PZA Histoires de garçons

Engor

Julien et les Neuf Mondes

Tome 2
Julien empereur

Chapitres 46-61

Chapitre 46
Réunion

Dans l'après-midi, lorsque Julien eut déclaré qu'il se sentait de nouveau apte à faire face à ses obligations, une réunion eut lieu afin de décider de la suite des événements. Subadar insista sur le fait que la perte d'Aïn, outre le chagrin profond qu'elle causait à tous, posait aussi un problème de sécurité :

- Tant que vous n'aurez pas retrouvé la pleine possession de votre Don, vous devez être accompagné en permanence d'un Passeur. Et je suggère que vous repreniez un entraînement intensif avec moi ainsi qu'avec un Maître Passeur. Le Cercle Majeur vous trouvera le meilleur professeur…

- Je veux Wenn Hyaï, s'il est d'accord.

- Mais il n'appartient pas…

- Je l'aime bien et Aïn avait de l'estime pour lui. S'il y a des choses qu'il ne peut pas m'apprendre, il me trouvera un professeur. Mais si je dois vivre avec un Passeur à mes côtés, je préfère que ce soit un ami. Bien sûr, c'est aussi un métier dangereux, la preuve, mais ça m'étonnerait que ça le décourage.

- D'accord. J'arrangerai la chose avec les Passeurs. Ils vont devoir le promouvoir à un rang bien supérieur, mais il faudra bien qu'ils s'en accommodent.

- Je suggère aussi, intervint Tannder, que nous en revenions aux dispositions que nous avions prises lors du conflit avec les Dalannis aussitôt que l'état de Xarax le permettra. Parce que je suppose que vous ne consentirez pas à vous éloigner de lui tant qu'il ne sera pas rétabli…

- Effectivement. Et même alors, je doute que lui, accepte de s'éloigner de moi.

- C'est probable. Dennkar et moi-même, poursuivit le Guerrier, supervisons le sondage de l'équipage du Trankenn de Sire Tahlil ainsi que de ses passagers. On sonde aussi de nouveau les transfuges Dalannis dans l'espoir de récolter des renseignements qui auraient pu nous échapper.

- Je ne peux pas dire que ça m'enchante, mais vous savez sans doute ce que vous faites.

- Oui, et nous avons déjà quelques soupçons.

- Bien. S'il n'y a rien d'autre, je pense que je vais aller faire un somme. Faites-moi réveiller pour le dîner, s'il vous plaît.

***

Le dîner, qui se tenait dans le clos de la Tour des Bakhtars, réunissait le petit cercle des "garçons", ainsi qu'on avait de plus en plus tendance à désigner les proches de Julien. Dillik était présent, Xarax ayant insisté, dans un de ses moments de lucidité, pour qu'il le laisse à la garde vigilante du personnel de la Maison de Santé et profite d'un moment de détente. L'ambiance n'était bien sûr pas à la franche gaîté – la mort d'Aïn était beaucoup trop présente à l'esprit de tous – mais le bonheur d'être ensemble réchauffait le cœur de chacun. Julien eut ainsi pour la première fois l'occasion de leur raconter en détail ses mésaventures terriennes.

- Tu as une idée de pourquoi tu as sauté à cet endroit ? demanda Niil.

- Pas vraiment. Tout ce que je sais, c'est que je suis bien content d'en être parti ! Je préfère encore affronter la tempête sur Dvârinn.

- Pourtant, dit Ambar, les garçons étaient plutôt gentils, quand on y était ensemble.

- Oui, à part que moi, contrairement à quelqu'un que je ne nommerai pas, je n'avais personne à séduire.

- Je ne l'ai pas "séduit", comme tu dis. Ça n'est tout-de-même pas ma faute si mon laï était trop court. Et je suis sûr que si tu y avais mis un peu du tien, ces types dont tu nous as parlé, dans la maison, quand tu t'es réveillé, ils t'auraient offert l'hospitalité.

- Et qu'est-ce que tu entends par "y mettre un peu du mien" ? Faire la danse du ventre, tout nu, debout sur une table ?

- Ça dépend. C'est quoi, la danse du ventre ?

- Je ne te le dirai pas, tu deviendrais beaucoup trop dangereux.

- Hmmm… je crois que je peux imaginer.

- Ça, personne n'en doute !

- Au moins, tu reconnais mes qualités. Non, mais, sans rire, tu crois qu'ils auraient refusé de t'aider ? Tu n'avais rien fait de mal, après tout. A part prendre un peu de nourriture. Enfin, si on peu dire que ce truc infect est de la nourriture.

- Ce n'est pas ce que j'avais fait qui les aurait dérangés. C'est mon abba, et mes Marques.

- Évidemment… Quoique, un abba, ça s'enlève.

- Oui, j'avais compris.

- Et tes Marques aussi. Non ?

- En temps normal, oui. Mais en ce moment, je n'y arrive pas.

- Ah ! Bon… Quand même, les garçons, l'autre jour, ils avaient plutôt l'air de les trouver belles, mes Marques à moi. Peut-être que ces types…

- Crois-moi, en France, c'est mal vu de se mettre tout nu devant des inconnus. A part, peut-être, devant une patrouille de scouts. Et encore, on a eu de la chance.

- En tout cas, Grégoire, il a pas eu l'air de trouver ça choquant. Les autres non plus, d'ailleurs.

- C'est bien ce que je dis, on a eu de la chance. Si tu étais tombé sur d'autres garçons que je connais, ils n'auraient sans doute pas apprécié ton manège…

- Hé ! C'est lui qui m'a suivi, quand même ! Moi, je me suis contenté de faire signe, j'ai été correct.

- Tu es la dernière personne que j'accuserais d'incorrection. Je n'oserais même pas insinuer que tu pourrais adopter, comme ça, sans y prendre garde, une attitude légèrement provocante.

Karik savait que ce genre d'échange pouvait se prolonger, aussi intervint-il :

- Il y a tout-de-même quelque chose que je ne comprends pas bien. Ils ne connaissent pas l'hospitalité, sur ce monde ?

- Si, mais tout le monde ne l'applique pas de la même manière. Et puis, même si ça me coûte, je dois avouer que les gens de mon pays ne sont pas considérés comme très hospitaliers. De toute façon, si Dillik et Wenn Hyaï n'étaient pas venus me chercher, il aurait bien fallu que j'essaie quand même. Encore merci, Dillik.

- C'est Wenn Hyaï qui a fait tout le travail, tu sais. Et sans Xarax…

- Bien sûr… Bon, demain, on va avoir droit à un nouvel emploi du temps. J'ai l'impression que les vacances sont vraiment finies. Je propose qu'on aille se mettre au lit. Dillik.

- Oui ?

- Tu veux rester dormir avec nous ?

- Non, merci. Je vais retourner avec Xarax.

- Bien. Mais dès demain, on le fera installer ici. Comme ça, on pourra rester ensemble.

- Je sais pas si les Maîtres de Santé seront d'accord.

- Le seul qui doit être d'accord, c'est Xarax. Tu lui demanderas la prochaine fois qu'il se réveillera.

Le visage de Dillik s'éclaira.

- Je crois que ça va lui plaire.

- J'en suis certain.

Chapitre 47
Honneur

C'est peu dire que les Maîtres de Santé ne voyaient pas d'un très bon œil le transfert de Xarax dans le clos privé de Sa Seigneurie. Les médecin de tout poil ont en général fortement tendance à se croire propriétaires de leurs patients. Mais Sa Seigneurie, qui semblait avoir retrouvé en grande partie sa vigueur, fit clairement comprendre, sans toutefois se départir d'une exquise urbanité, qu'il n'était pas question d'épargner la susceptibilité chatouilleuse de qui que ce fût dès lors qu'elle prétendrait faire obstacle au confort physique ou moral de son Haptir. Autrement dit, si Xarax voulait s'installer dans son clos, on l'y installerait et l'intendance devrait suivre.

D'autant que la gêne, en vérité, n'était pas grande. L'étage entier de la Tour des Bakhtars réservé à Julien et à son état-major n'avait aucune difficulté à accueillir les quelques assistants de Santé chargé de surveiller périodiquement l'état de Xarax et de lui prodiguer les quelques soins indispensables. Mieux, lesdits assistants se montrèrent plutôt heureux d'échapper pour un temps à l'oppressante supervision des huiles de leur Guilde et n'hésitèrent pas, lorsqu'on les y eut encouragés, à sourire ouvertement voire même – comble d'audace – à rire franchement à l'occasion.

Wenn Hyaï, son poil vert sombre semé d'argent impeccablement lustré, vint officiellement prendre ses nouvelles fonctions auprès de Julien. Là encore, il avait fallu bousculer la hiérarchie mais Subadar, chargé de négocier la chose, avait rencontré une résistance moindre que celle qu'il avait attendue. Sans doute la fin de carrière abrupte du malheureux Aïn, Passeur et Instructeur Personnel de l'Empereur, était-elle pour quelque chose dans la modération de ses remplaçants putatifs. Wenn Hyaï, cependant, n'avait pas de ces réticences et, s'il était conscient de l'honneur qui lui était fait, il était surtout heureux de continuer à servir un garçon qu'il avait appris à apprécier et de partager la compagnie de ceux qui l'entouraient. Il se moquait des honneurs et il lui importait peu d'avoir été promu au sein du cercle le plus intérieur de la Guilde des Passeurs, mais il se sentit étrangement ému lorsqu'il remit à Julien un de ses klirks personnels afin qu'il le porte toujours sur lui et que celui-ci le fixa au même cordon auquel se trouvait encore accroché le klirk d'Aïn.

- Wenn Hyaï, je vous remercie d'avoir accepté cette charge malgré les risques. Mais j'ai un service personnel à vous demander.

- Je vous en prie.

- Voila, je voudrais rendre hommage à Aïn. C'était vraiment mon ami, vous savez.

- Je sais, Sire, c'était aussi le mien.

- Je ne sais pas ce qu'on fait chez vous dans un cas comme celui-ci.

- Son corps a déjà été mis en terre, et un banquet a été donné. Si vous voulez honorer sa famille, il vous est possible de donner votre nom à l'un de ses enfants.

- Est-ce que c'est vraiment un honneur ?

- C'est beaucoup plus qu'un simple geste honorifique. Celui qui serait ainsi choisi appartiendrait à votre famille tout en demeurant dans la sienne et ce lien s'étendrait d'une certaine façon à tous les membres de son clan. Je peux vous assurer que rien ne pourrait mieux prouver votre estime et votre amitié.

- Écoutez, je comprends ce que vous voulez dire, mais… comment dire ? C'est un peu facile, non ? Je voudrais vraiment faire quelque chose, pas seulement dire " regardez comme je suis généreux, je vous fais cadeau de Mon Nom et vous seriez vraiment ingrats de ne pas déborder de reconnaissance ".

- Oh ! Mais quand je disais que c'est beaucoup plus qu'un simple geste honorifique, c'est que c'est vraiment beaucoup plus que cela. Normalement, il y a des obligations qui s'y attachent. Bien-sûr, vu les circonstances et votre position, personne ne s'attendra à ce que vous vous y pliiez, le geste suffirait amplement. Mais si vous le voulez, vous pouvez demander à faire votre devoir.

- Et ça implique quoi, exactement ?

- Veiller à ce que celui qui porte votre nom reçoive la meilleure éducation, s'il est encore en âge d'être éduqué. Vous devriez aussi l'initier à certains aspects de son Art, s'il devient vraiment un Passeur ; pratiquer l'Ouverture du Don, c'est une chose dont l'Empereur peut parfaitement s'acquitter ; assister aux célébrations familiales lorsque cela vous est possible… Aider son clan s'il en a besoin ; remplacer l'un de ses membres dans ses fonctions de Passeur si cela est nécessaire et verser à sa famille la quote-part des émoluments qui lui revient. Il y a encore bien d'autres choses, mais on y a rarement recours.

- Je vois. Et on ne sera pas fâché si je ne peux faire qu'une partie de tout ça ? Du moins, pour l'instant.

- Comme je vous l'ai dit, personne ne s'attendra à ce que vous fassiez quoi que ce soit. Mais ce que vous parviendrez à faire sera une marque supplémentaire de l'estime que vous portiez à Aïn.

- Et je peux choisir celui qui portera mon nom ?

- Naturellement. C'est votre privilège.

- Bien. Je suppose qu'il faut que quelqu'un arrange ce genre d'affaire avec la famille. Est-ce que vous pouvez vous en charger pour moi ?

- Avec plaisir, Sire.

- Julien. Appelez-moi Julien. Nous allons devenir vraiment intimes et, en plus, vous allez être mon professeur.

- Bien. Je crois que vous avez déjà eu l'occasion de rencontrer la famille d'Aïn. Avez-vous une idée de qui vous allez choisir ou préférez-vous attendre de les rencontrer de nouveau ?

- J'ai fait la connaissance d'un jeune garnement qui doit avoir dans les cinq cycles. Je crois qu'il s'appelle Lalil, ou quelque chose comme ça.

- Yalil, sans doute.

- C'est ça. J'ai eu l'imprudence de lui gratter la tête.

- Je vois.

- Il ne savait pas qui j'étais. Il a quand même eu une émotion lorsque je lui ai dit être un ami de son père et non un simple domestique. Mais nous nous sommes quittés en bons termes. S'il n'est pas trop jeune pour ça, j'aimerais que ce soit lui. Si sa famille est d'accord, bien-sûr.

- Je transmettrai votre souhait à la famille dès que vous le voudrez.

- Le plus tôt sera le mieux. A la vitesse où vont les choses, je ne sais pas combien de temps je pourrai encore être à peu près tranquille. Organisez ça comme ça vous paraîtra le mieux, s'il vous plaît.

***

Dillik avait meilleure mine et Xarax était réveillé. L'assistant médical informa Julien que ses blessures paraissaient avoir décidé de se réparer. Lorsqu'il eut terminé son rapport, Dillik s'avança et Julien le serra contre lui.

- Va prendre un bain, je vais tenir compagnie à Xarax.

Il s'approcha de la boîte du haptir et saisit sa patte.

- Xarax, je suis heureux de te voir réveillé. Il paraît que tu as décidé de survivre ?

- Je crois que je vais faire l'effort, bien que je ne sache pas si ça en vaut la peine.

- Ne dis pas ça.

- Je ne pourrai plus jamais voler.

- J'ai promis à Dillik qu'on te réparerait et j'ai bien l'intention de tout faire pour tenir ma promesse.

- Et comment est-ce que tu comptes t'y prendre ?

- Je vais tout simplement mettre les meilleurs spécialistes de l'Empire à ton service jusqu'à ce qu'ils te rendent tes ailes.

- Ça ne suffira peut-être pas.

- Non. Il faut aussi que tu aies envie de vivre. C'est pourquoi je veux aussi ta parole que tu essaieras de toutes tes forces.

- Tu as ma parole. De toute façon, après tout le mal que s'est donné Dillik, je ne voudrais pas lui faire encore de la peine.

- Est-ce que tu souffres beaucoup ?

- Non, pas trop. La plupart des potions des Maîtres de Santé sont fabriquées à partir de plantes qui viennent de ma planète d'origine, après tout, et elles sont efficaces sur moi. Reviens me voir quand tu en auras le…

Xarax s'était endormi.

***

Tannder introduisit un homme aux cheveux blond-roux qui paraissait avoir une cinquantaine d'années.

- Maître Mirkham, Sire. L'actuel Grand Maître de la Guilde des Arts mécaniques.

- Honorable Maître, nous allons devoir bientôt résoudre un problème de mécanique de précision et on m'a dit que vous étiez le meilleur des Neuf Mondes.

- On exagère sans doute beaucoup, Votre Seigneurie. Puis-je savoir de quoi il retourne ?

- Bien-sûr. Avez-vous déjà vu un haptir ?

- J'en ai vu des représentations, mais je n'en ai heureusement jamais rencontré en chair et en os.

- Vous savez, ils ne sont pas tous aussi terribles qu'on voudrait nous le faire croire. J'en connais au moins un qui est très fréquentable.

- Si Votre Seigneurie l'affirme, je la crois volontiers.

- Avez-vous entendu parler du Haptir de l'Empereur ?

- Heu… Ce n'est pas une légende ?

- Je sais qu'il ne faut pas croire tout ce que les gens racontent, mais le Haptir de l'Empereur existe vraiment et j'aimerais que vous acceptiez de le rencontrer.

- Bien, Votre Seigneurie.

- Ne faites pas cette tête, il ne vous fera aucun mal. Mis à part le fait que c'est quelqu'un de tout-à-fait raisonnable et bien élevé, il est actuellement plutôt mal en point. En fait, je voudrais que vous nous aidiez à reconstruire ses ailes.

Une étincelle parut soudain s'allumer dans l'œil de l'homme.

- Vous voul… Votre Seigneurie veut dire que je pourrais étudier de près le système propulsif d'un haptir ?!

- C'est ça. Voyez-vous, il se trouve que quelqu'un lui a tiré dessus avec une arme interdite et suffisamment puissante pour tuer n'importe qui d'un peu moins résistant que lui. Les dégâts sont importants. Les Maîtres de Santé font ce qu'ils peuvent, mais ils ne peuvent pas remplacer les parties manquantes du squelette. Ils disent que si vous reconstituez les os, ils pourront y rattacher des muscles. Ils suggèrent une armature de titane recouverte de corail.

- En effet, c'est ce qu'on utilise en général pour les prothèses humaines. Mais cela n'a certainement jamais été tenté sur un haptir. Sans pièces standard, il faudra partir de rien. En plus, il faudra réaliser des articulations et c'est plutôt difficile. Cela risque d'être extrêmement coûteux. Un petit trankenn de plaisance reviendrait certainement moins cher.

- Je n'ai pas besoin d'un trankenn de plaisance. Mais j'ai besoin de mon ami le haptir. Venez-vous avec moi ?

- Oui, Votre Seigneurie.

Xarax, de nouveau, était réveillé, et ses yeux rouges fixaient l'homme qui s'approchait.

- Xarax, dit Julien, l'Honorable Maître Mirkham va devoir examiner tes ailes pour déterminer la façon dont il va s'y prendre pour les réparer.

Dillik, qui tenait la patte de son ami, répondit pour lui :

- L'honorable Haptir de l'Empereur vous salue, Maître Mirkham, il vous prie de vous livrer aux examens qui vous sont nécessaires et vous remercie par avance de vos efforts pour le remettre en fonction.

- Merci, je m'efforcerai de faire vite et de causer le moins de gêne possible.

Maître Mirkham ne s'était peut-être pas gagné l'immédiate sympathie de Julien, quelque chose dans le personnage lui déplaisait instinctivement, mais il fallait reconnaître qu'il était certainement excellent dans son domaine. Il ne lui fallut que quelques minutes pour faire un dessin détaillé et coté des ailes de Xarax et évaluer les dégâts d'un point de vue purement mécanique. Il livra aussi ses premières conclusions :

- Les techniques classiques utilisées pour les prothèses humaines ne sont pas adaptées. Le squelette humain est beaucoup plus rigide que celui d'un haptir. D'après ce que j'ai vu, il a besoin d'une certaine souplesse dans les nervures de ses ailes. Sans doute pour adapter leur profil aux différentes allures de vol. Certains alliages de titane pourraient sans doute convenir, mais il est exclus d'utiliser un revêtement organique à base de corail. Si le coût n'est vraiment pas un problème pour Votre Seigneurie, je suggère de réunir dès aujourd'hui une équipe de chercheur métallurgistes et biologistes afin d'élaborer les matériaux de base nécessaires. Il se peut aussi que certaines des ressources dont nous aurons besoin ne se trouvent que dans les réserves du Palais Impérial.

- Si c'est le cas, il vous faudra en discuter avec Maître Subadar ou l'Honorable Tannder. Je suis sûr qu'ils vous donneront tout ce dont vous pourrez avoir besoin.

Tannder, qui avait suivi toute la scène avec la plus grande attention, acquiesça de la tête.

- Je suppose aussi que Votre Seigneurie désire que ce projet ait la priorité sur tous mes autres travaux en cours.

- Je sais que l'Honorable Xarax est impatient de servir de nouveau l'Empire.

