fusibles dûment étiquetés et un disjoncteur général qu'il n'eut aucune peine à enclencher. De retour à la cuisine, il trouva la vanne d'ouverture de la citerne de gaz et, après avoir tâtonné un moment, il finit par comprendre le processus un peu complexe d'allumage d'un fourneau.

Jamais des raviolis en boîte n'avaient eu meilleur goût. Non plus que les abricots au sirop. Une fois rassasié, il décida qu'il pouvait sans doute s'accorder un peu de vrai sommeil et, après avoir soigneusement nettoyé les ustensiles et la vaisselle qu'il avait utilisés, il se mit en quête d'un endroit pour dormir.

Chapitre 41
Perte

Dillik s'apprêtait à remonter l'impressionnante série d'échelles qui menaient au sommet du plus terrifiant des cinq toboggans lorsque son attention fut attirée par une sorte de sifflement rauque qu'il reconnut immédiatement. Xarax appelait et il était quelque part dans un ensemble de buissons fleuris à une dizaine de pas. Or Xarax n'appelait jamais, sauf pour le faire sursauter lorsqu'ils jouaient et que Dillik était le chasseur et Xarax, la proie. Tout en se dirigeant vers les buissons, Dillik se dit que c'était là une chose bien étrange, mais que de toute façon, si le haptir avait besoin de le voir immédiatement, il ne voudrait certainement pas se montrer en public s'il pouvait l'éviter. Comme il s'approchait, l'appel se fit de nouveau entendre, plus discret encore et avec aussi quelque chose de bizarre, d'inhabituel dans le ton. Après s'être assuré d'un coup d'œil que personne ne lui prêtait attention, il s'enfonça dans la végétation.

Xarax était là, étalé sur le sol, ses ailes déchiquetées à-demi déployées et l'abdomen éclaté. Après être resté un instant figé par l'horreur, Dillik s'agenouilla et posa sa main sur la tête de son ami dont la voix emplit aussitôt son esprit en même temps qu'un chaos d'images confuses.

- Dillik, je vais mourir. Aïn est mort. Julien est sain et sauf, mais il a dû sauter. Je ne sais pas où. Préviens Tannder.

Une vision se stabilisa un instant dans son esprit. Il surplombait Julien et Aïn, et la tête du Passeur explosait. Puis il était sur l'épaule de Julien, lui enjoignant de sauter. Puis il était projeté violemment, incapable de se maintenir, heurtait quelque chose, et tombait sur le sol.

- Xarax ! Reste avec moi !

- Je ne peux pas.

- Si ! Tu peux !

- Je dois partir.

- Xarax ! Ne me laisse pas ! Je…

Comme une flamme qu'on souffle, la présence de Xarax disparut de la conscience de Dillik et celui-ci se sentit glisser, sans pouvoir résister, dans une ténèbre absolue.

***

Il sortit de l'inconscience avec un terrible sentiment d'urgence. Il s'était effondré sur le sol, sa tête à quelques centimètres du corps martyrisé de son ami. Mais il ne pouvait rester là. Il ne pouvait encore s'occuper de sa dépouille. Il devait accomplir l'ultime volonté du haptir. Il se releva et partit en courant à la recherche de Tannder qui avait établi momentanément ses quartiers à la buvette la plus proche.

Lorsqu'il vit arriver Dillik, le Guerrier sut immédiatement que quelque chose de grave s'était produit. Sans attendre ses explications, il l'entraîna à l'écart et ne l'autorisa à délivrer son message que lorsqu'ils furent relativement isolés de la foule.

- Prends le temps de respirer, et dis-moi ce qui se passe.

- C'est Xarax. Il est mort !

Dillik s'agrippa à Tannder et éclata en sanglots. Mais au prix d'un terrible effort, il ravala ses larmes et poursuivit.

- Aïn aussi, il est mort. Julien, il a sauté. Xarax ne sait pas où. Il m'a dit de vous prévenir. Il est mort, maintenant !

- Où est-il ?

- Là-bas, près des glissières.

- Emmène-moi.

Au passage, il dit quelques mots à l'un de ses hommes qui se tenait là, à sa disposition. Il se chargerait de réunir toute l'équipe et de la ramener à bord du trankenn.

Le corps de Xarax était là où Dillik l'avait laissé. Tannder l'examina soigneusement.

- Il n'est pas mort. Pas encore.

- Hein ?!

Dillik n'osait pas le croire. Il n'osait pas laisser naître en lui un espoir qui risquait de n'être que la source d'une souffrance supplémentaire.

- Il est difficile de tuer un Haptir.

Tannder porta à ses lèvres un petit tube de métal brillant qui émit un sifflement ténu et suraigu, puis il entreprit d'envelopper délicatement Xarax dans la large ceinture de son abba. À peine en avait-il terminé, qu'un Passeur les rejoignit, haletant.