- Les frais entraînés par les délais occasionnés à mes autres travaux…

- Maître Mirkham, vous discuterez de vos honoraires avec l'Honorable Maître Tannder. Je vous assure que tous vos frais seront pris en compte. Je vous rappelle cependant que l'Empereur ne possède rien en propre et que ses dépenses sont couvertes, en fait, par l'ensemble des populations des Neuf Mondes. Je suis décidé à ce que tout soit fait pour redonner à un Serviteur de l'Empire les instruments nécessaires à l'accomplissement de son devoir, mais c'est le devoir de l'Honorable Maître Tannder de s'assurer que l'argent de la Cassette Impériale n'est pas gaspillé en vain. Est-ce que je me fais bien comprendre ?

L'air choqué du personnage était une réponse suffisante, mais il se força quand même à murmurer:

- Oui, Votre Seigneurie.

Il n'était pas le premier a avoir pris la politesse de Julien pour de la faiblesse et ses manières douces pour un manque d'assurance. Mais Julien n'avait pas l'intention de s'en laisser imposer par qui que ce soit. Ce n'était pas tant le goût évident de l'argent qui lui déplaisait dans le personnage, que la façon secrètement condescendante avec laquelle, en homme habitué à exercer un pouvoir presque absolu sur ses subordonnés, il avait essayé de le traiter. Si Julien était prêt à accorder à chacun toute la considération due à un égal, il refusait absolument qu'on le prenne de haut. Cependant, dans l'intérêt même de Xarax, il lui fallait se concilier Mirkham et adoucir un peu la rebuffade.

- Je suis certain que vous parviendrez à accomplir le chef-d'œuvre que nous attendons, Maître Mirkham. Et vous aurez alors toute ma reconnaissance, croyez-moi.

Chapitre 48
Bienvenue

Yalil Wilah ek Aïn n'était que très moyennement enchanté de devoir adopter le nom de quelqu'un d'autre. Même si ce quelqu'un avait été l'ami de son défunt Akou Tangpo, le très regretté Aïn Zadilak Bilalil ez a Katak. Que ce quelqu'un fût, de surcroît, l'Empereur des Neuf Mondes ne changeait rien au fait qu'il allait devoir troquer son beau nom de Yalil contre un vocable à la consonance tellement étrangère qu'on avait dû le modifier pour le rendre prononçable par un gosier civilisé. Malgré son chagrin de la perte d'Aïn, qui l'avait toujours traité avec une affection qui confinait au favoritisme, il avait boudé pendant une demi-journée avant de céder aux injonctions de sa mère et de se soumettre à un récurage exhaustif suivi d'une séance de lustrage qui avait laissé son poil gris argent crépitant d'électricité statique.

Tout cela, cependant, n'était rien comparé au choc qu'il éprouva en reconnaissant, sous les Marques d'un blanc éclatant, ce garçon humain qu'il avait suggestionné pour le contraindre à lui gratter la tête pendant un temps déraisonnablement long ! Il faillit, du coup, s'oublier et laisser une flaque au centre du Cercle de famille. Il parvint malgré tout à préserver ce qui lui restait de dignité et s'assit, bien droit, comme il se devait, sans même bouger une oreille, et le regard fixé sur l'hôte d'honneur qui l'observait, impassible dans son hatik vert sombre.

- Yalil Wilah ek Aïn, commença celui-ci d'une voix étrangement douce pour un tel personnage, j'étais un ami de ton père, ton Akou Tangpo, il m'a par deux fois sauvé la vie et il a été tué sous mes yeux alors qu'il était à mon service.

Et là, l'impensable se produisit. L'empereur Tout-Puissant des Neuf Mondes fondit en larmes, et un temps qui parut très long s'écoula avant qu'il ne puisse retrouver la maîtrise de sa voix et poursuivre.

- Je n'ai rien pu faire pour éviter sa mort et je n'ai pas encore retrouvé ceux qui en sont responsables. Mais je veux lui faire honneur et l'on m'a dit que te donner mon nom était ce que je pouvais faire de mieux. Approche-toi, il faut qu'on parle un peu.

Yalil se leva et franchit les quelques mètres de pelouse qui le séparaient de Julien. Tout autour, une vingtaine de membres de la famille étaient assis sous un ciel printanier où des nuages de beau temps évoluaient paresseusement.

- Yalil, je t'ai choisi pour porter mon nom parce que je te connais un peu et que je t'aime bien. On m'a dit aussi qu'Aïn t'aimait beaucoup. Si tu préfères que je choisisse quelqu'un d'autre, je ne serai pas fâché. Mais il faut que tu le dises maintenant.

Mais au-delà des mots, dans le mode fusionnel de communication directe, le jeune passeur sentit toute l'affection sincère que Julien lui portait, mêlée à la douleur du souvenir d'Aïn.

- Je serai fier de porter ton nom. Et moi aussi, je t'aime bien.

- Alors c'est dit. Retourne au milieu du cercle.

- À compter d'aujourd'hui, tu seras connu comme Yülien Yalil Wilah ek Aïn et je suis ton Akou Nyipa. Je m'engage aussi, en mémoire de mon ami Aïn, à respecter mes obligations envers le Clan des Kataks.

Après le repas de cérémonie qui suivit Yalil s'approcha de Julien.

- Akou, Maman dit que si tu veux, je peux aller avec toi un petit peu pour connaître ta famille.

- Est-ce que tu en as envie ?

- Oh oui ! J'ai encore jamais été dans un autre monde.

- Alors cours prévenir Maître Wenn Hyaï qu'il aura un passager de plus.

***

Comme on pouvait le prévoir, les garçons furent immédiatement conquis par le jeune passeur et Julien dut donner des ordres très stricts pour qu'on ne le transforme pas très vite en enfant gâté. Qu'on imagine un tout jeune chien, supérieurement intelligent, toujours prêt à jouer, câlin, drôle et farceur sans être jamais méchant et l'on aura une idée assez exacte de Yalil une fois passées les premières heures d'acclimatation. Il était d'autant plus dangereux qu'il pouvait exercer, sans même s'en rendre compte, un considérable pouvoir de suggestion.

L'affaire atteignit un point critique lorsqu'après un quart d'heure de recherches frénétiques, on récupéra le jeune délinquant dans les nacelles ascensionnelles de la tour où il avait entraîné un Gardien complètement subjugué afin de s'adonner aux joies d'un gigantesque et vertigineux manège. Wenn Hyaï, dont l'expertise fut sollicitée pour l'occasion, eut avec lui un entretien en privé dont la teneur ne fut pas précisée, mais d'une efficacité certaine car personne n'eut plus à déplorer les écarts de conduite de "Yülien" dont l'exubérance se limita désormais à d'inoffensifs chahuts.

Il avait été convenu que, pour un premier séjour, il ne demeurerait que trois jours qu'il passa en partie avec Ambar, tout-à-fait enchanté de traîner partout avec lui cet étrange neveu d'adoption pour lui faire découvrir les merveilles de la Tour des Bakhtars. Il eut aussi droit à une excursion au lac de Rüpel Gyamtso où il fit la connaissance des Lou Tchenns et supporta avec patience les caresses du personnel.

Mais le plus étrange pour lui, fut la visite que Julien l'emmena faire chez ses parents. Ceux-ci, bien sûr, se montèrent ravis d'accueillir celui qu'ils avaient beaucoup de peine à ne pas considérer comme un sympathique jeune chien et Gradik et Tenntchouk, qui avaient finalement accepté leur offre d'hébergement se fendirent en son honneur d'un véritable numéro de tours de passe-passe qui le laissèrent béat.

Pourtant, lorsque Julien s'en fut présenter son petit protégé à Aldegard, c'est Ugo qui gagna vraiment son cœur. Pour le petit, Ugo n'était pas "Yol l'Intrépide", "Yol le Sauveur de Yulmir", encore moins "Yol le Passeur déchu". Il était simplement un être fantastique et merveilleux qui avait vécu des aventures incroyables et entre eux un lien s'établit immédiatement, qui abolissait toute distance. Ugo, en tant que Yol, n'avait jamais eu le loisir de vraiment s'établir ou d'avoir une progéniture, et ce petit bonhomme qui faisait maintenant en quelque sorte partie de sa famille l'enchantait. Du reste, ni Aldegard, ni Julien ne s'y trompèrent et ils les laissèrent bientôt tous les deux.

Lorsque vint le moment de prendre congé, un "Yülien" étrangement timide s'approcha de Julien :

- Dis, je peux rester ce soir avec Akou Ugo ?

- "Akou" Ugo ?

- Ben oui. Y m'a dit qu'il était un peu comme ton grand frère.

- Il a raison. Et oui, tu peux rester avec lui. Mais demain matin, il faudra qu'on te ramène sur Yiaï Ho.

Chapitre 49
'Satiable curiosity

Xarax, s'il n'était pas encore complètement tiré d'affaire, se remettait progressivement et demeurait éveillé la plus grande partie de la journée. On l'avait sorti de sa "boîte" et il se trouvait désormais seulement immobilisé sur son lit avec interdiction d'en sortir sous peine d'endommager davantage des ailes déjà bien trop malmenées. Malgré l'habileté des chirurgiens, son abdomen porterait à jamais de bien vilaines cicatrices, mais ses fonctions vitales étaient maintenant pleinement rétablies. Ses amis se relayaient à son chevet et Dillik, qui passait toujours ses nuits auprès de lui, pouvait ainsi jouir d'une certaine liberté de mouvement.

Maître Mirkham prouvait chaque jour que sa réputation n'était pas usurpée. Il avait réuni une équipe brillante qui avait fini par venir à bout des défis technologiques posés par la tâche unique à laquelle elle s'était attelée. Un alliage spécial avait été mis au point, dont l'élasticité et la résistance s'approchaient au plus près du squelette du haptir et un revêtement souple qui le rendrait biologiquement compatible était en train d'être sécrété dans un bassin en eau profonde, sur Dvârinn, par un énorme mollusque autour de chacune des pièces précisément façonnées, un peu à la façon dont une huître produit une perle autour d'un corps étranger. On estimait qu'un mois serait encore nécessaire pour que la couche soit suffisamment résistante et offre la compatibilité biologique voulue pour permettre les greffes indispensables.

Il avait aussi fallu remplacer les articulations bizarres, développées au cours de millénaires d'une évolution particulièrement inventive, par des équivalents mécaniques d'une prodigieuse complexité et d'une fiabilité absolue, car il n'était pas question de se livrer plus tard à des visites d'entretien et de graissage.

Lorsque Julien voulut s'enquérir du coût probablement faramineux de toute l'opération, Tannder lui apprit que la Cassette Impériale n'aurait rien à débourser, les Neuf Miroirs ayant décidé d'un commun accord de financer intégralement recherches, travaux de fabrication, matériaux hors de prix et honoraires médicaux sur leurs fonds personnels. Comme il s'étonnait de cette générosité, il lui fut répondu que puisqu'il avait amplement démontré que, malgré son changement d'apparence, il était sincèrement préoccupé du bien des populations, et que d'autre part sa contribution à la création d'une compagnie chargée de veiller au bien-être des plus pauvres n'était pas passée inaperçue, les Miroirs eux-mêmes estimaient que l'honneur les appelait à contribuer autant que possible à maintenir à leur optimum les capacité de son principal collaborateur. Il lui apprit aussi que lorsque l'écho de cette décision était parvenu aux oreilles de Maître Mirkham, ce dernier avait aussitôt décidé de renoncer aux très confortables honoraires qu'il avait pourtant âprement négociés quelques jours plus tôt.

Julien se fit la réflexion qu'un sens exacerbé de l'honneur pouvait parfois avoir des aspects autrement plus positifs que de provoquer duels au couteau et vendettas familiales…

***

Cependant, l'enquête progressait. On n'avait pas découvert de complicité active parmi les nombreuses personnes sondées, mais on avait fini par retracer la façon dont les détails de l'emploi du temps de Julien et son équipe avaient été révélés à de parfaits inconnus lors d'innocentes conversations. Il était inutile de blâmer les fautifs : ils ne s'étaient même pas aperçus de leur manque de discrétion, tant la chose avait été habilement menée. Au contraire, on les laissa retrouver leurs occupations sans leur laisser soupçonner qu'on avait découvert quoi que ce fût de suspect. C'est ainsi que les agents de Tannder parvinrent à localiser un des espions lorsqu'il commit l'erreur de tenter à nouveau d'obtenir d'autres renseignements auprès d'une de ses victimes. Avec un peu d'habileté, on pourrait bientôt remonter la filière jusqu'à un niveau suffisant pour apprendre quelque chose de vraiment intéressant.

En attendant, Julien s'efforçait de poursuivre, avec l'aide de Wenn Hyaï, l'entraînement qui ferait de lui un Passeur vraiment compétent dès que son Don serait de nouveau stabilisé. Une bonne partie de cet entraînement consistait à développer une mémoire visuelle des klirks des principales destinations et à reconnaître ainsi sa route sur cette Table d'Orientation à laquelle il ne pouvait toujours pas accéder sans l'aide de son mentor. Il eut beau protesterer que Xarax, une fois rétabli, pourrait instantanément tirer de sa mémoire eidétique l'image de n'importe quel klirk existant, Wenn Hyaï demeura inébranlable, objectant, non sans quelque raison, que Xarax ne serait peut-être pas toujours disponible. Il devait aussi assimiler une impressionnante quantité de notions théoriques sur l'En-dehors qui lui faisaient considérer avec nostalgie la limpide simplicité des cours de maths de naguère, qu'il avait pourtant si souvent voués aux gémonies.

Il avait un moment été activement soutenu dans cette tâche ingrate par un Ambar surdoué et avide de connaissances qui finit, en accord avec Sandeark, son Maître de mathématiques, par être expédié sur Yiaï Ho, dans la famille de Yülien pour un stage auprès (selon l'expression de Wenn Hyaï) de véritables professeurs, spécialistes de le la topologie de l'En-dehors qui lui fournirent enfin de quoi exercer un talent en plein épanouissement.

Bien sûr, Julien aurait pu demander à ce que son précieux Ambar soit raccompagné chaque soir sur Nüngen. Il y songea même sérieusement. Mais le malheur voulait que la position des résidences sur leurs planètes respectives, ainsi qu'une légère, mais cumulative différence de période de rotation, fassent qu'il existait un décalage horaire d'un bon quart de journée. Mieux valait vivre chacun avec son propre horaire… et dormir dans son propre lit !

Fort heureusement, Niil pouvait souvent s'arranger pour offrir une compagnie bienvenue et Dillik, qui dormait à deux pas, dans la chambre voisine, avec Xarax sollicitait assez régulièrement, au petit matin, la faveur d'un câlin plus ou moins appuyé.

Quant à Ambar…

***

Ambar découvrit un aspect de la vie des passeurs auquel bien peu d'humains avaient eu accès ! Il avait pensé, lorsque sa "famille par alliance" avait proposé de l'héberger, qu'il serait logé avec les humains assurant le service. Mais Yülien avait lourdement insisté pour qu'il fût autorisé à partager sa "tanière", sorte de petit box confortable qui constituait son espace privé.

Lors du séjour de Yülien sur Nüngen Ambar, comme tout le monde, s'était rapidement rendu compte que les passeurs et les humains ne croissaient pas exactement au même rythme. En fait, si Yülien n'avait effectivement guère plus de cinq cycles, son développement physique et intellectuel était proche, sinon plus avancé, dans la version "passeur", de celui de Dillik et il compensait habilement par la fertilité de son intelligence l'expérience qui pouvait parfois lui faire défaut. Il était aussi d'une insatiable curiosité et dépourvu d'inhibitions au point de réussir parfois à prendre de court un hôte pourtant peu suspect de pruderie.

Sur Nüngen, Yülien s'était gardé de tout excès de promiscuité, dormant sagement aux pieds de Julien et Ambar et partageant, une fois, la couche d'Ugo. Mais là, chez lui, il trouva tout naturel de se musser contre son hôte et d'établir avec lui ce contact total et dépourvu de contrainte qu'on réserve habituellement aux seuls intimes. C'était une expérience assez similaire à ce qu'expérimentait Dillik avec Xarax, mais Ambar n'était pas Dillik et Yülien n'était pas un haptir. Il fut d'abord profondément surpris puis, après quelques secondes d'inutile résistance, il se laissa envelopper dans cette sorte d'étreinte à la fois mentale et bizarrement sensuelle où il perdait quelque peu la notion de ce qui était lui et de ce qui était son compagnon. Il était plongé dans une communication non-verbale où s'échangeaient émotions, sensations, images et parfois des bribes de phrases plus ou moins cohérentes. Tout cela était en fait très agréable, et produisit bientôt une érection dont Yülien prit aussitôt conscience et à laquelle répondit immédiatement sa propre version du phénomène.

C'est à ce moment qu'Ambar se souvint du peu qu'il connaissait des mœurs et de la nature des passeurs. Ils naissaient, avait-il entendu dire, tous mâles, mais ils conservaient une certaine indétermination potentielle jusqu'à ce qu'un événement leur fasse adopter définitivement l'un ou l'autre genre. En clair, un garçon pouvait devenir un jeune adulte mâle puis, pour une raison quelconque, se "déterminer" un beau jour comme femelle et avoir un ou plusieurs bébés. Même les passeurs, ne comprenaient pas complètement le mécanisme qui provoquait ce choix. Une chose était certaine : une fois qu'il s'était produit, tout changement devenait impossible.

Yülien deviendrait peut-être un jour femelle mais, pour l'heure, sa virilité, bien que d'un format encore très modeste, ne faisait aucun doute et Ambar, en amateur joyeux des plaisirs garçonniers, n'hésita pas plus d'un instant à le faire profiter des avantages d'une paire de mains bien utilisée. Il fut d'ailleurs dûment récompensé de sa générosité et dût bientôt admettre qu'il avait jusqu'ici ignoré quelques usages particulièrement bouleversants d'une langue singulièrement agile.

Chapitre 50
Si tu connais tes ennemis…

L'opiniâtreté patiente de Tannder finit par payer. Il avait tenu ses limiers d'une main de fer, ne tolérant aucune initiative qu'il n'eût lui-même approuvée auparavant. Il s'était ainsi attiré l'antipathie croissante de quelques-uns des meilleurs officiers de renseignement qui le soupçonnaient de vouloir s'attribuer toute la gloire de la capture d'un gibier qui devenait, au fil des jours, puis des semaines, de plus en plus gros. Mais il était demeuré inflexible. Ce n'est que lorsqu'il estima qu'on ne progresserait plus à moins d'interroger directement l'adversaire qu'il permit à ses hommes de lancer l'opération.

L'affaire fit des morts. Ceux qui n'avaient pas hésité à tirer sur les proches de l'Empereur, n'hésitèrent pas davantage à abattre froidement les quelques Guerriers qui eurent la malchance de se trouver dans leur ligne de tir. Certains aussi, par loyauté pour leur cause ou par crainte de ce qu'ils auraient à subir, se suicidèrent avant d'être pris. Sur la vingtaine de personnes ciblées, quatorze furent finalement prises vivantes et purent ainsi être sondées, fournissant ainsi un premier tableau fragmentaire de ce à quoi l'on faisait face.

***

- Voyez-vous, Julien, expliqua Subadar, ces gens sont issus d'une culture entièrement tournée vers la conquête d'un monde. En l'occurrence, Dvârinn. Leur propre monde est à bout de ressources. En fait, ce n'était au départ qu'un pis-aller, un endroit inconfortable où s'installer en attendant d'être capable de trouver autre chose.

- J'avoue que je ne vous suis pas très bien. Vous voulez dire qu'ils venaient déjà d'ailleurs ? Que le monde qu'ils habitaient n'était pas à eux au départ ?

- Pardonnez moi. Je vais essayer d'être plus clair. Au départ, ces gens vivaient sur un monde qui devait ressembler beaucoup aux Neuf Mondes. Nous n'en savons pas grand chose, parce que ceux que nous avons capturés ne sont pas des historiens, ou même des scientifiques. Les seules connaissances qu'ils possèdent sont celles qui sont nécessaires à l'accomplissement de leur mission. Nous espérons trouver un jour quelqu'un qui possédera les réponses à nos questions, mais pour l'instant, nous devons nous contenter de ce que nous avons. À un moment dans le passé, ils ont dû quitter leur monde d'origine, définitivement empoisonné par leurs ennemis.

- Des ennemis qui venaient d'où ?

- Nous ne savons pas encore s'il s'agissait d'ennemis hors-monde, ou d'un peuple différent du même monde. De toute façon, ils ont décidé de quitter leur planète. Ils possédaient, et possèdent toujours dans une certaine mesure, une technologie très avancée et avaient la capacité de construire des vaisseaux capable de voyager à des vitesses prodigieuses. Malgré tout, les voyages entre différents mondes demandent un temps considérable, bien supérieur à la durée d'une vie humaine. Mais ils n'avaient pas le choix. Leurs astronomes avaient déterminé quelques étoiles entourées d'au moins une planète qui semblait pouvoir convenir à la vie telle que nous la connaissons et situés à des distances qui pourraient être franchies en environ un millier de cycles. Ils construisirent donc, dans l'espace, d'énormes vaisseaux-îles qui partiraient avec de véritables colonies destinées à survivre jusqu'à ce qu'elles atteignent leur destination. En espérant, bien sûr, qu'ils trouveraient un monde habitable dans le système visé.

- Ils ne pouvaient pas le savoir avant de partir ?

- Même avec les plus puissants instruments, il est impossible de dire si une planète convient vraiment à la vie. Tout ce qu'on peut faire, c'est une supposition raisonnable. Il choisirent cinq destinations qui furent attribuées par tirage au sort à cinq vaisseaux qui représentaient tout ce que leurs ressources pouvaient leur permettre de réaliser avant que les conditions sur leur monde ne deviennent intolérables. Les vaisseaux sont partis, mais ceux qui n'avaient pas pu s'embarquer étaient innombrables et toutes les ressources restantes furent mises au service d'un dernier projet qui était en fait un gigantesque générateur de non-champ. L'avantage était qu'une fois la machine à peu près au point, il devenait possible, même si c'était au prix d'une consommation colossale d'énergie, d'envoyer des sondes d'exploration. Le gros désavantage, qui est aussi rencontré par nos Passeurs, était qu'ils n'avaient aucune idée de la localisation, dans l'espace réel, des cibles qu'ils atteignaient. Il fallait procéder au hasard et, contrairement à ce qu'on pourrait penser, il existe extrêmement peu d'endroits propices au maintien de la vie. Ils avaient bien essayé de viser les systèmes planétaire déjà sélectionnés, mais il semble que même leurs meilleurs mathématiciens se sont révélés incapables de traduire leurs coordonnées spatiales en instructions pour manipuler le non-espace.

- Oui, ça je veux bien le croire !

- Mais ils se sont acharnés. De toute façon, ils n'avaient plus rien à perdre, ils vivaient dans des abris souterrains et ils ne sauraient jamais si les vaisseaux réussiraient à fonder de nouvelles colonies. Tout ce qui restait de leur civilisation s'est tourné vers cette quête d'une nouvelle terre. Et ils ont fini par trouver Dalann. Ce n'était pas exactement un paradis, mais c'était un endroit où ils pourraient vivre à l'air libre et poursuivre leur recherche d'un monde vraiment meilleur. Mais l'entreprise n'avait rien de facile. Les générateurs de non-champ dévoraient des quantités d'énergie fantastiques et la masse de ce qu'ils pouvaient envoyer à destination était limitée. Pour finir, seule une infime partie de la population a pu être expédiée. Les récits de cette épopée sont très confus et ont sans douté été volontairement altérés au fil du temps, mais certains indices laissent penser qu'il a dû se produire des luttes terribles pour le privilège de faire partie des colons. Leurs descendants les voient apparemment comme des héros, mais il est assez vraisemblable que seuls les plus rapaces et les moins freinés par leurs scrupules ont fini par survivre. Entre le départ des vaisseaux-îles et l'exil par l'En-dehors, il a dû s'écouler deux ou trois cent cycles, durant lesquels toute une société qui avait été suffisamment obtuse et agressive pour naufrager son propre monde s'est sans doute décomposée en factions qui se déchiraient pour une place sur le canot de sauvetage.

- Et une fois sur leur nouvelle planète, qu'est-ce qu'ils ont fait ?

- Je ne sais pas dans le détail. Tout ça s'est produit il y a quelque milliers de cycles et, comme je vous le disais, ceux que nous avons sondés ne sont pas des historiens, mais il semble qu'après une longue période de régression qu'ils appellent "l'âge noir", ils aient fini par relancer une civilisation technologique. Il y a environ cinq cents cycles qu'ils on retrouvé le moyen de voyager dans l'espace et plus ou moins transformé un satellite d'une géante gazeuse en base de recherche pour développer de nouveau un générateur de non-champ suffisamment puissant.

- Et ils nous ont trouvés.

- Oui. Ils ont découvert Dvârinn.

- Mais pourquoi est-ce qu'il n'ont pas tout simplement pris contact ?

- Parce qu'ils ont peut-être été assez stupides pour détruire leur monde d'origine, mais ils demeurent quand même redoutablement intelligents. Ils ont d'abord voulu savoir où ils mettaient les pieds. Aussi, ils ont étudié notre langue et nos coutumes. Ils se sont vite aperçus qu'ils n'avaient pas affaire à des primitifs faciles à dominer et exploiter. L'existence de l'Empereur et de ses Miroirs, en particulier semble leur poser un problème parce qu'il crée une cohésion au-delà des appartenances locales. Dernièrement, il semble que tous leurs efforts se soient portés sur la déstabilisation de ce système. Les Passeurs aussi les irritent. Ils avaient espéré pouvoir les utiliser et les contraindre à travailler pour eux, mais ils se sont rapidement aperçus que c'était impossible. En plus, ils permettent des relations instantanées et directes entre les peuples et les cultures et renforcent considérablement cette cohésion qui les gêne tant.

- D'accord, mais encore une fois, pourquoi est-ce qu'ils n'ont pas simplement dit quelque chose comme " Coucou ! Nous voilà. On est vos voisins et on voudrait un petit coup de main " ?

- Parce qu'ils ne veulent pas un petit coup de main, comme vous dites. Ils veulent posséder un monde à eux et le diriger comme bon leur semble. Et ils sont bien conscients que nous n'accepterions jamais de leur laisser le libre usage d'aucune région des Neuf Mondes.

- Sans doute. Mais, on pourrait peut-être les aider à trouver un monde qui leur conviendrait ? Pour nous, avec les Passeurs, c'est plus facile que pour eux. Non ?

- Effectivement. Mais je crains que vous ne réalisiez pas vraiment combien il est difficile de tomber sur un monde comme celui-ci, par exemple. Les étoiles sont innombrables, bien-sûr, mais pour être à même de développer la vie telle que nous la connaissons, elles doivent émettre une lumière d'un type particulier, et leurs planètes doivent tourner dans une zone bien précise, ni trop près, ni trop loin. Une planète du type qui nous intéresse doit en principe avoir au moins une lune d'une taille suffisante pour servir de régulateur à sa rotation et son cœur doit avoir une température suffisante pour pouvoir générer un champ protecteur contre certains types de lumières qui proviennent de l'espace. Elle doit aussi avoir de l'eau et avoir une atmosphère respirable. Et pour que l'atmosphère soit respirable, il faut que la vie ait existé dans les océans pendant un temps suffisant pour que certaines transformations aient pu s'opérer. Il faut enfin qu'une telle planète ait échappé aux milliers de catastrophes qui menacent en permanence un tel équilibre. Un seul morceau de rocher un peu gros suffirait à détruire toute vie sur Nüngen.

- J'avoue que je ne savais pas tout ça.

- Il est bien vrai que les étoiles se comptent par milliards dans notre galaxie et que les galaxies elles-mêmes son certainement presque aussi nombreuses. Mais trouver un monde avec des conditions aussi idéales est extrêmement improbable. En découvrir une dizaine est un véritable exploit. Ces mondes sont pour nous infiniment précieux. Aimeriez-vous confier un tel trésor aux Dalannis ?

- J'avoue que j'aurais peur qu'ils ne le gâchent. Comme ils l'ont fait avec leur planète d'origine. Et même peut-être avec Dalann.

- Ils savent parfaitement que ce serait notre position. Ils savent que jamais nous ne leur faciliterons la tâche. S'ils veulent un monde, il faudra qu'ils le découvrent par eux-mêmes. Ceux qui se sont déjà rendus le comprennent parfaitement et ceux que nous avons capturés, aussi. Ceux qui les dirigeaient le savaient depuis le début.

- Quand même, je ne comprends pas ce qu'ils voulaient faire. Ils ne pouvaient pas vraiment faire la guerre contre les Neuf Mondes, non ?

- Nous ne savons pas encore quel était leur plan. Mais nous savons déjà qu'ils avaient l'intention de déstabiliser notre société en s'attaquant à vous.

- Ils auraient pu me tuer, au lieu d'essayer de me capturer. Ça aurait été plus efficace.

- De leur point de vue, je ne crois pas. Depuis toujours, on sait qu'il est inutile de tuer l'Empereur. Ils ignorent sans doute que les Corps dormants sont morts.

- Si c'est bien le cas, alors ce n'est pas eux qui les ont tués.

- Effectivement. Ou alors, ceux qui sont actuellement ici n'ont pas été mis au courant. Étant donnée la manière dont il semblent cloisonner leurs forces, cela n'aurait rien de surprenant.

- Et puis, il y a autre chose. Quand on nous a attaqués, sur Nüngen, le jour même de mon arrivée, dans le volebulle, au-dessus du lac, on a bien essayé de me tuer. On a même envoyé des ghorrs pour finir le travail !

- C'est vrai. Nous n'avons pas de réponse à cela. Et l'usage de ghorrs implique des connaissances et des techniques propres au R'hinz qui ne semblent pas être accessibles à des hors-monde. Du moins, pour ce que nous croyons en savoir.

- Il faut reconnaître que nous ne savons pas grand chose.

Chapitre 51
Le Destructeur de Mondes

Niil se demandait s'il allait demeurer sur le Trankenn Premier des Ksantiris ou retourner sur Nüngen. Sa présence n'était plus vraiment nécessaire. Avec l'aide de Sire Tahlil avait, il avait pris quelques décisions indispensables qui contribueraient à la poursuite d'un vaste programme de simplification administrative aboutissant, du moins c'était le but de toute l'opération, à une diminution spectaculaire de la corruption.

Il n'avait pas manqué d'âmes bien intentionnées, au cours des derniers mois, pour lui suggérer, toujours de manière allusive et détournée, qu'il était suffisamment mûr pour se passer des conseils, certainement moins désintéressés qu'il n'y paraissait, d'un réformateur étranger plus préoccupé des intérêts de l'Empereur que du bien-être des peuples administrés par les Ksantiris. Si Niil s'était abstenu d'importuner Sire Tahlil en lui rapportant ces insinuations plus ou moins habiles, il avait par contre chargé son Grand Argentier, l'Honorable Sire Medjoung, de s'intéresser discrètement, mais de manière approfondie, aux affaires et aux sources de revenus des auteurs de ces remarques.

Quatre condamnations à de très, très, lourdes amendes pour corruption active et passive et deux sentences d'exil pour complicité de piraterie plus tard, les suggestions bien intentionnées étaient devenues le seul fait d'individus trop stupides pour réaliser que quelque chose était vraiment en train de changer, ou d'innocents qui pensaient vraiment ce qu'ils disaient. Ce qui, en soi, n'était pas un crime et leur valut simplement une demande polie, mais ferme, d'apporter la preuve de leurs accusations ou de bien vouloir s'abstenir de répandre ce qui pourrait alors être qualifié de bruits calomnieux.

Tahlil, qui n'ignorait absolument rien de toute l'affaire, avait observé avec un intérêt à la fois admiratif et attendri les premiers pas, somme toute très honorables, de celui qu'il considérait un peu comme son disciple dans le domaine, dangereux à tous égards, de la politique locale. Il s'abstint de tout commentaire et appuya de tout son poids la décision de Niil de donner à Sire Medjoung, en plus de son poste de Grand argentier, le statut très enviable de Conseiller Privé. Il était bon, pensait-il, que le Premier des Ksantiris commence à s'attacher des collaborateurs loyaux. Il se promit seulement de surveiller attentivement pendant quelque temps Sire Medjoung pour s'assurer que l'honneur et le pouvoir qui lui étaient conférés n'altéreraient en rien sa remarquable intégrité.

La proue du trankenn était résolument tournée vers la dernière étape du voyage, son port d'attache de Ksantir, capitale de l'île de Djannak, terre natale de Niil. On n'y parviendrait pas avant le lendemain après-midi et, comme on était dans une de ces rares périodes où l'heure locale du trankenn et celle d'Aleth étaient à peu de chose près en concordance, il se demandait s'il n'allait pas aller passer la soirée auprès de Julien et peut-être, si la chance lui souriait, la nuit avec Karik. Il pouvait aussi choisir de répondre aux signaux explicites qu'émettait avec une certaine persistance Garael, un jeune cadet en stage sur le trankenn et dont la tâche se bornait pour l'essentiel, lorsqu'il n'était pas en classe pour y être instruit des arcanes de la navigation, à courir d'un bout à l'autre du navire et à se propulser dans le gréement pour transmettre les messages des officiers et du maître d'équipage. Il était d'autant plus libre de céder à la tentation qu'il n'avait aucune influence sur les détails de la conduite du navire et que le garçon ne pourrait être soupçonné de bénéficier d'un quelconque traitement de faveur. Garael le savait, ses camarades le savaient et ses officiers aussi. Ainsi, une petite aventure serait prise par tous comme ce qu'elle devait être : une occasion pour deux garçons en bonne santé de se donner mutuellement du bon temps et, pour le Premier Sire en particulier, une diversion bienvenue aux soucis de sa charge.

Le soleil, derrière lui, touchait presque l'horizon, éclairant la longue houle qui courait avec le bateau d'une lumière de plus en plus cuivrée qui donnait curieusement à la mer une teinte d'un violet sombre que parsemaient des moutons d'écume dorée. Il prit sa décision et appela l'estafette de service qui attendait, à quelques pas de là, qu'on ait besoin de lui.

- Veuillez avertir votre commandant que je désire prendre congé, s'il vous plaît.

Le jeune homme salua et s'en fut avertir le Tout-Puissant qu'un misérable mortel sollicitait la permission de fouler le plancher sacré de la passerelle de commandement afin de lui souhaiter le bonsoir.

***

Mais si Niil espérait passer une soiré tranquille auprès de ses amis, il fut déçu. Alors que le ciel commençait de s'assombrir vers l'est, presque dans l'axe du navire, une lueur semblable à celle qui précède l'aube apparut durant quelques secondes et s'éteignit. Comme si un second soleil avait hésité à se lever, puis s'était ravisé. Niil sentit son estomac se nouer. L'année qui venait de s'écouler l'avait obligé à s'informer plus qu'il ne l'avait encore jamais fait des guerres et des armes du passé, et les errements de ses frères, en particulier, l'avaient familiarisé avec les terribles effets du feu nucléaire. Il n'était pas besoin d'être devin pour comprendre que quelqu'un venait de faire détonner la plus terrifiante des armes inventées par les hommes. Et à l'horreur de cette réalisation s'ajoutait la quasi-certitude qu'il connaissait la cible de cette monstrueuse attaque. Il se précipita vers la passerelle de commandement et y entra en bousculant la sentinelle de garde.

- Honorable Heng Dawan ! Avez-vous vu ce que je viens de voir ?

- Oui, Sire et j'ai bien peur d'être parvenu à la même conclusion que vous. J'ai déjà fait appeler le Passeur de service.

Waï Haïn, un jeune Passeur au pelage presque noir arriva quelques secondes plus tard.

- Honorable, dit Niil avant que le capitaine ait eu le temps de parler, il vient de se passer quelque chose de très grave du côté de Djannak. Vous allez m'emmener en reconnaissance.

- Sire ! S'écria Heng Dawan, je ne peux pas vous laisser prendre un tel risque !

- Capitaine, je n'ai pas le temps de discuter de ça. Je dois voir par moi-même ce qui s'est passé et faire mon rapport à l'Empereur. Pendant ce temps, je veux que les deux autres Passeurs du bord aillent prévenir Sire Tahlil et avertir l'Empereur afin qu'il puisse réunir immédiatement son Conseil en attendant mon arrivée. Je vous enverrai un messager avec d'autres instructions dès que possible. En attendant, continuez de faire route vers Djannak et donnez l'ordre à tous les navires que vous croiserez de faire route avec vous et d'être prêts à répondre à toute demande d'assistance.

- Oui, Sire.

Sur ce, Niil posa sa main sur la nuque du Passeur.

- Nous allons sur Djannak. Je crains que Ksantir ne soit détruite. L'arme est certainement une des ces armes interdites des anciens. Nous ne devons pas nous approcher trop près sans un équipement de protection. Je veux juste avoir une idée de la situation. Amenez- nous au sommet du Gyalri. C'est suffisamment près pour avoir une vue d'ensemble. Tenez-vous prêt à repartir immédiatement si je vous le dis.

Le Passeur acquiesça et l'instant d'après ils se tenaient au sommet d'une petite montagne qui dominait la capitale. Mais la ville et son port étaient intacts. Il s'accorda un instant pour goûter son soulagement, puis il se fit transporter à la Maison Première où un chambellan affolé l'informa qu'on avait vu une énorme lueur du s'élever du côté de l'archipel des Nyatchoung lings. Cette lueur avait été suivie, un moment plus tard, d'un roulement semblable à l'écho de mille tonnerres et nul n'avait la moindre idée…

-Merci, Honorable. Je vais aller me rendre compte de ce qui s'est produit. Dites au Maire du palais de maintenir toute la garnison en alerte et d'attendre mes instructions.

- Maintenant, Maître Waï Haïn, approchez-nous des Nyatchoung lings, s'il vous plaît.

C'était un groupe de très petites îles, désertes en dehors de la saison de récolte des algues wangdenn, et située à un peu plus de cent cinquante kilomètres plus à l'est. Le Passeur, comme sa fonction l'exigeait, avait une connaissance approfondie de la géographie de Dvârinn, et il choisit de les emmener d'abord sur un récif qui n'émergeait guère que de quelques mètres et qui se situait à une trentaine de kilomètres de la plus proche des Nyatchoung lings.

- On est encore trop loin. Il faudrait se rapprocher et s'élever un peu. Vous pouvez faire ça ? On n'a pas le temps de revenir en volebulle.

-Je peux nous emmener plus près et plus haut, mais nous tomberons dès que nous rentrerons dans l'espace normal. Si vous me lâchez, j'aurai du mal à vous rattraper.

- Je ne vous lâcherai pas, allons-y.

Ils se rematérialisèrent à environs trois mille mètres et commencèrent immédiatement leur chute vers l'océan. Solidement agrippé au cou du passeur, Niil parvint à se tordre le cou suffisamment pour apercevoir, à quelques kilomètres dans un crépuscule couleur d'ecchymose, l'épouvantable champignon de feu et de poussière qui finissait de s'épanouir. Au-dessous, la moitié d'une des îles rougeoyait et coulait par endroits en ruisseaux de feu vers la mer.

- J'en ai assez vu, partons sur Nüngen.

Waï Haïn aussi en avait assez vu, et il fut immensément soulagé de retrouver le calme immuable de la Table d'Orientation.

***

- Une explosion atomique !

L'horreur incrédule de Julien était évidente.

- En tout cas, ça ressemble aux descriptions que j'en ai vues. C'est une abomination. La moitié de l'île est complètement détruite et je ne me suis pas attardé pour voir l'état du reste. Cette colonne feu et de cendres, c'est ce que j'ai jamais vu de plus effrayant.

- Oui. Je n'en ai vu que des films, mais je suis d'accord. Dire que chez nous, il y en a qui trouvent ça beau ! J'espère que vous n'étiez pas trop près.

- Je ne crois pas. De toute façons, on est restés que quelques kétchiks.

- Vous allez tous les deux filer immédiatement chez les Maîtres de Santé. Ils sont prévenus et ils vont vérifier que vous n'avez pas été contaminés.

- C'est inutile, je t'ass…

- Tu n'as pas le choix. Allez-y immédiatement et revenez vite. On a besoin de vous.

Julien essayait de se souvenir du peu qu'il avait appris sur la question dans "Science & Vie". Il était raisonnablement certain que Niil et son passeur étaient arrivés après le déluge de rayons gamma et ils avaient de toute évidence évité le flash thermique, mais il ne serait définitivement rassuré que dans quelques jours. En attendant, il était fermement décidé à ne pas permettre à Niil de s'exposer inconsidérément. La chose risquait de ne pas être facile.