- Honorable Wallaï, transportez immédiatement Xarax au Centre Principal de Santé de la Tour des Bakhtars. Nous vous y rejoindrons bientôt.

Sans un mot, et avant que Dillik ait pu émettre la moindre protestation, le Passeur disparut avec le haptir.

- Je sais que tu veux être avec lui, dit Tannder, mais nous n'en avons pas encore terminé ici. Est-ce que tu sais où est Aïn ?

- Non, je ne… Si, Xarax m'a montré. C'est sur un chemin rose.

Tannder avait bien sûr mémorisé le plan de l'endroit avant l'excursion. Il entraîna Dillik vers le chemin, tout proche, où avait eu lieu l'attaque et ils découvrirent bientôt le corps sans tête du Passeur, à peine dissimulé dans les fourrés à quelques mètres de là où il avait péri.

- Hardik !

Un homme apparut soudain, sortant du sous-bois où il les avait suivis.

- Je vais emmener ce garçon sur Nüngen. Faites le nécessaire pour le corps du Passeur et rejoignez-nous. Faites aussi cerner et fouiller le parc, mais je doute que cela serve à grand chose.

Chapitre 42
Requietio interrupta

- Hé ! Viens voir, y a un carreau de cassé au réfectoire !

Julien s'éveilla en sursaut. Dans la pénombre, il s'assit sur son lit, l'un des deux qui meublaient, avec un placard, la petite chambre chichement éclairée par la lumière d'un jour gris qui passait par les fentes des volets.

- Le volet est bousillé ! On dirait que quelqu'un est venu cambrioler !

Les voix venaient du réfectoire. Des voix d'hommes, avec une trace d'un accent que Julien ne reconnaissait pas, mais qui devait être celui de la région.

- Cambrioler ?! Cambrioler quoi ? Y a rien à voler, ici.

- T'as raison, mais faut quand même qu'on le signale. Nous, on est là pour réparer la chaudière, c'est tout. Je vais au bureau. J'appelle le directeur. Pendant ce temps-là, va déjà voir si tu peux la démarrer, cette foutue chaudière.

Julien se rhabilla en hâte. Il n'avait aucune idée du temps qu'il avait passé à dormir, mais il se sentait reposé. Malheureusement, il allait devoir abandonner son refuge plus tôt qu'il ne l'aurait souhaité. Tout en ouvrant silencieusement la fenêtre, puis les volets de bois, il se maudit de n'avoir pas prévu ce qui lui arrivait. Surtout, il regrettait d'avoir négligé de faire au moins un paquet de nourriture qu'il aurait pu emmener avec lui. Il aurait pu aussi, tant qu'il y était, essayer de trouver des vêtements plus "couleur locale". Un pull-over n'aurait pas été de trop non plus. Il décida d'emporter l'une des deux couvertures qu'il avait trouvées dans le placard. Roulée bien serrée à la manière militaire, elle ne serait pas trop encombrante et pourrait s'avérer précieuse.

La fenêtre étant au rez-de-chaussée, il n'eut aucune peine à se glisser dehors et à courir vers l'abri des bois tout proches. Il allait retourner vers son lieu d'arrivée, mais il lui faudrait éviter de marcher trop à découvert. Il pouvait d'autant moins risquer d'être aperçu que les gendarmes seraient peut-être bientôt avertis de son "effraction".

***

Lorsqu'enfin il parvint à ce qu'il considérait maintenant comme "le camp", il ne fut pas surpris de voir que personne ne l'y attendait. Seul un cercle noirci témoignait encore de la présence de la patrouille des Jaguars et ce rappel de jours moins difficiles fit paraître plus sombre, si possible, sa situation actuelle.

Il n'avait aucune provision de nourriture. Il n'avait, grâce à son insondable stupidité, toujours aucun moyen de faire du feu. Il n'avait pas non plus de tente, ni même la moindre bâche de plastique qui aurait pu lui permettre d'improviser un abri. Il ne possédait même pas une gourde ! On ne pouvait qu'espérer que l'eau de la rivière était à peu près potable.

Il fallait être lucide et admettre qu'il ne tiendrait pas longtemps dans ces conditions.

Il allait devoir sauter ou, d'une façon ou d'une autre, se rendre aux autorités. Il avait bien en tête l'adresse et le numéro de téléphone que Grégoire, l'admirateur fervent d'Ambar, lui avait glissé dans la main lorsqu'ils s'étaient quittés, mais il n'avait ni argent, ni jeton de téléphone pour utiliser une cabine publique. Encore une fois, il aurait certainement pu utiliser un téléphone au centre de vacances, mais il n'avait pensé qu'à se remplir le ventre. Et de toute façon, qu'est-ce qu'un garçon qui vivait à Paris, à des centaines de kilomètres, aurait pu faire pour l'aider ?