- Tahlil, poursuivit-il, il est essentiel que personne ne s'approche du site sans une combinaison comme celle qu'on m'a donnée pour aller à Tchiwa Ri Kor rencontrer le Neh kyong. Mobilisez tous les Maîtres de Santé que vous pourrez trouver et qui ont une certaine connaissance de la contamination par ce genre de chose et envoyez-les dans les Nyatchoung lings vérifier si personne ne s'y trouvait par malheur. Tannder, vous avez certainement une idée de ce qui a pu se passer ?

- Pour l'instant, je ne vois que deux possibilités. Soit un imbécile a découvert une cache d'armes interdites et s'est fait sauter lui-même. Soit les Dalannis sont derrière tout ça. Je penche d'ailleurs pour cette dernière supposition.

- C'est aussi mon avis. Mais je ne vois pas comment ils ont pu apporter une bombe alors qu'il n'ont plus leur machine.

- S'ils sont bien les auteurs de cette monstruosité, ils disposaient certainement de cette arme avant d'être coupés de leur monde.

- Je ne vois pas ce qu'ils gagnent à faire une chose pareille. Ils sont bloqués ici et, maintenant qu'ils ont fait ça, ils doivent bien se douter qu'on ne va pas leur faire de cadeau.

- Certainement, et c'est bien ce qui m'inquiète. Cela ressemble fort au début d'une guerre à outrance.

- Ça n'a pas de sens ! Ils ne sont pas assez nombreux, et ils ne disposent d'aucun moyen de se procurer des renforts. Ils ne peuvent pas espérer obtenir quoi que ce soit de cette manière !

- C'est vrai. Mais peut-être disposent-ils de ressources que nous n'avons pas encore découvertes… Ou bien…

- Oui ?

- Ou bien quelqu'un parmi eux est particulièrement rancunier et a décidé de se venger.

- Je ne crois pas. Si c'était une vengeance, on n'aurait pas fait sauter une île déserte.

- Sans, doute, effectivement. De toute façon, nous allons immédiatement interroger les Dalannis qui se sont montrés les plus raisonnables pour essayer d'en savoir plus.

Chapitre 52
Un pilier de feu dans la nuit

Visiblement, l'homme n'en menait pas large. Assis sur une sorte de tabouret au milieu de l'antichambre de la salle du Conseil de la Tour des Bakhtars, il paraissait d'autant plus frêle que ses cheveux gris et son visage usé trahissaient un âge déjà avancé. Tout autour de la petite salle ovale, étaient assis des personnages importants dont le moindre n'était pas un garçon dont les cheveux roux, trop longs, défiaient les coutumes du R'hinz. Ses marques blanches rendaient les présentations inutiles bien qu'il attendît sagement que Maître Subadar ouvre la séance.

- Sire, cet homme est l'un des dalannis qui sont spontanément venus se déclarer à nos services. Il a déjà subi un sondage général et il pense pouvoir nous fournir des informations concernant l'explosion survenue dans l'archipel des Nyatchoung lings. Je le crois, pour ma part, tout-à-fait sincère et ce qu'il a à dire est des plus intéressants.

Julien s'adressa directement à l'homme :

- Comment vous appelle-t-on ?

- Tchernag, Votre Seigneurie.

- Je vous écoute.

- Votre Seigneurie, je vis à Ksantir depuis longtemps. Je suis toujours désireux de trouver un endroit où les miens pourraient s'établir et vivre dans de meilleures conditions, mais je ne suis ni aveugle, ni complètement idiot. Même si la façon dont le R'hinz est gouverné ne me plaît pas toujours, j'ai fini par comprendre qu'il y avait peu de chances que les Dalannis fassent beaucoup mieux. Et le fait qu'ils aient osé faire exploser un convertisseur à la surface de la planète…

- Un convertisseur ?

- C'est un engin qui convertit une partie de sa masse en énergie avec un rendement infiniment plus élevé que tout processus chimique. D'après ce que je crois savoir, cela fait partie des armes interdites dans le R'hinz.

- Effectivement.

- C'est aussi interdit sur Dalann. On n'utilise des convertisseurs que dans l'espace ou sur des astéroïdes déserts. Mais je crois savoir pourquoi on a fait détonner celui-là. Je n'en suis pas absolument certain, mais il y a longtemps qu'on parle, même parmi ceux qui ne sont pas directement impliqués dans les questions techniques, de l'impossibilité de localiser dans l'espace les lieux atteints par le générateur de non-champ. Je sais qu'on a fait plusieurs tentatives en envoyant des sortes de balises émettrices capables de rayonner un signal très bref et extrêmement puissant dans toutes les directions de l'espace. L'énergie énorme qui est nécessaire était fournie par l'explosion d'un convertisseur qui permettait à l'émetteur de fonctionner un très bref instant et d'envoyer son signal alors même qu'il était en cours de destruction.

- Vous pensez que c'est ce qui s'est produit ?

- S'il ne s'agit pas d'une arme interdite construite sur Dvârinn, c'est probable. Peut-être que la balise était destinée à être envoyée dans l'espace, à l'origine. Mais quelqu'un a décidé qu'il valait la peine d'essayer de faire fonctionner la chose depuis la surface de la planète, faute de pouvoir l'envoyer dans l'espace.

- Mais, ce signal, il ne va pas plus vite que la lumière, non ?

- Certainement pas !

- Et on ne sait pas à quelle distance Dalann se trouve Dvârinn. Le signal mettra peut-être des milliers de cycles à arriver. C'est stupide.

- Sans doute, Votre Seigneurie, mais il y a aussi une faible probabilité pour que la distance soit beaucoup plus courte. De toute façon, faire exploser une telle chose sur Dvârinn même est un crime impardonnable.

- Mais vous ne pensez pas qu'il s'agit à proprement parler d'un acte de guerre ?

- Non, Votre Seigneurie. C'est la raison qui m'a poussé à entreprendre cette démarche. Je pense qu'il est préférable que Votre Seigneurie et ses conseillers interprètent correctement ce terrible événement.

- Je vous crois sincère, mais je vous rappelle quand même que l'attitude de vos congénères n'a pas été vraiment amicale, ces derniers temps. On a quand même plusieurs fois tenté de me tuer ! Et on n'a pas hésité à tuer froidement un de mes plus proches amis.

- J'ignorais cela, Votre Seigneurie. Je ne suis, après tout, qu'un personnage sans importance.

- Quelqu'un a quand même pris la peine de vous envoyer sur Dvârinn.

- C'est exact, mais je n'étais qu'un rouage dans un dispositif qui me dépassait largement.

- Je suppose que vous et vos… anciens collègues avez peur que cette explosion atomique ne nous pousse à nous montrer beaucoup moins accommodants avec ceux d'entre vous qui avez accepté de vous rendre ?

- Pour ma part, je souhaite que Votre Seigneurie soit clairement informée que seuls quelques personnages de haut rang avaient la possibilité de décider un tel acte. Ce sont d'ailleurs les mêmes qui avaient une idée claire du plan qui était mis en œuvre dans son ensemble. La plupart d'entre nous sont en fait plutôt satisfaits de devoir s'établir définitivement dans le R'hinz et d'être débarrassés d'une hiérarchie assez brutale.

- Mais, vous ne préféreriez pas retourner sur votre monde ?

- Je pense que beaucoup d'entre nous n'en ont guère envie. Nous avons été retirés à nos parents alors que nous étions encore tout petits. Notre vraie famille, c'est celle que nous avons pu former ici. Et qui voudrait quitter Dvârinn ou Nüngen pour aller sur un monde surpeuplé régi par une tyrannie militaire ?

- Vous êtes bien sévère pour votre patrie.

- J'ai eu du temps pour me forger une opinion. Ça m'a pris des années, mais il faudrait être idiot pour penser autrement.

- Et vous avez une famille, ici ?

- J'ai une femme, deux enfants, qui vivent maintenant leur propre vie, et trois petits-enfants. Ma femme est native de Ksantir et elle n'a appris ma véritable origine qu'il y a quelques semaines. Elle a décidé que cela ne changeait rien et qu'elle partagerait mon sort, quel qu'il soit. Pour l'instant, nos voisins me croient en voyage chez des parents dans les îles du sud-est.

Julien demeura un long moment silencieux, scrutant attentivement le visage de l'homme. Enfin, il reprit la parole.

- J'ai tendance à vous croire, mais j'aimerais que vous répondiez à une dernière question. Que feriez-vous, si les Dalannis trouvaient finalement un moyen de venir en force dans le R'hinz ?

- En fait, Votre Seigneurie, j'y ai beaucoup réfléchi. Tout d'abord, je ne pense pas que cela se produise de mon vivant. Mais quand bien même, je ne crois plus que ce serait une bonne chose que d'essayer de s'emparer par la force de Dvârinn, ou même d'un archipel. De plus, je suis certain que cela n'améliorerait pas vraiment la situation des Dalannis qui en ont le plus besoin. Pire, je crois que les Dalannis qui détiennent le pouvoir seraient capables de transformer Dvârinn en quelque chose qui ressemblerait à Dalann. Je n'en ai pas envie et je crois que beaucoup de ceux qui se sont rendus pensent à peu près comme moi. En fait, je crois que s'il le fallait, je serais prêt à me battre pour défendre Dvârinn. Je sais bien que ça ferait de moi un traître. Mais est-ce que ce serait trahir que de défendre une terre et des gens que j'aime contre ceux qui m'ont exilé, sans me laisser aucun choix, pour espionner un monde qui n'était même pas notre ennemi ?

- Je crois que vous êtes le seul à pouvoir répondre. Je vous remercie. Je pense que vous allez pouvoir retourner bientôt retrouver votre foyer.

***

Lorsque le Dalanni eut quitté la salle, Julien se tourna vers Subadar :

- Si cet homme a raison, on peut espérer avoir le temps de démêler tranquillement toute cette malheureuse affaire. Les Dalannis ne sont pas en train de se lancer dans une opérations désespérée. Et même au cas où leur signal arriverait jusqu'à Dalann, il leur faudrait des années, et sans doute des siècles, pour venir jusqu'ici.

- Il peuvent aussi, intervint Tannder, construire un autre générateur de non-champ.

- C'est vrai, mais j'ai l'impression que cette machine demande pratiquement de disposer de toute une planète si on veut transporter quoi que ce soit.

- C'est pourquoi nous pensons, dit Dennkar après avoir toussoté comme pour se faire pardonner d'intervenir aussi directement dans la discussion, que la dernière tentative contre vous était destinée à vous prendre en otage en échange de la coopération forcée des Passeurs.

- J'espère bien qu'ils n'auraient pas accepté ! s'exclama Julien.

Et, posant sa main sur la nuque de celui qui était maintenant son Passeur attitré, il exprima à haute voix sa réponse :

- Wenn Hyaï dit qu'il ne sait pas ce qu'aurait décidé le Cercle des Passeurs, mais qu'il pense effectivement qu'il n'aurait pas cédé. La règle première des Passeurs est de refuser que qui que ce soit puisse un jour les contraindre à mettre leur Don a son service. Il rappelle aussi que l'enquête toujours en cours concernant le transport des ghorrs utilisés par deux fois contre moi n'a jusqu'à présent révélé aucune participation d'un Passeur quel qu'il soit.

- Il semble donc, Sire, dit Aldegard qui avait jusque-là suivi les débats sans rien dire, que c'est avec nos descendants que vous aurez à traiter des suites possibles de cette affaire.

Julien reçut comme un coup dans l'estomac ce rappel inattendu de sa quasi-immortalité. Un bref instant, il eut la vision d'un monde où tous ceux qui participaient à cette réunion ne seraient plus qu'un souvenir ; des personnages de livres d'histoire. Même Niil, qui se tenait là, sagement assis… Fermant un instant les yeux, il s'efforça de chasser de son esprit cet avenir sinistre.

- En effet, répondit-il après quelques secondes d'un silence où chacun, sans aucun doute, avait plus ou moins pensé à cette même perspective, mais il faut quand même prendre les mesures qui s'imposent aujourd'hui. Sire Tahlil, en tant que Miroir pour Dvârinn, avez-vous des suggestions ?

- J'ai pensé, dit Tahlil, que nous pourrions offrir la citoyenneté à ceux qui le désirent s'ils consentent à faire allégeance à l'Empereur. Après tout, la plupart vivent déjà parmi nous et sont intégrés à la population. Leur sincérité pourrait, dans une large mesure, être garantie par un sondage ponctuel.

- Et pour les autres ?

- Je crois que nous pourrions les renvoyer sur Dalann. Je crois savoir qu'un ou plusieurs klirks-cibles ont été secrètement déposés sur la planète. Les renseignements qu'ils pourraient fournir sont déjà en possession des Dalannis. De plus, cela pourrait se faire sans aucun risque pour les Passeurs qui se chargeraient de l'opération.

- Et pour ceux qui sont encore cachés ?

- Je suis sûr qu'ils ont des contacts parmi ceux qui se sont rendus volontairement. Nous pouvons annoncer une amnistie pour tous ceux qui décideront de se fier à la parole de l'Empereur et fixer un délai au-delà duquel ceux qui seront pris seront purement et simplement envoyés sur Tandil.

- Et qu'est-ce qu'on fait de ceux qui sont responsables de la mort de nos gens ? Et aussi des traîtres du genre d'Ajmer ? Parce que je suppose que si les Dalannis vraiment importants se rendent, on les sondera et on découvrira l'ensemble de leurs réseaux.

- Sire, il vous appartient de décider de leur sort. Mais la loi recommande d'envoyer ceux qui ont conspiré contre l'Empereur sur Tandil. Quant aux meurtriers et à leur commanditaires…

- Tandil aussi, je suppose.

Julien soupira, puis il reprit :

- Pour les imbéciles qui se sont laissé séduire par les agents de Dalann, qu'on fasse une proclamation leur accordant trois jours pour faire amende honorable. Comme Ajmer, ils seront déchus de leur charge s'ils en ont une et ils auront le choix entre émigrer sur Dalann ou… quelqu'un a-t-il une suggestion ?

- On pourrait leur proposer d'intégrer les équipes d'entretien des balises dans les régions polaires, par exemple, proposa Niil. Ils pourront se rendre utiles. En plus, c'est très bien payé. Je le sais, Ksantir verse des impôts scandaleux pour ça à l'Administration impériale !

Cette dernière remarque détendit un instant l'atmosphère.

- Bon, poursuivit Julien avec un léger sourire, on leur trouvera un emploi là où ils ne risqueront pas de recommencer à comploter. Mais pour ceux qui ont du sang sur les mains, poursuivit-il, le visage soudain sévère, on ne peut tout-de-même pas les renvoyer à leurs affaires avec une simple tape sur les doigts. Ce sera Tandil ou Dalann.

- Sire, intervint Tannder, je réclame l'honneur de venger la mort d'Aïn.

- Vous n'avez pas ma permission, Tannder. Je suis désolé. Si vous y tenez, je veux bien envoyer le responsable sur Tandil, mais je ne veux pas que vous vous battiez. Je veillerai personnellement, comme j'ai déjà commencé à le faire, à ce que le clan d'Aïn souffre le moins possible de cette perte, mais je ne veux plus que ceux qui me sont les plus proches se livrent à ces stupides duels.

- Mais, Sire…

- Je ne doute pas que vous pourriez expédier n'importe qui en combat singulier, mais je considère que ni mon honneur, ni celui d'Aïn n'en sortiraient plus grands.

- Mais…

- Je suis aussi parfaitement conscient qu'il y a certainement quelque part, dans le Grand Livre des Traditions, tout un chapitre qui vous donne le droit et même peut-être le devoir de faire ce genre de chose, mais moi je vous demande, comme une marque d'amitié, de renoncer à ce droit. Me ferez-vous cette faveur ?

- Bien-sûr, Sire.

- Merci, Tannder. Croyez que j'apprécie votre sacrifice. Je suppose que vous voudrez bien vous charger, avec Dennkar de débusquer un maximum de ces Dalannis qui restent encore cachés. Pour ma part, j'ai l'intention, avec l'aide de Maître Subadar et de Xarax, qui sera bientôt presque comme neuf, de reprendre possession du Palais impérial. Ce n'est pas que j'aie des envies de splendeur, mais je pense que je pourrai y trouver un certain nombre de choses intéressantes. Et puis, ça libérera un étage de la Tour des Bakhtars.

- Pas du tout, Sire, répondit Aldegard avec un sourire, car j'espère que vous voudrez bien continuer à considérer la Tour comme une extension de votre demeure.

Chapitre 53
Le Hall d'apparat

- Xarax, tu es vraiment magnifique ! Tu te sens assez fort pour venir faire un tour dans les jardins ?

Le haptir quitta le coussin où il s'était lové pour faire une des innombrables siestes qui constituaient encore l'essentiel de ses activités et entreprit de grimper précautionneusement le long du bras de Julien pour venir s'installer sur ses épaules.

- Dillik t'a abandonné ?

- Il suit un cours d'histoire et Maître Zertchen interdit que je reste sur ses genoux. Je trouve ça désobligeant. Tu pourrais peut-être…

- Je ne ferai rien du tout ! Avec ta mémoire encyclopédique à sa disposition, Dillik ne ferait plus aucun effort pour apprendre quoi que ce soit.

- Tu ne penses tout-de-même pas que je ferais ça ?!

- Je ne le pense pas, je le sais ! Tu n'as jamais été capable de lui refuser quoi que ce soit. Et depuis qu'il te sert de nounou, ça doit être encore pire.

- Ton manque de confiance me chagrine. Je crois que tu es jaloux.

- Ça doit être ça.

Tout en plaisantant gentiment de la sorte, ils atteignirent un puits de descente et empruntèrent une nacelle qui les mena jusqu'au niveau du sol. Julien était profondément heureux de sentir de nouveau sur ses épaules le poids familier du haptir. La matinée était douce et l'ombre des allées offrait une fraîcheur humide et parfumée, bienvenue après les touffeurs de l'été. Les jardins des Bakhtars étaient l'une des merveilles de Nüngen. Composés d'une multitude de sections qui se fondaient imperceptiblement les unes dans les autres, sans réelle séparation, ils présentaient des paysages miniatures, des perspectives, des ambiances exotiques, des retraites isolées, de petits étangs où nageaient des choses souvent fort décoratives. On pouvait s'y promener sans crainte d'y frôler par mégarde une plante vénéneuse, mais Julien avait été dûment mis en garde contre la tentation d'examiner de trop près une faune qui pouvait être fortement urticante. Les pseudo-papillons, par exemple, étaient un enchantement pour l'œil, avec leurs capteurs de lumière irisés, mais ils pouvaient infliger, comme des méduses, de cuisantes brûlures à qui s'avisait de les attraper. Ce que Julien ignorait, par contre, c'est que sa promenade était discrètement surveillée par une équipe de sécurité renforcée et bien déterminée à empêcher que se reproduise un épisode comme celui du parc de Denntar.

- J'ai demandé à Subadar de m'aider à me réinstaller dans le Palais. Tu crois que tu pourras m'accompagner de temps en temps ? Il y a certainement un tas de choses que tu es seul à connaître là-bas.

Contrairement à son habitude, Xarax demeura un long moment silencieux avant de répondre.

- Je t'accompagnerai, bien-sûr. Il n'est pas question de te laisser aller au Palais sans moi. Mais je ne sais pas si c'est une bonne chose. Tu n'es peut-être pas encore prêt.

- Comment ça ?

- Au Palais, tu vas retrouver ton passé.

- Le passé de Yulmir, tu veux dire.

- Voilà pourquoi je ne crois pas que tu sois prêt. Tu te refuses à admettre que tu es Yulmir, que ça te plaise ou non.

- Mais, je ne suis pas Yulmir ! Je veux dire…

- Je sais ce que tu veux dire. Tu te sens Julien. Et tu ne vois vraiment pas comment tu pourrais être quelqu'un d'autre. Et d'ailleurs, tu ne veux pas être quelqu'un d'autre. Et ça marche assez bien… Pour le moment. Mais au Palais…

- Oui ?

- A ta place, je me méfierais.

- Si tu sais quelque chose, dis-le moi.

- Julien, tu n'es pas le seul à qui il manque une partie de sa mémoire. Moi aussi, je sens que quelque chose m'échappe.

- C'est parce qu'on t'a tiré dessus ?

- Non, ça n'a rien à voir. C'est autre chose, et c'est directement lié au Palais. Et je n'aime pas ça.

- Pourquoi est-ce que tu ne m'en a jamais parlé ?

- Parce que je viens seulement de m'en apercevoir.

- Là, tout-de-suite ?

- Oui.

- Alors, tu préférerais que je n'aille pas là-bas ?

- Je ne sais pas ce que je préférerais. Il faut parfois se résoudre à faire ce dont on n'a pas envie. Et c'est vrai que tu ne peux pas éternellement éviter de reprendre possession du Palais. Mais j'aimerais mieux qu'on évite d'y dormir jusqu'à ce qu'on soit un peu à l'aise.

- Tu as peur des fantômes ?

- Non, mais je ne tiens pas à ce que Dillik vienne au Palais tant que je ne saurai pas exactement pourquoi j'ai cette mauvaise impression.

- Évidemment. Et Dillik ne peut plus se passer de toi pour dormir.

- Qu'est-ce que tu vas chercher là ! Dillik est un grand garçon ! C'est moi qui ai besoin de lui !

***

C'est transporté par Wenn Hyaï, accompagné de Maître Subadar et Tannder et portant sur ses épaules un Xarax aux aguets que Julien fit son retour au Palais. Il avait gentiment, mais fermement, refusé la présence de Niil et d'Ambar et avait bien failli perdre patience devant l'insistance importune de Dillik. C'était la troisième fois qu'il pénétrait dans la demeure mythique de l'Empereur où il n'avait, jusque-là, guère eu l'occasion de flâner.

Semblable au château de la Belle au bois dormant l'édifice, ou plutôt le vaste complexe de bâtiments qu'on avait coutume d'appeler le Palais était entièrement désert. Seule une petite unité de Gardes Impériaux y était stationnée et régulièrement relevée et entraînée dans une annexe qui constituait la seule interface avec le monde extérieur. On pouvait y accéder par l'intermédiaire d'un klirk dont l'usage était restreint à une demi-douzaine de Passeurs et l'accès au reste du domaine n'était possible qu'avec la permission expresse de l'Empereur ou en cas d'urgence imprévue si une improbable intrusion était détectée par le Palais lui-même. Ce qui s'était d'ailleurs produit lors de l'attaque dont Julien et ses amis avaient été l'objet lors de leur visite involontaire dans la Rotonde Océane. Lorsque l'Empereur résidait au Palais, un personnel était affecté en permanence, géré par un majordome lui-même placé sous l'autorité d'un maire du Palais qui avait la haute main sur l'ensemble des services domestiques, administratifs et de sécurité. Il avait été décidé que Tannder occuperait pour l'instant cette fonction et se chargerait de remettre en marche l'imposante machine sans pour autant relancer tous les départements de l'Administration Impériale dont la majorité des tâches était, depuis la disparition de Yulmir, assumée par les administrations planétaires des Miroirs.

Contrairement au luxe monumental que laissaient présager des lieux comme la Rotonde Océane, Julien découvrit des quartiers d'habitation comportant des clos de taille raisonnable et décorés avec une modération qui confinait à l'austérité. Un adepte du Zen s'y fût assurément senti parfaitement à l'aise. Il ne savait pas exactement à quoi il s'était attendu, mais certainement pas à ce que la chambre de l'Empereur ne soit ni plus vaste, ni plus impressionnante que celle dont il disposait dans la Tour des Bakhtars. Son seul avantage, à ses yeux, était qu'elle était de plain-pied avec une petite terrasse dallée séparée seulement par quelques degrés d'un jardin d'agrément qui semblait se transformer progressivement en un parc dont les limites se perdaient dans la brume de beau temps. Aucun objet personnel, nulle part, ne venait non plus donner l'impression que les lieux avaient été un jour habités par leur propriétaire. Subadar expliqua :

- Au moment de sa disparition, l'Empereur ne résidait plus au Palais depuis déjà fort longtemps. Il y venait lorsque les affaires du R'hinz nécessitaient sa présence, mais il habitait en général dans l'une ou l'autre de ses résidences annexes.

- Comme la maison du lac de Rüpel Gyamtso ?

- C'est cela.

- Vous croyez que c'est ce que je devrais faire ?

- J'hésite. Il est vrai qu'il serait plus facile de continuer à jouir de l'hospitalité de Sire Aldegard et de bénéficier des commodités de la Tour des Bakhtars… Mais je crois que le temps est venu de redonner vie au Palais. De nombreuses choses vont réclamer votre présence dans peu de temps et la plupart doivent être accomplies dans l'enceinte du Palais. De plus, avec les troubles de ces derniers temps, il ne serait pas mauvais de réaffirmer le fait que le R'hinz est toujours solidement administré. Nous pouvons faire cela progressivement et reconstituer peu à peu le personnel nécessaire.

- D'accord. Quand même, vous ne trouvez pas que c'est complètement fou un machin pareil ? C'est immense. Je suis certain qu'on aurait pu se contenter de quelque chose de beaucoup moins gigantesque.

- Certainement. Mais n'oubliez pas que le Palais a été construit il y a près de sept mille cycles et qu'il a été constamment transformé. À certaines époques, l'Empire était vraiment cela : un empire qui s'étendait sur plusieurs mondes et qui nécessitait un gouvernement centralisé. Et puis, il y a aussi dans les civilisations humaines une tendance à se laisser aller parfois à la démesure et il faut reconnaître que le palais est aussi une œuvre d'art, un lieu où les plus grands génies de l'architecture ont pu réaliser leurs rêves. Attendez d'en découvrir les merveilles. Il y a eu des périodes où une grande partie des bâtiments était ouverte au public.

- Et ça n'était plus le cas ?

- Pas depuis au moins trois cents cycles. Les Nobles Familles avaient protesté contre le coût que cela entraînait.

Ils avaient quitté les quartiers privés pour pénétrer dans une galerie d'apparat éclairée par une verrière qui devait se trouver à une bonne cinquantaine de mètres au-dessus d'un dallage qui était en fait une marqueterie de minéraux semi-précieux dont les motifs faussement simples paraissaient se transformer, par un effet subtil d'anamorphose au fur-et-à-mesure qu'on se déplaçait. L'immensité du lieu était habilement ramenée à des proportions moins intimidantes par de nombreuses sculptures posées à même le sol, dont les styles et les matériaux disparates finissaient par se fondre en un ensemble à la fois harmonieux et apaisant.

- Qu'est-ce que c'est que cet endroit ? Un musée ?

- Non, Julien, c'est le hall d'accueil. L'endroit où arrivent obligatoirement les visiteurs et les invités du Palais. Un bon nombre des motifs du dallage sont en fait des klirks. A part les accès privés, il n'y a pas d'autre moyen d'entrer au Palais.

- Ça doit être une véritable rente pour les Passeurs !

- Effectivement. Et périodiquement il y a eu des pétitions pour demander à ce qu'un accès "normal" soit ménagé.

- Et alors ?

- L'Empereur a toujours répondu qu'il ne s'y opposerait pas. Le problème, c'est qu'aucun de ceux qui ont essayé n'est même parvenu à localiser l'endroit précis où se trouve le Palais !

- Mais, il est sur Nüngen ! À Aleth, sur l'Aire du palais !

- Vraiment ?

- Je le sais. C'est comme ça que j'y suis entré sans le vouloir, la première fois.

- Je m'en voudrais de détruire vos belles certitudes, mais ce que vous avez vu à Aleth, c'est un magnifique dallage composé de klirks. Où précisément ces klirks vous ont envoyé, vous n'en avez pas la moindre idée.

Julien regarda Subadar. Celui-ci arborait un petit sourire satisfait en constatant que la lumière se faisait dans l'esprit de son interlocuteur.

- Personne ne sais où est le Palais ?!

- C'est cela.

- Mais les Passeurs…

- Les Passeurs utilisent les klirks.

- Mais ils pourraient essayer de localiser cet endroit, non ?

- Vous pouvez toujours le leur demander.

Julien sentit contre lui Wenn Hyaï qui se pressait pour communiquer. Il posa la main sur sa nuque.

- Même les Passeurs ne peuvent localiser le Palais. Presque tous essaient un jour ou l'autre, mais on dit que le lieu tout entier est caché par un Neh kyong. D'ailleurs, Maître Subadar le sait pertinemment.

- Mais il faut bien que quelqu'un l'ait su à un moment quand même !

- Oui, l'Empereur. Yulmir. C'est à dire vous.

- Et bien-sûr, je ne m'en souviens pas.

- Moi, je m'en souviens, souffla Xarax, mais je pense que pour l'instant il est préférable que je garde cette information pour moi.

- Tu as raison. Si c'est un tel secret, il vaut mieux que je n'en sache rien tant que je n'en aurai pas vraiment besoin.

- Oh ! La sagesse te viendrait-elle ? On prétend que, chez les humains, elle est proportionnelle à l'abondance de leur pilosité. Comme tu n'as pas de barbe, je suppose que…

- Vous ne vous en souvenez pas, dit Tannder, et c'est très bien ainsi pour le moment. C'est une information qui n'aurait d'utilité que pour vos ennemis.

- Elle sont vraiment belles, ces sculptures, remarqua Julien sautant du coq à l'âne.

- Assurément, approuva Subadar. Chacune d'entre elles est considérée comme la pièce maîtresse de l'œuvre d'un artiste connu pour avoir été le meilleur de son temps. Être exposé ici est le but de tout artiste digne de ce nom. Mais il se passe parfois plus de cent cycles sans qu'aucune œuvre soit ajoutée.

- Et à qui est-ce qu'elles appartiennent ?

- A vous, bien-sûr. Elles ont toute été offertes à l'Empereur.

- Vous ne trouvez pas ça dommage, toutes ces merveilles que personne ne voit jamais ?

- Les visiteurs du palais…

- Je pense qu'elles seraient mieux là où tout le monde pourrait les voir. Dans des jardins, ou sur la Grande promenade d'Aleth, par exemple. Je pense qu'on devrait en laisser quelques unes ici, les plus fragiles peut-être, et répartir les autres dans des endroits où elles pourraient être admirées sur les mondes que ça intéresse.

- Il en sera comme vous voulez, mais..

- Mais vous n'êtes pas d'accord, c'est ça ?

- Je ne me permettrais pas…

- Subadar, l'hypocrisie vous va mal. Dites ce que vous avez sur le cœur.

- Les gens ne comprendraient pas. Ils penseraient que vous rejetez ces œuvres, que vous ne les jugez plus dignes d'orner votre Palais. De plus, les peuples des régions d'où sont originaires les artistes pourraient percevoir ce geste comme une marque de mépris à leur égard.

- Bon. On va les garder ici. On tâchera quand même de faire en sorte que ceux que ça intéresse vraiment puissent venir les voir. Dans la ville où j'habitais, il y avait un palais, pas aussi grandiose que celui-ci, mais pas mal quand même, et on avait le droit de le visiter et d'admirer tout un tas d'œuvres d'art. J'y allais souvent. J'y ai passé des après-midi fantastiques. Je crois que ça me faisait voyager, en quelque sorte. On n'a pas ça, dans le R'hinz ?

- Si, bien-sûr. Les Nobles familles ont en général une galerie d'exposition réservée au public.

- Eh bien, c'est parfait. L'Empereur aura aussi la sienne ! Où est-ce qu'on va, maintenant ?

- Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, nous allons nous en tenir là pour aujourd'hui. Si cela vous convient, je vais donner des ordres pour que vos appartements privés soient remis en fonction et affecter du personnel aux services essentiels au fonctionnement du Palais.

- On rentre à la maison, alors ?

- Oui, je crois qu'il y a un klirk… ici.

Ils se groupèrent autour de Wenn Hyaï et se retrouvèrent, en moins de temps qu'il n'en faut pour un battement de paupières sur la Table d'Orientation.

***

Mais ce n'était pas Wenn Hyaï qui les y avait transportés. Wenn Hyaï les aurait ramenés directement au klirk de la Tour des Bakhtars d'où ils étaient partis. Non, cette fois, Julien avait machinalement prononcé le "tchoktseh" qui refusait d'habitude de fonctionner et qu'il s'abstenait d'utiliser, à part pour de rares essais dûment contrôlés, depuis son dernier saut involontaire sur sa terre natale. Il l'avait dit cette fois poussé par il ne savait quel instinct et il semblait que son Don de Passeur avait accepté de se manifester sans faire de fantaisie. Dans le monde intemporel de la Table, ni Subadar, ni Tannder, ne pouvaient percevoir quoi que ce fût. Pour eux, ce passage dans l'univers particulier de la Table n'existerait tout simplement pas. Par contre, Wenn Hyaï et Xarax, eux, étaient parfaitement équipés pour l'expérience !

- Julien ! Votre Don est revenu ! Permettez-moi de vous féliciter.

- Je ne pense pas y être pour grand chose, vous savez. Mais je suis content. Vous ne serez plus obligé d'être sans cesse près de moi.

Wenn Hyaï fit mine d'être peiné.

- Ma présence est donc un tel fardeau ?

Julien sourit :

- Vous ne m'aurez pas. Vous avez parfaitement compris ce que je veux dire. Mais puisqu'il faut flatter votre vanité, j'ajouterai que vous avoir près de moi est toujours un plaisir, Maître Passeur.

- Et moi, intervint Xarax, je tiens à dire que je me sens beaucoup plus tranquille quand vous êtes là, et s'il vous plaît, ne m'abandonnez pas tout-de-suite aux caprices de ce maladroit. Restez encore longtemps avec nous.

- N'ayez crainte, Maître Xarax, maintenant que notre ami a retrouvé son Don, nous allons pouvoir reprendre son entraînement de Passeur et, même avec un élève aussi doué, certaines choses demandent du temps et de la patience. Mais pour l'heure, nous nous contenterons d'emprunter le klirk annexe des Bakhtars.

Chapitre 54
Nouveaux quartiers

Le déménagement se fit très rapidement. Toute l'équipe des proches de Julien se trouva bientôt installée dans les quartiers privés où, la place ne manquant pas, chacun de ceux qui le désiraient pouvait avoir un clos indépendant et de la taille qui lui semblait convenir à sa notion du confort.

Niil, suivant la suggestion particulièrement insistante de Sire Tahlil, avait dû se résoudre à s'installer dans une vaste suite dont une partie fut aménagée afin que quelques secrétaires et fonctionnaires particulièrement indispensables puissent importuner leur Premier Sire aux heures les plus invraisemblables avec les affaires urgentes des domaines Ksantiris. Une chambre était bien-sûr réservée à Ambar, bien qu'il fût peu probable qu'on eût à en changer les draps, du moins tant que Sa Seigneurie résiderait à proximité.

***

Tannder avait laissé à Karik le soin de superviser l'installation de ses quartiers avec la consigne stricte de ne pas se laisser aller à un luxe inutile. En disciple obéissant, ce dernier estima que deux chambres à coucher constituaient un intolérable gaspillage d'espace et qu'un seul grand lit suffisait au repos de deux personnes normalement proportionnées. Le reste du clos fut conservé dans la rigueur spartiate de sa décoration d'origine et orné seulement, sur le conseil de Julien encore plein du souvenir de trois séances de cinéma mémorables au Champollion, de quelques sobres bouquets et de trois sabres précieux extraits des réserves du Palais.

***

Dennkar, pour sa part, souhaitait surtout être le plus près possible des appartements de Julien et on lui attribua un clos qui, moyennant la suppression d'une claustra, partageait leur terrasse et leur section des jardins.

***

Maître Sandeark, qu'il n'était pas plus question de séparer de son élève favori qu'une ourse de ses petits, se vit aussi accorder le privilège de résider au Palais où il pourrait poursuivre ce qui tendait à devenir peu à peu une collaboration plutôt qu'une relation d'enseignant à élève. Car s'il manquait souvent à Ambar les outils purement formels nécessaires à l'expression de certains concepts mathématiques, il n'en manifestait pas moins une tendance certaine à dépasser un maître, pourtant largement meilleur que la plupart, dans l'appréhension pure des subtilités d'un raisonnement extrêmement abstrus. Une marque particulièrement notable de la qualité reconnue de sa compréhension, était que quelques uns des meilleurs Maîtres Mathématiciens Passeurs n'hésitaient pas à prendre la peine de venir l'instruire à domicile plutôt que que condescendre à lui accorder de temps en temps la faveur d'une entrevue sur leur monde d'origine, comme on passe un caprice au favori d'un puissant. Honneur insigne, bien-sûr, mais dont Julien ne tarda pas à modérer énergiquement les manifestations lorsqu'il eut constaté l'effet que ces incessantes sessions de surchauffe intellectuelle produisaient sur la santé de son ami.

- Maître Sandeark, je ne vous ai pas confié Ambar pour que vous le laissiez dévorer par ces goules ! Vous allez me faire le plaisir de lui composer un emploi du temps qui lui permette de se reposer et même de s'amuser ! Si les Honorables Maîtres Passeurs du Collège Supérieur de Mathématiques croient qu'ils peuvent le vampiriser sous prétexte qu'ils lui font l'immense honneur de lui accorder un peu de leur précieuse science, ils se trompent ! Vous pouvez le leur dire de ma part !

- Heu…

- Pour commencer, je décrète qu'il va prendre huit jours de vacances.

- Mais, il a des rendez-v…

- Et si jamais il revient me trouver un soir avec des cernes jusqu'au milieu de la figure et l'air d'être tout juste sorti de sa tombe, vous irez apprendre à compter aux chenilles trangchen du cercle polaire !

***

Julien avait bien proposé à Gradik et Tenntchouk une résidence au Palais, mais ceux-ci décidèrent autrement : ayant décidément adopté les parents de leur ami, ils avaient fini par accepter leur offre pressante de s'établir définitivement chez eux pour tout le temps qu'ils ne passeraient pas sur leur bateau. Et pour l'instant, ils passaient leur temps à gâtifier devant la dernière merveille du Monde Connu, à savoir Gilles, le frère nouveau-né de Sa Seigneurie qui, pour sa part, n'éprouvait pour les bébés en général qu'une attirance des plus modérées. Peut-être, lorsque la chose hurlante et tyrannique serait capable de se traîner à quatre pattes… En attendant, il s'attirait régulièrement des regards noirs de la part des deux marins lorsqu'il déclinait poliment l'honneur de prendre le charmant petit être dans ses bras.

***

Dillik, puisqu'il ne quittait guère Xarax, vivait dans le clos de Julien où il avait, sinon une chambre à part, qu'il refusait catégoriquement, du moins une alcôve qu'il quittait régulièrement au petit matin pour bénéficier des attentions de Julien ou d'Ambar. Ou des deux. Ou, à tout le moins, pour se blottir dans une intimité qui lui était, à l'en croire, indispensable.

***

La chasse aux agents dalannis allait bon train et chaque jour apportait à Julien son lot de sentences à confirmer et de pardons à accorder. L'art de gouverner étant essentiellement l'art de déléguer, il avait une fois pour toutes décidé, dans ce domaine précis, de confirmer toutes les décisions qu'on soumettait à son approbation.

Si le nombre d'agents dalannis découverts frôlait maintenant le millier, les traîtres appartenant aux Neuf Mondes semblaient étonnamment peu nombreux et le système de sondages croisés et systématiques mis en œuvre laissait peu de doutes quant au fait qu'on avait peu à peu découvert à peu près tout ce qui devait l'être à l'exception notable de trois points qui demeuraient obstinément obscurs : l'identité du maître du réseau dalanni demeurait inconnue ; les hommes de main responsables de la mort d'Aïn restaient introuvables ; et plus préoccupant encore, on ne savait toujours pas comment et surtout par qui des ghorrs avaient été utilisés.

Chapitre 55
La chambre secrète

Il semblait bien que le Don de Passeur de Julien soit revenu définitivement, de même que la capacité accessoire de montrer ou de faire disparaître ses Marques, et Maître Subadar espérait bien que les autres facultés encore cachées de l'Empereur étaient désormais de nouveau accessibles pour peu qu'on les sollicite. Aussi avait-il entrepris de mettre en œuvre un programme intensif d'entraînement qui, affirmai-t-il, ferait bientôt de Julien un Gardien des Neuf Mondes tout-à-fait opérationnel.