Le plus préoccupant, dans l'immédiat, était la nourriture et la confection d'un abri pour passer la nuit. Pour ce qui était de la nourriture, c'était simple, il fallait se résoudre à s'en passer. Pour l'abri… Il avait déjà participé, aux scouts, à deux ou trois soi-disant exercices de survie, mais, même avec la pelote de ficelle réglementaire, les abris qu'il avait construits ou vu réaliser par d'autres n'auraient jamais protégé personne même d'une pluie modérée. La raison en était principalement que la végétation européenne ne produit pas de ces bananiers dont les belles feuilles larges et imperméables peuvent fournir, à ceux qui savent les utiliser correctement, un abri très convenable. De plus, il ne possédait même pas le moindre bout de ficelle ! Il ne disposait, pour parler crûment, que de sa bite et son couteau. C'était déjà beaucoup, mais encore insuffisant pour envisager l'avenir avec optimisme. Au point où il en était, autant essayer tout-de-suite de sauter.

- Tchok…

***

- … tseh !

Il avait sauté !

Oui, mais seulement jusqu'au point exact de la prairie où il avait atterri quelques heures plus tôt.

Chapitre 43
Veille

Dillik dormait. Les Maîtres de Santé avaient fini par accepter qu'il demeure dans la chambre de Xarax, mais ils avaient glissé un somnifère bénin dans l'eau qu'ils lui avaient fait boire. Le haptir était maintenu inconscient dans une sorte de boîte où les diverses parties de son anatomie étaient immobilisées dans ce qui semblait être la position la plus favorable à leur réparation.

Le fait que le Haptir de l'Empereur ne puisse absorber d'autre nourriture que le sang enrichi de son maître posait un grave problème en cela qu'il ne pourrait se maintenir très longtemps sans un apport substantiel d'énergie. D'un autre côté, le caractère pratiquement superflu de son appareil digestif diminuait dans une très large mesure la gravité de ses blessures abdominales.

Tout en faisant de son mieux pour consoler Ambar, Niil avait du mal à cacher sa colère. Qu'on ai pu ainsi monter une embuscade dans un lieu censé être sûr et tuer un et peut-être deux des proches de Julien était inadmissible. Il s'en faisait le reproche autant qu'à Tannder.

La guilde des Passeurs avait été avertie et toute l'élite des Maîtres Passeurs s'était lancée à la recherche de l'Empereur. Les meilleurs espéraient trouver un chemin vers la Terre, qui semblait être une des destinations les plus probables.

***

Sire Aldegard, sire Tahlil, Maître Subadar, Tannder et Dennkar tenaient conseil dans la salle des cartes du Trankenn des Rent'haliks. Les Miroirs de l'Empereur s'étaient abstenus de jeter le blâme sur les deux Guerriers. Il eût pourtant été facile de les accabler, car la sécurité était leur domaine et c'est bien là que l'ennemi avait trouvé un défaut pour frapper.

- Il ne fait aucun doute qu'il reviendra de lui-même si les Passeurs ne parviennent pas à le retrouver d'abord, déclara Subadar. Ce qui m'inquiète beaucoup plus encore, c'est l'état de Xarax. Le Haptir de l'Empereur n'est pas un simple compagnon.

- Nous savons cela, Subadar, intervint Aldegard, mais pour l'instant, le principal est de retrouver Julien.

- Je crains, rétorqua le grand Maître des Arts Majeurs, que vous ne preniez pas la pleine mesure de la situation. Xarax détient une grande partie de la mémoire et la clé de certains pouvoirs de l'Empereur. Or, comme vous le savez, il n'a pas de successeur. L'œuf de haptir conservé en stase au Palais est mort. C'est extrêmement grave. Jamais une telle chose ne s'est encore produite. S'il vient à mourir…

- Voulez-vous dire que Julien ne pourra pas retrouver toutes ses fonctions ?

- À vrai dire, je n'en sais rien. Il y a bien des choses qui m'échappent dans cette relation entre l'Empereur et son haptir.

- A-t-on une idée de qui étaient les assaillants ? demanda Tahlil.

- Si l'on tient compte des armes utilisées, dit Tannder, nous pensons qu'il s'agit de Dalannis. Parmi les agents qui ne se sont pas présentés, certains étaient certainement d'un grade élevé. Des gens extrêmement ambitieux et décidés. Prêts à tout pour s'assurer position et pouvoir. Il est vraisemblable qu'ils aient voulu enlever Julien et négocier ainsi un accord avec les autorités du R'hinz. C'est pourquoi il n'est pas mort.

- Oui, intervint Dennkar, ils ont tué le Passeur parce qu'ils savaient qu'il était impossible de prendre Julien autrement. Ils ont sans doute essayé de tuer Xarax parce qu'ils le craignaient en tant que garde du corps. Ce qu'ils ne savaient apparemment pas, c'est que l'Empereur n'a besoin de personne pour voyager. En fait, peu de gens le savent.

- Et nous sommes certains que Julien a pu s'échapper ? insista Aldegard. Son Don était plutôt incertain, ces derniers temps.

- C'est la dernière chose que Xarax a dite avant de sombrer dans le coma, confirma Tannder.

- Lorsqu'il reviendra, continua Aldegard, je crains qu'il ne faille de nouveau lui suggérer d'éviter les lieux publics.

- Et il pourra nous suggérer, lui, ajouta Tannder, de trouver ceux qui lui tirent dessus.

- Je ne doute pas que vous soyez en train de vous y employer en ce moment même.

- En effet. Et pour commencer, nous sondons tous les membres de l'équipage. Il fait peu de doute qu'un ou plusieurs complices se trouvent sur le navire. L'opération était trop bien planifiée pour n'avoir pas bénéficié de renseignements de première main concernant notre emploi du temps. Pour sonder aussi les passagers, nous aurons besoin de la permission du Miroir de l'Empereur sur Dvârinn.

- Après ce double meurtre, vous l'avez, déclara Tahlil. Et je donnerai l'exemple en me soumettant le premier au sondage, avant tous mes hôtes.

On décida bien-entendu d'épargner l'épreuve aux plus jeunes, mais Niil insista pour s'y soumettre, en tant que premier Sire des Ksantiris, disant qu'il avait peut-être trop parlé, sans s'en rendre compte, devant la mauvaise personne et qu'il ne voulait pas qu'on néglige la moindre possibilité, si faible fût-elle, d'obtenir un renseignement.

***

Il n'était pas question, pour Dillik, de quitter le chevet du haptir. Ses amis se relayaient pour lui apporter le réconfort de leur compagnie en s'efforçant de faire bonne figure malgré le pronostic pessimiste des Maîtres de Santé. Son père lui-même avait abandonné pour un moment le commandement du Trankenn de Sire Tahlil afin de l'assurer qu'il comprenait son inquiétude et son chagrin.

Sa mère aussi était venue et s'était montrée beaucoup plus compréhensive qu'il ne l'aurait imaginé. Elle n'avait jamais totalement approuvé l'étrange relation de son fils avec son dangereux ami. Elle avait encore moins apprécié le fait qu'il dût maintenant vivre une existence complètement indépendante où elle ne tenait plus qu'un rôle accessoire. Mais la détresse évidente de Dillik balaya d'un coup toute trace de ressentiment pour laisser place à une tendresse sans réserve qui était certainement ce qui pouvait, pour le moment, le mieux l'aider à résister au désespoir. Mieux, la vision de ce haptir, pour lequel elle avait toujours éprouvé une certaine répulsion instinctive, brisé et impuissant éveilla soudain en elle un élan de compassion sincère qui n'échappa pas à son fils et, plus que tout autre chose, lui fit un bien profond.

Dillik avait demandé, et obtenu, qu'une des pattes de Xarax lui demeure accessible afin qu'il puisse régulièrement essayer de communiquer. C'est alors qu'il s'endormait de nouveau après des heures de veille anxieuse qu'il fit un rêve qui allait lui permettre de contribuer enfin à combattre un sort qui s'acharnait. Il volait, ainsi qu'il l'avait si souvent fait, avec une conscience aiguë d'être à la fois lui-même et Xarax. Et, alors qu'il virevoltait parmi les tourelles du Palais impérial, il entendit distinctement la voix inimitable que Xarax prenait pour s'adresser à lui alors même qu'il lui aurait suffi de lui faire partager ses pensées :

- Il faut que tu retrouves Julien. Je vais te montrer comment il faut faire. Je ne peux pas accompagner un Passeur. Je ne peux même pas me réveiller vraiment. Mais je vais graver le schème directeur dans ton esprit. Je suis certain que Wenn Hyaï saura le retrouver.

Quelques secondes plus tard, Dillik s'éveilla et se mit aussitôt en quête de quelqu'un qui pourrait prévenir le Passeur.

Chapitre 44
Misère

Contrairement à ce qu'on lui avait toujours raconté, l'Enfer était froid et humide. Malgré un abba aux qualités remarquables et une couverture en "Laine des Pyrénées synthétique", Julien n'avait pratiquement pas fermé l'œil de la nuit. De plus, il avait faim. Vraiment faim. Jusqu'à présent, au cours d'une existence protégée, il n'avait jamais ressenti que de l'appétit. Un excellent appétit de garçon en bonne santé et en pleine croissance. Mais ce qu'il commençait à éprouver était tout autre chose ! C'était une sorte d'idée fixe qui refusait de quitter son esprit et qui semblait tirer une force croissante de la certitude qu'il ne pourrait rien trouver à manger tant qu'il n'aurait pas regagné un lieu habité.