Ce dernier, cependant, n'était pas vraiment impatient d'accomplir sa glorieuse destinée. S'il avait pu, un temps, se laisser griser par l'idée d'incarner un pouvoir au-delà des rêves de la plupart des hommes d'état de la Terre, il réalisait maintenant qu'un tel pouvoir était en réalité une charge susceptible d'écraser quiconque ne se préserverait pas soigneusement de ses effets délétères. Il semblait qu'un monde qui s'était fort bien passé de sa présence pendant quatorze ou quinze ans voyait soudain ses rouages se gripper lorsqu'il avait la moindre velléité de s'abstraire de ses affaires ! Et les activités pour lesquelles Subadar et ses collègues brûlaient de le qualifier à nouveau promettaient certainement de dévorer une part plus importante encore de son existence.

Certes, on ne s'adressait à lui qu'avec un infini respect. On s'enquérait constamment de son bien-être. On veillait même – quelle générosité ! – à ce qu'il ne soit pas sollicité jusqu'au surmenage. Mais il lui fallait bien se rendre à l'évidence : il semblait bien que l'Empereur des Neuf mondes ne fût guère plus qu'un employé de luxe au service de maîtres d'autant plus implacables qu'ils servaient eux-mêmes le bien de tous. Personne, jamais, n'exigerait rien de lui, mais on ferait en sorte qu'il ne puisse éviter de voir l'absolue nécessité de se consacrer de son mieux aux tâches indispensables qu'on ne cesserait de lui proposer.

Pourquoi donc fallait-il qu'il fût responsable de tout ?!

Chaque jour Tannder, ou Aldegard, ou Tahlil ou même Subadar l'entretenaient des problèmes de l'empire. Chaque jour aussi il s'efforçait d'apprendre, de s'entraîner, de raisonner en adulte, de comprendre le point de vue des uns et des autres, de modérer les ardeurs des défenseurs farouches de l'honneur intransigeant d'un clan ou d'un autre, toujours prêts à s'entre-tuer au plus léger prétexte.

On l'assurait que tout cela n'aurait qu'un temps. Qu'on ne faisait que porter devant lui des conflits non résolus depuis trop longtemps. Mais il avait de plus en plus le sentiment que personne, hormis Xarax ne se souciait vraiment de ce qu'il éprouvait. C'était faux, bien-entendu. Il se doutait bien que ses amis avaient à cœur de le voir heureux. Et ils s'efforçaient d'être toujours avec lui d'humeur joyeuse, mais ils ne pouvaient guère lui épargner les soucis de sa charge. Et Niil ployait lui-même sous les responsabilités.

Xarax l'aidait se son mieux dans le processus souvent difficile d'apprentissage, ou plutôt, comme disait Subadar, de rappel, de techniques et connaissances aussi exotiques qu'essentielles. Dans le même temps, il retrouvait peu à peu son agilité en vol et, d'une façon générale, il commençait à ressembler beaucoup à ce qu'il était auparavant. Dillik était ravi. Ces deux-là avaient une relation de plus en plus fusionnelle et rêvaient ensemble chaque nuit. Julien s'attendait plus ou moins à voir pousser des ailes au garçon.

***

- J'ai besoin de toi.

- Xarax, je ne sais pas si tu l'as remarqué, mais on est en pleine nuit.

- C'est parfait. Personne ne se demandera où tu es passé.

- Où veux-tu m'emmener ?

- Je veux que toi, tu m'emmènes quelque part.

- D'accord, où veux-tu aller ?

- Dans le Palais.

- Et ça ne peut pas se faire pendant la journée ?

- Je veux aller dans un endroit dont personne d'autre que nous ne doit connaître l'existence. Je ne veux pas que Tannder ou Subadar se posent des questions.

- Je vois. Et je suppose que si tu n'avais pas besoin d'un Passeur, tu irais tout seul.

- Non. En d'autres temps, peut-être. Je ne sais pas. Mais plus maintenant. Je ne sais pas encore très bien ce qu'on va découvrir, mais je veux le faire avec toi.

- Si jamais Ambar se réveille et qu'il ne me trouve pas près de lui, il va certainement me chercher.

- Je peux m'arranger pour qu'il ne se réveille pas avant quatre tchoutsö. C'est ce que j'ai déjà fait pour Dillik. Cela nous laisse plus de temps qu'il ne nous en faut.

- Bien. Je prends le temps d'enfiler un abba et on y va.

Moi, je m'occupe d'Ambar.

Debout dans la pénombre du grand salon, Julien reçut Xarax sur ses épaules.

- Je vais te montrer le klirk, dit ce dernier en faisant apparaître dans son esprit un motif beaucoup plus complexe que tous les klirks que Julien avait déjà pu voir jusque-là. Un klirk qui n'était pas seulement un dessin en deux dimensions, mais une sorte de sculpture calligraphique en volume et parée de couleurs qui variaient subtilement. Mémoriser ce genre de chose était, en soi, un exploit remarquable.

De même, lorsque Julien appliqua l'espèce de "poussée mentale" qui déclenchait le saut, il perçut nettement une résistance, comme s'il s'était efforcé de passer à travers une membrane élastique qui céda progressivement, rendant perceptible une transition d'habitude totalement transparente.

Il étaient dans ce qui était vraisemblablement une crypte. Une crypte de belle taille dont les luminaires, disposés à intervalles réguliers le long des murs s'allumèrent progressivement, fournissant une lumière chaude qui aurait pu faire penser à celle de lampes à pétrole. Sous ses pieds, Julien ne vit pas la moindre trace d'un quelconque klirk. L'endroit n'était manifestement pas destiné à être fréquenté par des Passeurs ordinaires. Le sol était dallé d'une pierre d'un blanc laiteux et certainement translucide, assez semblable à de la pierre de lune, parfaitement polie et qui contribuait à diffuser la lumière de telle sorte qu'aucun recoin de la salle ne demeurait dans l'ombre. Carrée, la salle devait mesurer une vingtaine de pas et son plafond gris-vert était à environ quatre mètres. Les murs étaient entièrement lambrissés d'un bois précieux d'un brun rougeâtre et assez clair dont les veines soigneusement assemblées formaient d'élégants motifs abstraits. L'absence de toute ouverture confirmait l'impression première d'être quelque part dans les profondeurs du Palais et Julien pensa immédiatement qu'un sarcophage aurait paru parfaitement à sa place dans ce lieu. Cependant, la salle était vide. Il semblait même que pas un grain de poussière ne s'était déposé sur le sol immaculé.

- Il n'y a rien, ici. J'espère que je vais pouvoir nous faire repartir.

- Ne sois pas si pressé.

- Comme tu voudras. Dis-moi ce que je dois faire.

- Avance vers le mur, devant toi.

Julien fit quelques pas.

- On ne bouge pas !

Sa voix sonnait bizarrement mate, sans aucun écho.

- Étrange, non ?

- Tu le savais ! Tu aurais pu me prévenir.

- Il était plus simple de te laisser constater par toi-même.

- Tu peux peut-être m'expliquer, maintenant ?

- Tu me déçois. Fais un peu fonctionner ce qui te sert de cervelle.

- Si tu me réveilles en pleine nuit pour me poser des devinettes, on va finir par ne plus être copains.

- Ne fais pas semblant d'être grognon, ça ne te va pas. Réfléchis.

Après quelques secondes, la lumière se fit dans l'esprit de Julien :

- La Chambre-ailleurs ! Je me demandais où j'avais déjà entendu ma voix résonner comme ça. C'est dans la Chambre-ailleurs.

La Chambre-ailleurs était cette salle hors de l'espace où Julien s'était souvent entraîné sous la direction de Maître Subadar.

- En effet. Sauf que nous ne sommes pas dans la Chambre-ailleurs. Mais cet "endroit" est conçu un peu sur le même principe. La différence principale est qu'il possède aussi, contrairement à elle, une certaine existence matérielle. Son existence dépend directement d'un cristal enfoui quelque part au plus profond des fondations du Palais. Ce qui signifie que tu ne peux pas le modifier à ta guise, comme tu le fais pour la Chambre-ailleurs.

- Tu veux dire que ça va rester comme ça ? Immobiles au milieu d'une salle vide, on va finir par s'ennuyer.

- Je veux dire que la réalité de ce lieu obéit à des règles strictes que tu ne peux pas changer. Cet endroit est fait pour conserver intacts des objets et des informations.

- Une sorte de coffre-fort, en somme.

- Si tu veux.

- Et c'est toi qui en as la clé.

Julien sentit l'hésitation de Xarax qui finit par répondre :

- En fait, tu la possèdes aussi, quelque part. Si tu cherches bien, tu finiras par t'apercevoir que tu peux, toi aussi, visualiser ce klirk.

- Ça n'a pas l'air de te plaire.

- Julien, tu n'es pas censé venir ici sans moi.

- Rassure-toi, je n'en ai pas l'intention.

- Tu n'es même pas censé " pouvoir " le faire. Que tu en aies envie ou non.

- Xarax, je ne te comprends pas. Qu'est-ce qui se passe ?

- Il se passe que je viens de comprendre que j'ai été trompé.

- Trompé ! Mais par qui. Pas par moi, en tout cas ! Je ne savais même pas que cet endroit existait !

- C'est vrai. Mais Yulmir, lui, le sait.

- Et alors ?! Qu'est-ce que ça change ?

- Julien, tu ES Yulmir.

- Mais je n'ai rien fait ! Tu sais bien que je n'essaierais pas de te tromper. Tu es mon ami ! Et d'abord, comment est-ce que tu sais que je l'ai, cette clé ?

- Quand tu m'as dit que c'était moi qui avais la clé de cette salle, tu as pensé au klirk, et l'image est apparue, parfaitement claire, pendant un tout petit instant. C'est une chose que même Yulmir n'aurait pas dû pouvoir faire. A moins de la posséder déjà. Son seul moyen de venir ici devait-être de faire appel à son haptir.

- Encore une fois, qu'est-ce que ça a de si grave ?

- Julien, je devrais te tuer.

- Hein ?! Mais pourquoi ?!

- Parce que je suis fait pour ça.

- Xarax !

- En ce moment-même, je lutte de toutes mes forces pour ne pas le faire.

Dans son désarroi, Julien avait parfaitement conscience que Xarax pouvait l'égorger sans effort avant qu'il n'ait le temps d'esquisser la moindre réaction de défense.

- Julien, tu vas m'emmener sur Dvârinn. Ensuite, tu rentreras au Palais. Quand il n'y aura plus de danger, je contacterai Niil pour qu'il me ramène près de toi. Dépêche-toi.

L'heure n'était pas aux tergiversations. Julien accéda à la Table d'Orientation, puis se rendit jusqu'au klirk où il avait pour la première fois débarqué sur Dvârinn, à proximité de la cité maintenant disparue de Tchenn Ril. C'était le petit matin et la brume glaciale ajoutait sa touche sinistre à une situation déjà passablement déprimante.

- Xarax, je ne sais pas vraiment ce qui se passe, mais je te remercie. Reviens-moi vite. Tu vas aussi beaucoup manquer à Dillik.

- Je sais. Trouve une histoire pour le rassurer. Va-t-en maintenant.

Tout en visualisant le klirk de ses appartements, Julien eut une pensée reconnaissante pour Wenn Hyaï qui l'avait littéralement forcé à mémoriser de façon parfaite ce symbole qui ne figurait évidemment pas sur la Table d'Orientation.

Chapitre 56
Conditionnement

- Xarax n'est pas avec toi ?

- Bonjour, Dillik. Mets-toi entre nous et laisse-moi me rendormir, tu veux bien ?

- Oui, mais tu sais pas où il est, Xarax ?

- Il est parti en mission.

- Une mission ? Quelle mission ? Y m'en a pas parlé.

- Une mission secrète. C'est pour ça qu'il ne t'en a pas parlé.

- Il aurait quand même pu me dire qu'il partait. Je me suis réveillé tout seul, sans lui. J'aime pas ça.

- Il ne faut pas lui en vouloir, ça s'est décidé cette nuit. Tu dormais, il n'a sans doute pas voulu te réveiller.

- Ben, il aurait mieux fait.

- Hé ! De quoi vous parlez, tous les deux ? Xarax est parti ?

- Rendors-toi, Ambar. J'ai du sommeil à rattraper.

- C'est ça, et moi, il faut que je dorme à ta place. Je peux aussi aller pisser pour toi, si tu veux.

- Ça n'est pas ce que j'ai voulu dire. Et Dillik, retire tes mains de là, je n'ai pas la tête à ça. Il faut que je dorme. Fais plutôt un câlin à Ambar.

- T'es malade ?

- Non. J'ai été réveillé au milieu de la nuit. C'est tout.

- Hein ?! On t'a réveillé ? Moi j'ai rien entendu. Qu'est-ce qui se passe ?

- Ambar. S'il te plaît. Tu ne vas pas t'y mettre aussi ? Fais un câlin à Dillik et rendormez-vous. Et ne parlez de tout ça à personne. C'est un secret.

***

Devant un petit déjeuner substantiel et après avoir dormi presque son content, Julien se sentait mieux à même d'affronter les événements. Heureusement, personne de son entourage n'avait jugé bon de s'inviter ainsi qu'il arrivait parfois lorsque des affaires urgentes se présentaient durant la nuit. Il décida de prendre immédiatement les choses en main et de répondre aux questions avant même qu'elles ne fussent posées.

- Xarax a dû partir d'urgence cette nuit. Il n'y a rien de grave, mais ça doit rester un secret. Si quelqu'un vous demande où il est, vous n'en savez rien. C'est tout. Et vous me prévenez immédiatement si on fait mine d'insister.

- Mais si c'est Tannder, ou Maître Subadar ?

- Vous n'en parlez à personne. Vous n'en parlez même pas entre vous. C'est compris ?

- Et quand est-ce qu'il reviendra ? s'inquiéta Dillik.

- Je ne sais pas exactement, mais j'espère que ce ne sera pas long.

- Et tu nous expliqueras ce qui s'est passé ?

- Dillik, c'est un secret. Un secret pour tout le monde.

- Mais…

- Je sais bien. Toi, Ambar, ou Niil, ça n'est pas pareil. Mais il y a des secrets que je ne peux pas partager, même avec vous. Et maintenant, j'aimerais qu'on parle d'autre chose. D'accord ?

***

Les jours passèrent. Des jours durant lesquels personne ne s'avisa de l'interroger sur l'absence de son compagnon une fois qu'il eut déclaré qu'il s'agissait là d'un sujet qu'il ne désirait pas aborder. Son statut avait au moins cet avantage qu'il pouvait imposer sa volonté lorsque cela lui paraissait indispensable. Il se fit la remarque, à cette occasion, que c'était un pouvoir dont il convenait d'user avec la plus grande modération.

Dillik s'efforçait de faire bonne figure malgré une inquiétude qu'il ne parvenait pas vraiment à dissimuler et lorsque, le deuxième soir, Julien découvrit qu'il pleurait seul dans son lit, il lui suggéra fermement de faire couche commune avec Ambar et lui-même.

Niil, dûment averti, se fit un devoir de demeurer à Ksantir où Xarax pourrait le trouver à coup sûr et accepta de bonne grâce d'être tenu dans la plus complète ignorance du fond de l'affaire. Il lui suffisait, avait-il déclaré, de savoir que c'était ce que souhaitait son ami.

Julien, bien-sûr, ne pouvait s'empêcher d'échafauder des hypothèses. Mais il disposait de trop peu d'éléments pour espérer parvenir à percer le mystère. Tout ce dont il était sûr, c'est que le haptir avait préféré s'éloigner de lui afin d'éviter de le tuer. Ce qui était d'autant plus choquant que c'était, selon lui, ce pourquoi il était fait. On pouvait se féliciter que son sens rigide du devoir n'ait finalement pas réussi à le pousser jusqu'à agir !

***

Enfin, le onzième jour, Xarax réapparut en même temps que le repas du soir. Un Xarax décoloré et visiblement épuisé mais, dans l'ensemble, égal à lui-même, perché sur l'épaule de Niil qu'il quitta d'un bond élégant pour venir se percher un instant sur un Dillik radieux, avant de s'installer sur Julien.

- Xarax, mon ami, tu as l'air crevé. On va passer tous les deux à la salle d'eau et tu vas te nourrir. Après, tu dormiras et tu me raconteras tout quand tu seras complètement remis.

- Comme tu voudras. Je suis effectivement un peu fatigué.

- Je vais nourrir Xarax, annonça Julien en se levant.

- Je vous accompagne, déclara Dillik et, comme Julien allait protester, il enchaîna : Je sais comment ça se passe, je ne vais pas m'évanouir.

Nu dans la salle de douche, une grosse éponge fermement serrée dans la main droite Julien, en offrant son cou au haptir, eut le temps de souhaiter brièvement que son ami ait effectivement réglé le problème qui avait provoqué son exil temporaire, sans quoi, il vivait sans doute ses derniers instants. Puis il fut emporté dans le processus : la douleur des dents perçant la chair, la sensation vaguement nauséeuse d'être au bord de la syncope et enfin la brutale et puissante montée d'excitation qui, cette fois, se conclut par un orgasme violent qui l'obligea à prendre appui sur Dillik, à la fois surpris et amusé, et dont il aspergea copieusement le laï.

- Ben dis donc ! On dirait que t'es content de le retrouver.

- Va le mettre au lit et change-toi pendant que je prends une douche.

- Quand même, t'aurais pu me prévenir…

- Je m'excuse, ça n'était pas prévu.

- Ben oui, quoi, c'est dommage d'avoir laissé perdre tout ça.

***

Les talents de conteur de Xarax laissaient quelque peu à désirer. Par contre, il était tout-à-fait capable de vous faire directement partager ce qu'il avait vécu, et c'est ce qu'il fit pour Julien dès le lendemain matin.

A l'instant où Xarax avait aperçu, dans l'esprit de Julien, le klirk parfaitement clair dans ses moindres détails, quelque chose en lui avait basculé. Passant immédiatement en ce mode de stase de combat où la réalité extérieure semblait figée, il était soudain envahi par une certitude : son devoir, son unique raison d'être, consistait à empêcher qu'une telle déviation de l'Ordre Immuable puisse se produire. Aussi brutalement qu'une odeur écœurante peut provoquer la nausée, la vision de ce klirk parfait dans l'esprit de l'Empereur révulsait tout son être comme une chose épouvantable et corrompue. Il était, lui, le Haptir de l'Empereur, celui qui préservait depuis toujours l'univers des neuf Mondes de semblables abominations. Il lui revenait d'y mettre fin, immédiatement, ainsi que les Haptirs de l'Empereur l'avaient toujours fait au cours de la longue histoire du R'hinz lorsque s'étaient présentés des cas de ce genre. L'Empereur devait être supprimé afin que son esprit, réduit à l'essentiel et débarrassé de toute aberration, puisse se manifester dans un nouveau corps et continuer de préserver l'intégrité des Neuf Mondes.

Cela, cependant, ne se présentait pas sous la forme d'un raisonnement conscient, mais bien plutôt comme une pulsion profonde, irrésistible qui s'emparait de lui comme la montée du plaisir, chez Dillik, culminait dans l'orgasme impossible à refréner lorsqu'il était déclenché.

Dillik !

Ce n'était pas l'Empereur Yulmir qu'il s'apprêtait à tuer ! C'était l'ami de Dillik, Julien, qui était aussi son ami à lui, Xarax.

Mais Julien était aussi Yulmir…

En pleine confusion, Xarax reprit malgré tout le contrôle de ses actions. Il ne devait pas agir sans en savoir plus. Luttant contre un conditionnement pourtant inscrit dans ses gènes, il sortit de sa transe et se contraignit à répondre à Julien qui suggérait que lui, Xarax, possédait la clé de ce "coffre fort" qui était en réalité le Sang Khang, la Chambre Secrète.

- En fait, tu la possèdes aussi, quelque part. Si tu cherches bien, tu finiras par t'apercevoir que tu peux, toi aussi, visualiser ce klirk.

La conversation se poursuivit jusqu'à son terme inévitable. Xarax devait se tenir aussi loin que possible de son ami. Il était à la merci d'un instant de relâchement, où la pulsion de meurtre retrouverait d'un coup toute son emprise. Il était impossible de réfléchir dans de telles conditions.

Les dernières secondes passées en compagnie de Julien furent extrêmement pénibles et Xarax se demandait encore comment il était parvenu à le laisser en vie malgré cette espèce de faim monstrueuse qui voulait l'obliger à planter ses crocs et ses griffes dans la chair délicate et fragile du garçon pour la déchirer, assouvissant d'un coup un manque qui avait toujours été là, tapi au centre de son être, et dont il venait seulement de prendre conscience.