Il avait faim. De plus en plus faim. Et il n'aurait rien à manger.

Il était descendu jusqu'à la rivière, pour boire. L'eau était claire et n'avait pas de goût spécial. Mais il savait que cela ne prouvait rien. De toute façon, il s'en fichait. Ce qu'il voulait, c'était un sandwich au jambon avec du beurre et des cornichons. Toute une demi-baguette croustillante remplie d'un jambon savoureux avec aussi quelques fines tranches de gruyère…

À la rigueur, il se satisferait volontiers d'une énorme assiette de ces délicieux raviolis en boîte qu'il avait dévorés la veille. Avec, bien sûr, des abricots au sirop. Même sans pain, ce serait vraiment divin !

Un peu de soleil aussi, ça ne serait pas de trop. Le temps était toujours aussi maussade. Il n'avait pas plu très longtemps, heureusement, mais il avait quand même l'impression d'être imbibé comme une vieille serpillière. Si ça continuait, il allait crever d'une pneumonie.

Une tasse de chocolat ! Bouillant ! Avec des croissants. Toute une pile de croissants frais…

Il avait essayé de sauter au moins une douzaine de fois. Il s'était toujours retrouvé au même endroit. Au beau milieu de cette foutue prairie. Il avait aussi essayé, sans plus de succès, de se débarrasser de ses Marques.

Il ne pouvait pas rester là, à attendre qu'on vienne le chercher. De toute façon, il avait trop faim. Il allait tenter sa chance au centre de vacances. Au pire, si les gendarmes avaient été prévenus, il y avait quand même peu de chances pour qu'ils aient installé un cordon de sécurité autour de l'endroit. Comme l'avait si bien fait remarquer l'un des deux plombiers, il n'y avait rien de précieux à voler. Et puis, s'il était pris, il se débrouillerait pour qu'on lui donne à manger et il sauterait pour revenir à la prairie.

Il se mit en route. Dans ses sandales, le manque de chaussettes se faisait cruellement sentir. Il avait froid aux pieds et l'herbe mouillée n'arrangeait pas les choses.

À la réflexion, il vaudrait mieux éviter à tout prix de se faire prendre. En ces temps incertains, ce qui restait de son Don pourrait bien lui faire défaut alors qu'il moisirait en cellule en attendant d'être confié à la D.D.A.S.S.

Un steak ! Avec des frites. Plein de frites ! Et un gâteau au chocolat. Une forêt noire ! Ils n'avaient pas de chocolat dans le R'hinz. Ça manquait. Il pourrait peut être ramener des graines de cacao ?

Bon Dieu ! Qu'est-ce qu'il avait faim !

Ils devaient se faire un sang d'encre, là-bas. Xarax devais être mort d'inquiétude. En tout cas, s'il s'était occupé de ceux qui avaient tué Aïn, il ne donnait pas cher de leur peau. Même sans son venin, le haptir demeurait parmi les créatures les plus dangereuses des Neuf Mondes.

Ou alors un poulet. Rôti. Avec une peau dorée, craquante, et des frites. Plein de frites ! Et de la moutarde. De la vraie, forte. Pas cette espèce de truc aux aromates…

Xarax était peut-être mort, lui aussi. Sans ça, il aurait déjà trouvé un moyen de le retrouver, non ? Xarax ! Impossible d'imaginer le monde sans Xarax. Sans compter que Dillik serait complètement détruit. Non, si Xarax était mort, il le saurait. Ils étaient tellement liés qu'il était impossible qu'il disparaisse sans qu'il le sente.

***

Il prit bien soin de ne pas approcher le centre de vacances par le chemin carrossable. Il s'enfonça au contraire dans les taillis et fit un large détour pour l'aborder par l'arrière. Il n'avait vu aucune voiture garée sur le parking de la propriété et les quelques véhicules qui l'avaient obligé à se dissimuler sur la route étaient tous d'innocentes voitures particulières.

Malheureusement, les volets étaient ouverts et une certaine activité régnait manifestement dans le bâtiment. Il n'était pas question de s'aventurer ici et il dut se résoudre à abandonner l'espoir d'un casse-croûte immédiat. Les raviolis étaient momentanément hors de portée.

Il n'était pas question non plus de tenter de se rendre dans un village dans cette tenue et, par-dessus tout, en arborant des Marques blanches que le plus myope des autochtones ne pouvait manquer de remarquer ! La situation ressemblait de plus en plus à une impasse.

Il allait devoir attendre le soir. Peut-être que ces gens rentreraient chez eux ? D'ailleurs, qu'est-ce qu'ils pouvaient bien faire là ? On n'était pas encore au temps des vacances.

Sa mère faisait une blanquette de veau absolument délicieuse. Il pouvait presque en sentir l'odeur. Il en avait l'eau à la bouche.