Lorsque Julien avait enfin disparu, le laissant dans la brume froide de Dvârinn, ce n'est pas du soulagement que Xarax avait éprouvé, mais une terrible frustration. S'il en avait eu le pouvoir, il aurait activé le klirk maintenant vide et se serait immédiatement lancé à la poursuite de la proie qu'il venait de laisser échapper.

Cependant, Xarax n'était pas un Passeur et Julien était maintenant aussi hors d'atteinte qu'on pouvait l'être. C'était d'ailleurs ce que Xarax avait souhaité. Mais cela n'enlevait rien à la rage qui s'empara de lui. Malgré une taille relativement modeste, un haptir possède des serres presque aussi tranchantes qu'un nagtri et d'une dureté à toute épreuve. La végétation pourtant épineuse et coriace n'y résista guère et quelques rochers, même, porteraient durant des millénaires les traces d'une violence sans aucun frein.

L'accès passa, pourtant, et Xarax, vidé d'une bonne part de son énergie, put de nouveau penser clairement. Il savait que ce qui venait de se produire était sans doute un événement sans précédent dans toute l'histoire du R'hinz. Assurément, par le passé, un certain nombre d'Empereurs avaient dû finir la gorge tranchée par leur haptir. Il doutait qu'il aurait pu résister lui-même à la puissance de l'impulsion qui l'avait envahi un peu plus tôt si sa nature de haptir n'avait pas été profondément altérée par la relation étrange qu'il entretenait avec Dillik.

Il était aussi terriblement choqué de découvrir qu'il était soumis, sans jamais avoir pu en concevoir le moindre soupçon, à un tel conditionnement. Et son soulagement d'y avoir résisté se mêlait d'une pointe d'orgueil légitime. Il n'avait, par contre, pas le plus petit sentiment de culpabilité. Il avait certainement failli à son Devoir, mais si ce devoir impliquait, sans qu'il ait aucune part à la décision, de détruire un être qu'il aimait, alors ce devoir était mauvais.

La période qui suivit, et qui dura plusieurs jours, fut terrible. Bien que sa conviction fût faite. Bien qu'il ne doutât pas un instant du bien fondé de son raisonnement, le conditionnement à l'œuvre à la racine même de son être continuait d'exiger qu'il accomplît un meurtre que tout son esprit conscient refusait. Périodiquement, aux moments où il s'y attendait le moins, il était à nouveau pris de cette folie meurtrière qui le poussait, dans un paroxysme de frustration, à tout détruire autour de lui.

Mais Xarax n'était pas un animal mû par son seul instinct. C'était un être éminemment intelligent, cultivé et sophistiqué. Il possédait de plus une volonté à toute épreuve et avait, au cours de sa déjà très longue existence, acquis une immense expérience dans l'art d'entraîner son corps et son esprit.

Lorsqu'il comprit qu'il ne parviendrait pas à éradiquer son conditionnement, il envisagea, tout d'abord, de mettre purement et simplement fin à ses jours. Un suicide honorable était une belle façon de conclure une existence qui avait été fort bien remplie. Mais, outre qu'il répugnait à infliger à Dillik une peine certainement très grande, il avait la conviction que, dès que le Conseil des Miroirs viendrait à apprendre que l'Empereur n'avait plus de haptir, un remplaçant lui serait immédiatement "offert". Un remplaçant tout neuf dont le conditionnement intact ne se heurterait à aucune résistance. Julien mourrait, et l'on pouvait faire confiance à un système qui s'était perpétué depuis des millénaires pour résoudre sans trop de difficulté le problème de la génération d'un nouveau corps pour l'Empereur.

Il décida donc de continuer de vivre, au moins jusqu'à ce qu'il ait permis à Julien de faire face aux dangers multiples qui le menaçaient et à Dillik d'apprendre à vivre sans "son" haptir.

Pour cela, il prit le parti de considérer son conditionnement comme une arme chargée, armée, et dépourvue de sécurité. Afin de l'empêcher de se déclencher, il développa une fonction d'attention sous-jacente réflexe, un peu semblable à celle qui permet de réguler la contraction des sphincters évitant la manifestation inopportune des fonctions d'excrétion. En somme, il finit par tenir en laisse sa pulsion de meurtre ainsi qu'on parvient à cesser de mouiller son lit ou de souiller son pantalon en société. La mise en place d'un tel processus de conditionnement contraire aurait nécessité un temps considérable chez la plupart, mais Xarax bénéficiait d'avantages déterminants et il ne lui fallut guère que huit jours pour maîtriser le processus.

Lorsqu'il fut satisfait du résultat, épuisé mais profondément heureux, il s'en fut trouver Niil et se fit raccompagner jusqu'au Palais.

Il restait maintenant à dénouer les fils d'une histoire qui s'avérait de plus en plus complexe.

Chapitre 57
Travail et loisirs

Julien fut profondément bouleversé par la sinistre découverte de Xarax. La chose était d'autant plus difficile à gérer qu'il n'était pas possible de s'en ouvrir à ses amis ou a ses conseillers. Et il n'aimait pas dissimuler. Le retour du Haptir, outre qu'il plongeait Dillik dans un bonheur qui faisait plaisir à voir, n'était pas passé inaperçu et l'on pouvait presque entendre les questions non formulées de Subadar, Tannder, et de tous ceux qui collaboraient plus ou moins régulièrement avec l'Empereur.

Ambar, lui, s'abstenait de toute allusion à l'événement. Il avait déclaré une fois pour toutes que ce que ce dont Julien ne jugeait pas bon de l'informer ne valait sans doute pas la peine qu'il s'en soucie. Il soupçonnait peut-être que, cette fois, la chose n'était pas vraiment anodine, mais il s'en tenait à sa règle et s'interdisait d'accabler son ami d'une curiosité importune.

Lorsque le Chef du Collège des Maîtres de Santé, accompagné de Subadar, vint respectueusement suggérer à Sa Seigneurie que le temps était peut-être venu de songer à "faire advenir une série de Corps Dormants afin de remplacer ceux qui avaient, semblait-il, souffert d'une interruption de leurs processus vitaux", Julien s'abstint de demander au vénérable biologiste comment il était au fait de cet accident et se contenta de donner son accord pour le démarrage du processus. Il se laissa aussi, de bonne grâce, tirer l'indispensable ampoule de sang.

L'idée de voir un jour des clones de lui-même flotter dans des bulles de stase anentropique ne l'enchantait pas, mais il ne pouvait guère s'y opposer sans susciter une méfiance qui ne pourrait que le gêner.

Sa perception du R'hinz avait changé. L'illusion qu'il avait pu avoir jusqu'ici d'être l'élément central d'une organisation bienveillante avait volé en éclats. Il se venait de se rendre compte qu'il n'était pas seulement une cible pour ses ennemis. Ceux-là mêmes qui l'avaient investi de ses pouvoirs et de sa mission pouvaient, à l'occasion, se tourner contre lui. Et il y avait fort à parier que ceux qui avaient mis au point un système aussi impitoyable et suffisamment efficace pour avoir perduré aussi longtemps n'avaient certainement pas dû se fier à la seule chance. Quelqu'un, quelque part, savait ce qu'il en était et veillait à ce que rien ne vienne gripper une machine parfaitement agencée.

Découvrir qui n'allait pas être facile et il était bien décidé, avec l'aide de Xarax, à explorer le Sang Kang afin d'en mettre à profit toutes les ressources. Pour cela, il lui fallait être absolument libre de ses mouvements et avoir la certitude que nul ne chercherait à découvrir à quoi il occupait le peu de loisirs que lui laissait sa charge. Le mieux était donc de coopérer avec enthousiasme avec ceux qui estimaient savoir mieux que lui ce qu'il devait faire tout en se ménageant, sous prétexte d'un besoin de détente et de distraction, des périodes où nul ne s'étonnerait de le voir disparaître aux yeux du monde. Car il n'était pas raisonnable de penser qu'il pourrait se livrer à ses recherches en prenant régulièrement sur son temps de sommeil.

Depuis le retour de Xarax, ils s'étaient abstenus de retourner au Sang Khang. Le haptir voulait d'abord être absolument certain de pouvoir maintenir un contrôle absolu sur lui-même quelles que soient les circonstances, car il ne faisait aucun doute qu'une répétition de ce qui s'était produit lors de leur première visite risquait d'être fatale à Julien. De plus, il n'était pas impossible, malgré les assurances de Xarax, que leur visite ait déclenché une alarme avertissant ceux, précisément, dont ils ne voulaient pas éveiller l'attention. Le haptir soutenait, qu'il était impossible qu'un quelconque dispositif pût fonctionner à partir d'un lieu qui, littéralement, n'existait pas dans l'univers " réel ", mais Julien était devenu extrêmement méfiant.

***

Wenn Hyaï fut agréablement surpris de constater que Julien manifestait un intérêt et une assiduité qui s'accroissaient de jour en jour pour tout ce qui avait trait à l'Art des Passeurs. Son élève, par nature déjà exceptionnellement doué, s'appliquait maintenant à maîtriser la technique extrêmement délicate consistant à naviguer hors de tout système de repères.

Non seulement cet exercice n'était pas à la portée du premier Maître Passeur venu, mais il pouvait aussi s'avérer mortel. Il avait certainement fallu des centaines de générations à l'espèce des passeurs pour en développer une maîtrise suffisante pour leur permettre de commencer à explorer le cosmos et il n'y avait jamais, à une époque donnée, guère plus d'une poignée d'individus capables de s'y livrer sans trop de risque. Wenn Hyaï était l'un d'eux, et Julien aspirait à le devenir.

La clé de la réussite, comme dans à peu près tout ce qui touchait à l'Art des Passeurs, voire à l'ensemble des Arts Majeurs, était l'aptitude à s'établir dans une absolue stabilité mentale. Cette aptitude, Julien la cultivait pratiquement depuis les premiers temps de son arrivée dans les Neuf Mondes. Mais il fallait maintenant y ajouter une acuité de perception capable de déceler des différences minimes et précises au sein d'un chaos apparent où les sens ordinaires perdaient presque totalement leurs limites et que le langage était parfaitement incapable de décrire.

Julien était très bon mais lorsque Xarax était de la partie, le soutenant de toute sa puissance et le stabilisant ainsi que le fait la quille profonde d'un voilier de course, ils formaient un couple qui fut bientôt capable des prouesses réservées aux meilleurs. Wenn Hyaï, enthousiaste, se déclarait satisfait au-delà de toutes ses exigences, mais Xarax refusa de s'en tenir là. Il tenait absolument à ce que Julien pût parvenir seul à accomplir, sinon la totalité de ce que leur tandem pouvait réaliser, du moins tout ce dont un véritable Maître Passeur était capable.

***

Pendant ce temps, Tannder et Dennkar avaient obstinément poursuivi leurs enquêtes et fini par trouver le seul membre survivant de l'équipe de cinq tueurs qui avaient tenté d'enlever Julien au parc de Denntar. Il ressortait du sondage approfondi de l'homme qu'il appartenait à une organisation destinée à "libérer Dvârinn de l'intolérable oppression impériale" et dont le but avoué était de "rétablir le gouvernement par la libre expression de la volonté des peuples". Les quatre autres membres de son "groupe d'action" avaient succombé à ce qui ressemblait fort, selon Dennkar, à des opérations d'élimination systématique de témoins gênants par ceux qui manipulaient leur organisation. La seule information véritablement intéressante concernait la nature exacte des armes employées. Il s'agissait sans aucun doute possible d'armes de poing fournies par des agents Dalannis.

***

Pour soulager un peu les tensions générées par une existence entièrement dédiée au travail et à l'étude, Julien organisa de petites escapades sur l'Isabelle. N'y étaient conviés que "les garçons", dont Karik qui, malgré sa position particulière auprès de Tannder, était toujours considéré comme l'un des membres, et les deux matelots officiellement propriétaires du bateau. Ces derniers étaient ravis de ces occasions qui leur étaient données de transmettre un savoir-faire dont ils étaient d'autant plus fiers que Julien, qui était le seul vraiment à même de l'apprécier à sa juste valeur, saisissait chaque occasion d'en faire l'éloge.

Niil ne manquait jamais de participer à ces sorties avec l'approbation enthousiaste de Sire Tahlil qui jugeait qu'on ne pouvait souhaiter meilleur complément à la formation d'un Premier Sire destiné à gérer un domaine maritime.

La règle était que sur l'Isabelle, Gradik et Tenntchouk devaient être considérés comme des passagers privilégiés dont la seule tâche consistait à dispenser leurs conseils avisés. Et, s'il leur arrivait parfois de ne pas pouvoir se retenir de prêter la main à la manœuvre lorsque la mer se faisait trop mauvaise, ils passaient le plus clair de leur temps à garder un œil sur chacun afin d'éviter les accidents. Ils avaient aussi obtenu de Xarax que celui-ci les initiât aux arcanes de la navigation hauturière, aidé en cela par les qualités de pédagogue d'Ambar qui, pour être devenu un Noble Frère et une sorte de wunderkind des mathématiques, n'en demeurait pas moins l'aimable garçon des quais d'Aleth et reconnaissait volontiers dans les deux compères des membres d'une sorte de famille de cœur.

Chapitre 58
Une histoire secrète

Le jour vint enfin où Xarax jugea qu'ils pouvaient affronter de nouveau le Sang Kang et, comme il n'était plus du tout question de ménager des surprises, il avait longuement instruit Julien de ce qu'il savait de l'endroit et de ses propriétés. Aussi, lorsqu'ils se retrouvèrent dans l'étrange salle, Julien n'essaya pas de se déplacer, il pensa à une ouverture, un couloir débouchant au milieu du mur qui lui faisait face.

Aussitôt, un corridor apparut comme s'il avait toujours été là.

- Avance, maintenant.

Cette fois, il put marcher normalement et s'avancer dans le couloir. L'effet était était d'autant plus impressionnant que rien ne permettait de douter de la réalité de tout cela. Ses sandales faisaient sur le sol de pierre le bruit léger qu'on pouvait attendre. Les lambris qui couvraient les murs étaient somptueux, mais ils étaient aussi d'une absolue banalité. Il provenaient à l'évidence d'arbres réels. Les veines du bois de si près qu'on les regarde, n'étaient rien d'autre que des veines dans un bois précieux avec, malgré leur dessin harmonieux, les infimes imperfections des choses naturelles. Après quelques pas, il pensa à des portes et, aussitôt, des portes apparurent, à intervalles réguliers de chaque côté du couloir qui se prolongeait sur une cinquantaine de mètres jusqu'à l'endroit où il semblait s'arrêter brusquement ou bien faire un coude à angle droit.

- Pense à des notes secrètes.

Rien ne se produisit.

-Normalement, une porte aurait dû s'ouvrir. Essaie de penser au plan du Palais.

Aussitôt, la première porte à sa droite s'entrouvrit avec un déclic. Julien l'ouvrit d'une poussée et découvrit une salle beaucoup plus vaste que ne pouvait le laisser supposer l'espacement des portes dans le corridor. L'endroit, bien qu'il fût difficile de se faire une idée précise de ses dimensions, était presque aussi vaste que la Rotonde océane et comme elle, était en fait une demi-sphère. Mais cette demi-sphère était d'un bleu nuit profond et piquetée d'un véritable firmament d'un tel réalisme qu'il reléguait les meilleurs planétariums au rang de jouets primitifs. A peine eut-il fait quelques pas sur un sol couvert de sable fin, que l'illusion était si parfaite qu'il lui était impossible de ne pas se croire à l'air libre sous le ciel d'une belle nuit sans lune. Mais la vraie merveille n'était pas là.

Au centre de la salle flottait un Palais de lumière. Julien avait vu au Palais de la découverte, à Paris, quelques hologrammes expérimentaux et, malgré leur médiocre qualité, il avait été fasciné par ces images qui semblaient flotter dans l'air. Mais ce qu'il avait sous les yeux était une tout autre chose !

Tout d'abord, la finesse des détails était incomparable et il semblait qu'on pouvait s'approcher d'aussi près qu'on le désirait sans parvenir à l'épuiser. De plus, l'image était à volonté opaque ou transparente. Il suffisait à Julien de désirer voir l'intérieur d'un bâtiment pour que celui-ci se présentât en coupe selon la meilleure option de visualisation. D'autre part, bien que la couleur des matériaux fût fidèle elle pouvait parfois prendre une assez forte dominante bleue, orange, verte ou argentée. Et Xarax expliqua que cela permettait de voir, lorsque c'était nécessaire à la compréhension, à quel monde appartenait la partie observée. Car le Palais était effectivement construit sur les quatre mondes humains : Nüngen, Dvârinn, Yrcandia et Der Mang. Et sur ces mondes, certaines parties du Palais étaient elles-mêmes dispersées en des lieux parfois fort éloignés. Quatre sphères représentant les quatre mondes avec un réalisme égal à celui du Palais en donnaient d'ailleurs la localisation exacte et Julien put constater avec un certain amusement que la fameuse Esplanade du Palais d'Aleth n'abritait pas même un placard à balais de l'édifice.

Julien aurait pu rester des heures à contempler ces merveilles. Il décelait derrière elles une technologie infiniment avancée. Une technologie dont on avait soigneusement supprimé toute trace dans les Neuf Mondes et qui donnait en ce lieu libre cours à sa puissance. Il soupçonnait que ce qu'il voyait là n'était qu'une petite part de ce qui lui restait à découvrir. Mais il avait un but et il ne pouvait demeurer ici. Il pensa à sortir et aussitôt, dans la pénombre, un chemin vaguement lumineux de dessina dans le sable pour le mener jusqu'à la porte.

Une fois de retour dans le corridor, Xarax reprit la direction des opérations :

- Je pense que tu n'accéderas pas aux notes secrètes tant que je serai avec toi. Si Yulmir possédait le klirk qui mène ici, je pense que c'était pour pouvoir échapper à la surveillance de son haptir. Il faut qu'on sache pourquoi.

- Tu n'as qu'a m'attendre dans le couloir.

- On peut essayer, mais je ne pense pas que ça marchera.

Et en effet, Xarax eut beau se retirer jusque dans la salle carrée, aucune porte ne s'ouvrit malgré les demandes réitérées de Julien.

- Il va falloir que tu me ramènes au Palais et que tu reviennes seul.

- Heu… J'avoue que ça ne me tente pas vraiment.

- Peut-être, mais je crois que c'est le seul moyen.

- Mais on n'est même pas vraiment sûrs qu'il y a quelque chose à découvrir !

- Tu as peur ?

- Oui.

- Au moins, ça prouve que tu commence à comprendre la situation. S'il se passe quelque chose que tu n'aimes pas, tu pourras toujours sauter. Tu es un vrai Passeur, maintenant.

- C'est fou ce que ça me rassure.

- De toute façon, tu n'as pas trop le choix. Si on ne parvient pas à savoir ce qui se passe vraiment, tu finiras tôt ou tard par avoir de vrais ennuis.

- C'est vrai ça. Parce que jusqu'ici, ça n'était rien du tout. Tu as juste eu très envie de me trucider…

- Alors, on y va ? Tu me ramènes au Palais ?

Julien s'exécuta. De retour dans son clos, il laissa Xarax quitter ses épaules et, avant d'avoir le temps de se raviser, il visualisa de nouveau le klirk qui le renverrait au Sang Kang et effectua la poussée familière.

***

Debout dans ce qu'il considérait maintenant comme une sorte de sas d'entrée, Julien hésitait. Il n'avait vraiment aucune envie d'explorer seul cet endroit certainement truffé de pièges. Il avait beau en être, d'après Xarax, le propriétaire légitime, il avait surtout l'impression d'être un intrus. Il découvrait aussi cette humaine vérité qu'il est beaucoup moins difficile d'être courageux lorsqu'on est accompagné d'un ami. En ce moment, même la présence de Dillik eût été bienvenue. Cependant, comme il ne se voyait pas revenir auprès de Xarax pour lui avouer qu'il s'était finalement lamentablement dégonflé, il prit une grande inspiration et fit apparaître le corridor, puis les portes.