Oh ! Bon Dieu ! Il fallait qu'il essaie de penser à autre chose. S'il devait attendre jusqu'au soir, il valait sans doute mieux retourner au camp. Ça l'obligerait à remonter jusqu'ici en fin d'après-midi, mais au moins, s'il ne pleuvait pas, il pourrait peut-être essayer de dormir sans craindre d'être découvert.

Il sauta.

***

Au moins, il eut la satisfaction, à défaut d'atteindre la Table d'Orientation, de retrouver la prairie familière. Quelques rayons de soleil perçaient maintenant un plafond nuageux qui se défaisait peu à peu et son moral remonta un tout-petit peu au-dessus de la détresse absolue.

Tout-de-même, il crevait de faim.

Il décida d'essayer de dormir et s'installa au pied d'un arbre, là où le sol ne paraissait pas trop humide, enveloppé dans la couverture récupérée au centre de vacances. Mais le sommeil ne venait pas. Bien qu'il soit maintenant extrêmement fatigué, les pensées semblaient tourner en rond dans sa tête en un interminable défilé de considérations pessimistes.

Il avait vraiment l'air fin, l'Empereur des Neuf Mondes ! Incapable de trouver à bouffer dans son propre pays.

Un de ses amis venait de mourir à ses côtés et lui, il ne pensait qu'à trouver quelque chose à se mettre sous la dent.

De plus, une autre inquiétude, qu'il avait d'abord écartée, se faisait de plus en plus présente. Xarax était certainement mort. Il ne fallait plus se leurrer. Si le haptir était encore en vie, il aurait déjà inventé un moyen pour le retrouver.

Et Ambar. Il devait se ronger les sangs…

***

Il s'éveilla avec le soleil dans l'œil et un mal de tête épouvantable. Il descendit jusqu'à la rivière pour se désaltérer et tenter de soulager sa migraine en se passant de l'eau froide sur le visage. L'opération n'eut qu'un succès modéré, mais elle eut au moins le mérite de le réveiller complètement.

Il décida de se mettre en route sans plus attendre. On n'était encore qu'en milieu d'après-midi, mais le fait d'arriver en avance lui permettrai de voir si oui ou non les gens qui s'activaient au centre de vacances quittaient les lieux pour la nuit. De toute façon, il était décidé à entrer, même si le bâtiment était encore occupé. Il ne pouvait pas continuer à se passer de nourriture. S'il était pris, tant pis. Il aviserait le moment venu.

Il fit donc une dernière tentative de saut avec le même résultat frustrant et se lança dans l'ascension de la pente qui le mènerait jusqu'au plateau.

***

- Julien !

C'était la voix de Dillik ! Elle était faible, elle était loin, mais c'était sa voix. Dillik était là ! Il se mit à courir, dévalant la pente qu'il venait de gravir.

- Je suis là ! Attends-moi ! J'arrive !

Ce que Dillik venait faire dans cette histoire, il n'en avait pas la moindre idée. Mais entendre sa voix était la meilleure chose qui lui était arrivée depuis deux jours. Et si Dillik était là, il était forcément avec un Passeur. Il ralentit un peu sa course, ce n'était pas le moment de se casser une jambe en trébuchant à toute vitesse dans ce chemin mal fichu.

Il faillit quand même être renversé par Wenn Hyaï lancé à toute vitesse à sa rencontre et bientôt rejoint par un Dillik surexcité.

Chapitre 45
Remède

- Tannder, vous allez devoir m'aider. Xarax est trop faible pour sortir de sa léthargie. Je ne peux même pas le contacter et je crains que l'effort qu'il a fait pour entrer dans le rêve de Dillik n'ai usé ses dernières réserves. Il faut absolument que je le nourrisse si nous voulons qu'il ait une chance de survivre et de se réparer.

Julien avait fait venir Tannder dès qu'il avait constaté l'état gravissime du haptir.

- Les Maîtres de Santé, poursuivit-il, m'ont dit qu'il était impossible de lui faire une simple transfusion de mon sang. Je crois qu'il y a une sorte de procédé qui se passe directement dans sa gueule. On a essayé de lui en verser directement dans le gosier avec une pipette, mais ça ne marche pas. Il n'essaie même pas d'avaler. Normalement, je ne lui donne pas seulement du sang, mais aussi cette énergie, le Yel. Et le Yel ne reste pratiquement pas dans mon sang une fois qu'il s'écoule. C'est pour ça qu'il faut qu'il me morde. Ils pensent que peut-être, en refermant ses mâchoires sur mon cou, on déclenchera un réflexe. C'est notre dernière chance. Ils m'ont proposé de m'aider, mais je préférerais que ce soit vous. Je ne voudrais pas que quelqu'un d'autre s'aperçoive qu'il n'est plus venimeux.

- Ah ! C'est donc ça ! J'ai été surpris quand il a neutralisé la femme qui vous a attaqué dans la Tour des Bakhtars. Je comprends, maintenant, comment il a fait pour ne pas la tuer.

- Oui. Et je ne tiens pas non plus à ce que Dillik assiste à l'opération. Jusqu'à présent, je me suis toujours arrangé pour faire ça discrètement.

- Il faudra pourtant bien qu'il apprenne un jour comment son ami se nourrit.

- Il sait que c'est moi qui lui donne ce dont il a besoin, bien sûr, mais… Et puis, j'aime autant que ce soit Xarax qui lui apprenne qu'il n'a plus de venin.

- Et puis-je vous demander pourquoi il en est ainsi ?

- C'est un "cadeau" du Neh kyong Tchenn Ril. Xarax en avait assez de me faire souffrir à chaque fois que je le nourrissais. Il ne m'a pas demandé mon avis, bien sûr. Je ne l'ai su que plus tard. Sans quoi je l'en aurais empêché. Mais je dois dire que ça m'a vraiment touché. C'est certainement un gros sacrifice de sa part.

- Il doit vraiment vous aimer beaucoup.

- C'est réciproque, vous savez. En tout cas, ça va nous faciliter les choses. Il n'y aura pas de danger que vous vous empoisonniez en manipulant ses mâchoires.

- Bien. Quand voulez-vous que nous fassions cela ?

- Le plus tôt possible. Maintenant, si ça vous va.

***

Dillik n'avait nullement l'intention de se laisser séparer de son ami et il présenta ses arguments avec une clarté qui excluait toute ambiguïté :

- Si tu as peur que ça m'impressionne, tu te trompes. Xarax m'a déjà tout montré, dans sa tête. C'est comme si je l'avais fait avec lui. C'est à cause de ça que j'ai compris pourquoi il n'a plus de venin. Il ne supportait pas de te faire aussi mal !

- Hein ?! Tu étais au courant ?

- Qu'est-ce que tu t'imagines ? On n'a pas de secrets l'un pour l'autre. Je veux rester. S'il te plaît.

Julien pensait que Dillik se faisait quelques illusions s'il croyait vraiment que Xarax n'avait aucun secret pour lui, mais il n'avait plus d'arguments à lui opposer s'il avait décidé de demeurer présent.

- Soit, reste avec nous.

L'opération n'avait rien de facile. Manipuler Xarax dans son carcan afin de placer sa tête dans une position qui permettait à Julien de s'approcher suffisamment pour offrir sa veine jugulaire – qui pour des raisons de flux d'énergie était, d'après les Maîtres de Santé, la seule pouvant convenir – nécessitait beaucoup d'habileté et de délicatesse. Enfin, ils furent prêts. Julien se fit la remarque ironique qu'il avait toujours craint les piqûres et se livra à l'exercice mental qui lui permettait de concentrer en lui le Yel environnant. Lorsqu'il se sentit empli d'énergie, il ordonna :

- Allez-y, Tannder.

Il sentit la douleur aiguë et familière de la morsure, qui n'avait maintenant plus rien de comparable avec la torture qu'il s'était vu infliger par le passé. Pendant quelques instants d'angoisse, il ne se passa rien. Puis la prise se raffermit sur son cou et il sentit bouger la langue du haptir alors que se répandait en lui cette impression vaguement nauséeuse qui indiquait que le processus était en marche. Il n'avait pas, comme les autres fois, pris dans sa main un objet qui, en lui échappant, lui aurait indiqué qu'il était temps d'arrêter l'opération. Il avait l'intention de laisser Xarax se repaître et prendre tout ce qui lui était nécessaire. Aussi, c'est sans crainte qu'il se laissa glisser, comme on s'endort, dans l'ouate accueillante de l'inconscience.

***

Avant d'ouvrir les yeux, il sentit contre lui la présence rassurante d'Ambar qui dormait paisiblement. Il se sentait bien. Parfaitement reposé et l'esprit alerte. Il avait aussi très soif et envie d'uriner. Il était dans son clos de la Tour des Bakhtars et, s'il en jugeait par la clarté grise qui filtrait au-travers des rideaux, la nuit était certainement sur le point de finir.

Il voulut se lever, mais dut y renoncer aussitôt. Le simple fait de se redresser lui avait fait tourner la tête. Tant qu'il n'essayait pas de bouger, il se sentait bien, mais le moindre mouvement lui donnait la nausée. Xarax avait dû absorber un peu plus que sa ration habituelle !

Comme il faisait une nouvelle tentative, Ambar se réveilla.

- Julien ? Tu es réveillé ?

- Oui. Bonjour.

- Ça va ?

- Oui, mais je n'arrive pas à me lever. Tu peux m'aider ? Il faut que j'aille pisser.

Ambar activa la lampe de chevet et contourna le lit pour venir soutenir Julien qui parvint, avec son aide, jusqu'à la salle d'eau où il put enfin savourer le plaisir quasi-divin de soulager sa vessie.

- Je crève de faim.

- Ça ne m'étonne pas. Tu dors depuis deux jours ! Tu veux te recoucher, ou tu préfères manger à table ?

- À table. Tu as bien dit deux jours ?

- Oui. Les Maîtres de Santé étaient complètement affolés. Ils ont dit que tu étais presque mort. Tannder s'est fait engueuler. On aurait dit qu'ils pensaient qu'il l'avait fait exprès !

- Tannder n'y est pour rien.

- Ça, je m'en doute. Mais quand même, on a eu drôlement peur. Ils t'ont carrément bourré de Yel et ils ont dit qu'il fallait te laisser tranquille. Que si tu t'en tirais, on aurait de la chance. Eux, ils pouvaient rien faire de plus. Ils étaient vraiment fâchés.

- Et Xarax ?

- On ne sait pas vraiment, mais il communique avec Dillik.

- Il faut que je le voie.

- Il est à la Maison de Santé. Tu ne peux pas encore marcher jusque là.

- Fais appeler un Passeur.

- A cette heure-ci ?

- Oui. Ou alors, il faudra que tu me portes.

- Ce ne sera pas nécessaire, Julien, je vais m'en charger.

- Tannder ! Toujours à écouter aux portes, hein ?

- En fait, c'est Karik, qui m'a prévenu de votre réveil.

- Et où est-il ?

- Il est parti prévenir Dillik que vous êtes revenu parmi nous. Permettez-moi de vous féliciter de votre retour.

***

Dillik, maigre comme un coucou, les traits tirés et des cernes violets autour de ses yeux rougis par la veille et les larmes, trouva quand même la force de sourire à Julien. Celui-ci s'effondra sur la chaise qu'Ambar plaça judicieusement derrière lui lorsque Tannder le déposa sur le sol.

- Comment ça va Dillik ?

- Je sais pas. Des fois, il me parle. Des fois, je peux pas sentir son esprit. Des fois, on rêve ensemble. Merci de lui avoir donné ta force. Je crois qu'il serait mort, sans ça.

- Xarax est solide. Tu vas voir. On va le réparer.

- Comme le garçon de l'histoire ?

- C'est ça. Comme le garçon qui fabriquait des cerf-volants.

- Julien, je veux pas qu'il meure.

Des larmes de désespoir noyaient les yeux noirs de l'enfant.

- Il ne mourra pas. Tu veux bien que j'essaie de lui parler ?

Dillik retira sa main de la patte de Xarax et Julien, pendant plusieurs minutes, tenta en vain d'établir un contact. Un Maître de Santé, prévenu de sa visite, entra dans la pièce et entreprit d'expliquer l'état du Haptir.

- Les tissus commencent à se réparer ainsi que les parties atteintes du squelette. En particulier les ailes. Malheureusement, les dommages sont par endroit considérables et il est douteux qu'il puisse voler de nouveau. Les blessures abdominales semblent se réparer correctement. L'honorable Xarax est remarquablement résistant. Cependant, il est encore impossible de se prononcer sur ses chances de guérison. Voire de survie.

- Maître, je vous suis reconnaissant des efforts que vous et vos collègues font pour sauver mon haptir. Je suis certain qu'avec votre aide nous parviendrons non seulement à le sauver, mais aussi à lui permettre de voler à nouveau. Si je peux de nouveau lui donner de ma force…

- Ce serait pour l'instant inutile, Sire. Il lui faut déjà assimiler ce qu'il a reçu et, si je puis me permettre cette remarque, je doute que Votre Seigneurie soit à même de fournir quelque énergie que ce soit avant d'avoir un peu récupéré. Je me dois aussi de mettre Votre Seigneurie en garde contre un excès de générosité qui a bien failli lui être fatal.

- Je n'en suis pas mort. Et si Xarax en avait besoin…

- Certes, mais il serait prudent, à l'avenir, de garder une certaine mesure.

- Soyez tranquille, ça ne se reproduira plus.

- Ça, je peux te l'assurer.

- Xarax ! Tu ne peux pas savoir comme je suis heureux de t'entendre.

- Je ne vais pas pouvoir rester éveillé longtemps. Je te remercie, mon ami, mais j'ai bien failli te tuer.

- Tu ne l'as pas fait. L'essentiel, c'est que tu te remettes.

- Dillik m'aide beaucoup. Mais je m'inquiète pour lui.

- Rassure-toi. Je m'en occupe, maintenant. On va se relayer auprès de toi.

Le contact fut brutalement coupé, mais Julien commençait à reprendre vraiment espoir.

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