Pendant quelques secondes, ce fut bien pire. L'idée irrationnelle que quelqu'un ou quelque chose pourrait surgir d'une de ces portes, tel un monstre d'un placard, s'imposa à lui avec une telle force qu'il faillit repartir sur-le-champ. Le klirk du Palais était déjà bien clair dans son esprit lorsqu'il se ressaisit in-extremis et réalisa que cette panique était peut-être bien un élément des défenses du Sang Khang dont la présence apaisante de Xarax l'avait jusqu'ici protégé. Une technologie capable de produire une représentation aussi parfaite du Palais était peut-être bien capable d'induire la peur dans un esprit non averti. Il se pouvait aussi qu'une certaine couardise ait simplement choisi de se manifester en lui alors qu'il pouvait s'y abandonner sans témoin… Il pensa à des secrets, des secrets destinés à lui seul et il entendit sans surprise le déclic caractéristique d'une porte qui s'entrouvre.

Sur le coup, il en éprouva une vive contrariété. Il eût été de beaucoup préférable que rien ne se soit produit. Il aurait alors pu retourner la tête haute auprès du haptir et continuer l'exploration en sa compagnie. Là, la preuve était faite qu'il allait devoir poursuivre seul. A contrecœur, il se dirigea vers la porte entrebâillée et la poussa pour découvrir une pièce qui ressemblait fort à l'un des petits salons de sa résidence au Palais. C'était la même sobriété, le même style dépouillé des deux sièges de part et d'autre d'une table basse de bois sombre, la même absence de tout ornement aux murs d'ardoise gris clair, la même large baie ouverte dans la paroi qui faisait face à la porte et qui donnait sur ce qui semblait être un petit jardin. Le seul élément étrange était le plateau aux figures complexes d'un jeu de territoires posé sur la table avec ses pièces soigneusement rangées au bord des frontières extérieures. La chose la plus évidente à faire était de s'asseoir puis, si rien ne se produisait, d'aller faire un tour au jardin. Avec une certaine appréhension, il s'assit dans le siège du joueur aux pièces bleues.

Presque aussitôt apparut dans l'autre siège un homme d'âge moyen vêtu de l'abba bordé de fuchsia et d'or et portant les Marques blanches des personnes appartenant à la Maison Impériale. Bien qu'il se rendît compte qu'il s'agissait encore d'un hologramme, Julien se serait levé pour s'enfuir s'il n'avait été littéralement paralysé par une peur impossible à maîtriser.

- Bienvenue à vous, Sire. Quinze cycles, trois neuvièmes, dix-huit jours et cinq tchoutsö se sont écoulés depuis que vous avez honoré cet endroit de votre présence.

Bizarrement, la voix calme de l'apparition eu un effet immédiatement apaisant et évita peut-être à Julien de mouiller le coussin de son siège. Faisant enfin appel aux techniques de contrôle mental auxquelles ils s'était pourtant si longuement entraîné et qu'il avait si honteusement négligées jusqu'à présent, il répondit d'une voix relativement ferme :

- Veuillez me dire qui vous êtes, s'il vous plaît.

- Je suis l'interface à forme humaine de votre Sang Kang.

- Pouvez-vous aussi me dire qui je suis ?

- Vous êtes Yulmir, le Protecteur des Neuf Mondes.

- C'est absolument sûr ?

- Votre aspect physique a changé et l'analyse de vos émissions mentales dénote aussi de profondes modifications de votre moi-conscience, mais vous êtes indéniablement Yulmir. Je me permets de rappeler à Votre Seigneurie que, si tel n'avait pas été le cas, Elle n'aurait jamais pu parvenir jusqu'ici.

- Heu… Vous avez un nom ?

- Ma forme et ma personnalité sont calquées sur celles de Yangdehar de Dahldreng. Vous avez coutume de m'appeler Yang.

- Merci. Est-ce que vous pouvez me parler simplement, sans employer les titres honorifiques ?

- Bien-sûr, Sire, est-ce là votre désir ?

- Oui. Il m'est arrivé un tas de choses depuis que je suis venu ici, et je vais avoir besoin d'explications.

- Je suis à votre disposition.

- Je n'ai absolument aucun souvenir de ma vie en tant que Yulmir.

- Pouvez-vous préciser ?

- Je suis né sur un monde qui n'appartient pas au R'hinz.

- Vous voulez sans doute parler de la Terre ?

- Vous connaissez la Terre ?!

- Mes senseurs n'y sont jamais parvenus, mais je conserve de nombreux ouvrages imprimés sur ce monde qui le décrivent assez bien.

- Vous voulez dire que j'ai rapporté des livres ici ?!

- Oui.

- Je peux les voir ?

- Pour cela, il faudra vous rendre à la bibliothèque physique.

- Bon, ça peut attendre. Vous pouvez me dire pourquoi je n'ai pas pu entrer ici avec Xarax ?

- Votre haptir est conditionné pour vous empêcher de trop dévier d'un schéma général de comportement. Ce à quoi vous avez accès depuis cet endroit l'inciterait à prendre des mesures extrêmes.

- Il essaierait de me tuer, c'est ça ?

- Non. Il n'essaierait pas, il vous tuerait. Vous n'avez aucun moyen de vous protéger à coup sûr de votre haptir.

- Je crois qu'il a changé, vous savez.

- C'est extrêmement improbable.

- Pourtant lorsque je suis venu ici pour la première fois, il a découvert que je possédais déjà le klirk du Sang Kang. Il a failli me tuer, mais il a réussi à s'en empêcher.

- Si tel est vraiment le cas, il a beaucoup changé. Certains éléments me manquent cependant pour parvenir logiquement à une telle conclusion.

Julien se fit la réflexion qu'il était effectivement peu probable que la fréquentation assidue de Dillik fasse partie des paramètres habituels de la machine, quelle qu'elle fût, qui se cachait derrière l'hologramme.

- J'aimerais qu'il soit autorisé à entrer ici. Je suppose que c'est possible ?

- C'est théoriquement possible, en effet. Mais tous mes systèmes prédictifs le déconseillent fortement.

- Je peux savoir pourquoi ? Je vous rappelle que Xarax est mon ami et qu'il s'est toujours montré loyal. Sans lui, j'ignorerais jusqu'à l'existence de cet endroit.

- Il existe une forte probabilité pour que l'aide qu'il vous a apportée soit justement destinée à lui permettre d'accéder à ce lieu dans lequel il n'a, jusqu'ici, jamais pu pénétrer. S'il est autorisé à vous accompagner, il n'existera plus aucun endroit où vous pourrez échapper à sa surveillance avec un motif plausible.

- Vous voulez dire que je ne pourrai rien tramer derrière son dos, c'est ça ?

- Oui.

- J'ai déjà fait ça ?

- Oui.

- Pourtant, je me demande bien comment je pourrais cacher quoi que ce soit à quelqu'un qui se balade dans mon cerveau comme s'il était chez lui.

- Détrompez-vous, il est loin d'avoir accès à l'entièreté de votre univers mental. Et il vous serait relativement aisé d'en soustraire un domaine à sa curiosité. Je puis vous enseigner la méthode.

- Je suis sûr qu'il s'en apercevrait.

- Vous pouvez être certain du contraire. Vous l'avez déjà fait.

Julien n'aimait pas du tout le tour que prenait la conversation. Il allait devoir prendre une décision difficile. Personne n'aime avoir à choisir entre sa sécurité et la confiance accordée à un ami.

- Là, tout-de suite, il va falloir que j'aille rejoindre Xarax et je vais lui dire qu'il peut désormais m'accompagner ici. Je sais que vous n'êtes pas d'accord mais, si j'ai bien compris, je suis ici chez moi et je fais ce que je crois bon.

- Absolument. Et je n'ai pas à être ou non d'accord. Mon rôle est seulement de vous informer et non de vous conseiller.

***

- Mon vieux Xarax, il va falloir que je te fasse confiance. Les probabilités, comme il dit, sont franchement contre toi. Mais ce type, après tout, ce n'est qu'une machine. Il ne te connaît pas comme moi je te connais. Il insinue même que tu ne m'as aidé jusqu'à présent que pour me voler mes secrets. Tu te rends compte ?!

- Tu devrais prêter plus d'attention à ce que raconte cette machine. C'est un raisonnement parfaitement logique et tu aurais dû en tenir compte au lieu de venir tout me raconter.

- Tu sais très bien que je ne suis pas comme ça. Tu pouvais me tuer et tu ne l'as pas fait. Je n'ai pas particulièrement envie de mourir, mais vivre dans un monde où je ne pourrais pas te faire confiance, à toi, qui es celui qui me connais le mieux, ça ne m'intéresse pas. Et si tu dois me… enfin, si tu dois le faire un jour, tout ce que je te demande, c'est de ne pas me faire trop souffrir.

- Julien, entre ta vie et mon devoir, j'ai déjà choisi une fois ta vie. Je suis prêt à recommencer.

- Bon, alors c'est réglé. Je t'emmène au Sang Kang et tu pourras m'aider à poser les bonnes questions.

***

- Je constate que le corps de Maître Xarax a dû être réparé.

- En effet, il s'est fait tirer dessus il n'y a pas très longtemps. Mais il dit qu'on n'est pas ici pour bavarder et il voudrait savoir si vous avez une idée de la façon dont on s'y est pris pour le conditionner à me tuer.

- Il n'est pas nécessaire que vous vous donniez la peine de répéter ses pensées, je les capte en même temps que vous. Et oui, je sais comment on conditionne les haptirs.

- Vous pourriez peut-être nous l'expliquer.

- Certainement. Comme vous le savez, lorsque l'œuf du nouveau Haptir de l'Empereur éclot, il reçoit quelques gouttes de votre sang enrichi de Yel. Il est ensuite placé dans un nid destiné à lui procurer les conditions idéales pour son développement. Ce nid implante aussi par induction un certain nombre de connaissances et d'aptitudes indispensables à l'accomplissement de sa fonction de complément de l'Empereur. Il est hautement probable qu'en plus de ces données parfaitement identifiées, un certain nombre d'instructions cryptées sont aussi implantées à un niveau totalement inaccessible au sujet.

- Et qui a enregistré ces données ?

- Ceux-là mêmes qui ont établi le processus complet de perpétuation du système impérial : vous-même et le Cercle des Sages Fondateurs.

- Et Yulmir ne s'en souvient pas ?

- Le souvenir de tout le processus a été soigneusement effacé de sa mémoire. Sur son ordre.

- C'est complètement fou !

- C'est au contraire parfaitement logique. Le Cercle Fondateur voulait que Yulmir, quels que soient les changements qui pourraient se produire dans un futur impossible à prévoir, continue de préserver un mode d'organisation du R'hinz qui avait fait ses preuves. Il devait rester la cheville ouvrière de tout le système et demeurer à l'abri de toute déviation dans l'accomplissement de sa tâche. Il était essentiel qu'il ne puisse pas modifier l'ordre ainsi établi, quand bien même il le voudrait. Il disposait, et dispose encore d'un tel pouvoir qu'il pourrait devenir le plus dangereux despote jamais advenu dans l'univers connu. C'est là qu'intervient le Haptir de l'Empereur. Non seulement il est indispensable à l'accomplissement d'un certain nombre de fonctions essentielles, mais c'est aussi, secrètement, la garantie incorruptible que l'Empereur n'aura pas la possibilité de sombrer dans l'erreur. Et pour cela, Yulmir ne devait pas avoir la possibilité d'accéder au conditionnement de son Haptir. Il devait même totalement ignorer l'existence d'un tel conditionnement.

- Ben, c'est raté.

- Oui. Mais cela a quand même duré neuf mille huit cent soixante-trois cycles.

Julien émit un sifflement.

- Quand même !…

- Comme vous dites. Mais il y a un peu plus de mille huit cents cycles, alors que Yulmir s'était volontairement retiré des affaires du R'hinz après qu'on l'eût fermement prié, ainsi qu'il arrive de temps en temps, de ne plus se mêler d'influencer le destin des Neuf Mondes, il entreprit, alors que la civilisation retournait doucement au chaos, d'explorer un peu l'univers inconnu. C'était une occupation à laquelle il se livrait parfois, pour le pur plaisir d'exercer en libre Passeur un Art où il était passé maître depuis fort longtemps. Et là, il eut la chance inouïe de découvrir un nouveau monde, le vôtre, en fait. Il y laissa, bien-sûr, un klirk-cible et entreprit de visiter régulièrement la Terre. Il y fit même des séjours de plusieurs années, heureux de pouvoir occuper utilement les cent cycles durant lesquels, comme il l'avait déjà fait plusieurs fois, il laissa les Neuf Mondes, délivrés du joug insupportable de son autorité, prendre soin de leurs affaires.

- Niil m'en a parlé, je crois. Ça ne s'est pas très bien passé, hein ?

- Trois cents cycles ont été nécessaires pour réparer le gâchis. Et certaines choses ont été détruites à jamais.

- Mais, il n'aurait pas pu revenir plus tôt ?

- Peut-être. Mais les peuples, en général, tiennent à persévérer dans leurs erreurs jusqu'à leurs ultimes conséquences. On n'obtient pas grand chose en essayant de les contraindre à la raison et souvent, en voulant faire leur bien, on accomplit tout le contraire. En tout cas, la leçon semble avoir porté.

- Et Yulmir, il y a longtemps qu'il savait, pour le conditionnement de Xarax ?

- Non, c'est assez récent. En fait, ce n'est que du temps de votre prédécesseur, Maître Xarax, que Yulmir a fini par comprendre.

-Et à moi, il n'en a jamais parlé.

- Il craignait d'être obligé de se défendre et il avait de l'affection pour vous.

- Moi aussi, à ma façon, je l'aimais bien.

- Il a été contraint de vous dissimuler beaucoup de choses. Pourtant, pouvoir compter sur votre coopération l'aurait bien aidé.

- Vous allez nous dire ce qu'il cachait ?

- Vous êtes le maître, ici. Je vous dirai tout ce que je sais. Si Maître Xarax pense pouvoir contenir sa violence…

- Ne vous préoccupez pas de ma violence. Je m'en charge.

- Eh bien, pour aller au plus simple, on peut dire que, depuis longtemps, Yulmir désirait par-dessus tout mourir.

- Hein ?!!!

- Si vous y songez un peu, vous constaterez vite qu'il n'y a rien là de bien étonnant.

- Mais il pouvait mourir !

- Si vous appelez mourir le fait de voir son corps cesser de fonctionner, il pouvait effectivement mourir. Mais c'était pour se manifester à nouveau dans un corps tout neuf, semblable à celui qu'il venait de quitter. Certes, une bonne partie de ses souvenirs disparaissaient. Personne, à part une machine ne peut supporter l'accumulation des souvenirs de plus de dix mille cycles. Mais il avait toujours conscience d'être lui. Quelque chose en lui ressentait le poids de ses existences passées. Il avait de plus en plus le sentiment d'être contraint à revivre sans cesse la même histoire. De plus, il a fini par avoir la conviction que le R'hinz se maintenait ainsi dans une sorte de stagnation malsaine. Il a noté ses réflexions et vous pourrez en prendre connaissance quand vous le voudrez. Toujours est-il qu'il est un jour parvenu à la conclusion que sa mort définitive était souhaitable à tout point de vue. Mais la chose était beaucoup plus difficile à réaliser qu'on pourrait le penser.

- A cause de son Haptir !

- Oui, c'était un des principaux obstacles. Il y a plus de trois mille cycles qu'il essaie et, les premières fois, il a eu la naïveté de se confier à son Haptir.

- Qui l'a tué pour l'empêcher de mourir vraiment !

- Oui. Et lorsqu'il reprenait conscience dans un nouveau corps, il avait oublié sa tentative et se consacrait avec zèle à son devoir. Mais il a fini par trouver des moyens de se laisser, en quelque sorte, des messages d'une existence à l'autre. Ce n'était pas facile mais, heureusement, il avait réussi à intégrer profondément la nécessité de cacher à son Haptir ses tendances à s'écarter du droit chemin. Il a créé ce lieu. Yulmir était d'une remarquable intelligence et avait eu beaucoup de temps pour apprendre à maîtriser toutes les technologies nécessaires. En fait, il a essentiellement créé une entité qui utilise les capacités de calculs et les fonctions supérieures du Sang Kang pour transformer cette salle en un sanctuaire inviolable qui le mettait à l'abri de la curiosité native de ses Haptirs. A partir de ce moment, il disposait d'un moyen efficace de conserver plus ou moins les progrès accomplis d'une existence à l'autre.

- Mais, il ne pouvait venir au Sang Kang qu'avec l'aide de son haptir.

- En fait, c'est la première chose qu'il a réglée. Le Sang Kang existe depuis le commencement de toute cette histoire. C'est en quelque sorte le cœur technique du système. Vous verrez, quand vous l'explorerez plus complètement, qu'on peut faire bien des choses à partir d'ici. Et Yulmir finit par s'interroger sur le fait qu'il ne pouvait y avoir accès sans son Haptir. Il lui est plusieurs fois arrivé de lui demander de l'aider à mémoriser la Clé. Et comme il se heurtait toujours au même "Je ne peux pas", il finit bien-sûr par s'efforcer de la mémoriser, pour ainsi dire, en contrebande. En essayant de la graver peu à peu dans son esprit au fil de ses utilisations successives. Il en est mort plusieurs fois avant de se douter que cette mémorisation devait se faire à l'insu total du Haptir. Et il finit par y parvenir ! Ce fut un exploit admirable. Un chef-d'œuvre d'ingénierie mentale. Malgré tout, il lui arriva encore plusieurs fois d'être surpris avec cette image dans son esprit et d'en payer le prix.

- Comme ça a failli m'arriver à moi aussi.

- Oui.

- Julien, j'aimerais qu'on quitte cet endroit. Tout ça… Emmène-moi sur Dvârinn !

Julien n'avait pas besoin d'explications : toute cette histoire bouleversait Xarax et il luttait depuis trop longtemps pour garder son contrôle.

- On peut sauter depuis ici ?

- Vous le pouvez, répondit l'image de Yangdehar de Dahldreng.

***

Il faisait nuit, sur l'île de Djannak. Julien déposa Xarax sous la pluie, dans une obscurité totale et le laissa immédiatement, après l'avoir assuré qu'il viendrait le chercher le lendemain au même endroit.

La végétation locale allait encore souffrir !

Chapitre 59
Un élève très particulier

- T'as pas vu Xarax ?

- Xarax est parti jusqu'à demain.

- Il est encore en mission ?

- Oui.

- Bon. Quand est-ce qu'on retourne naviguer ?

- Je ne sais pas. Pourquoi, tu as besoin de vacances ?

- J'ai toujours besoin de vacances !

En attendant le retour d'Ambar et le repas du soir Dillik "profitait" un peu de Julien. Confortablement installé sur ses genoux il se laissait envelopper dans cette tendresse toute simple qui est la marque d'une véritable intimité. Et Julien, pour sa part, le nez plongé dans sa chevelure noire où se mêlaient la fragrance des plantes de son dernier bain et un arôme sui-generis inimitable, puisait dans cet abandon confiant un réconfort bienvenu.

Hélas, le carillon annonçant une visite vint trop tôt mettre un terme à cette paix. C'était un messager officiel. Pire, c'était un de ces hérauts d'apparat chargés des communications les plus protocolaires et Julien, averti en catastrophe par un Gardien affolé, n'eut que le temps d'enfiler un abba de demi-cérémonie pour recevoir, sans faire insulte à son commanditaire, un personnage aussi formel.

Dans les méandres ampoulés d'un message verbal délivré dans le plus exquis Haut-parler, Julien parvint tout juste à distinguer que le Cercle Majeur des Passeurs, qui se répandait au passage en compliments sur les prouesses accomplies par le Protecteur des Neuf Mondes dans cet Art du Passeur qui lui était si cher, informait Sa Seigneurie que son Tsenn kenn (Possesseur du Nom), Yülien Yalil Wilah ek Aïn avait réalisé avec une étonnante précocité son Premier Bond. Le Cercle Majeur des Passeurs félicitait son Akou Nyipa, Sa Seigneurie Yulmir, Protecteur etc., et s'interrogeait respectueusement sur la suite que Sa Seigneurie souhaitait donner à cet heureux événement. Suivaient les classiques souhaits de Longue Vie et Bonheur Éternel, ainsi que des protestations renouvelées d'inébranlable confiance dans l'Immuable et Pénétrante Sagesse du Plus Parfait Joyau du R'hinz.

Le Plus Parfait Joyau, fit immédiatement servir des rafraîchissements à l'Honorable Messager dans le même temps qu'il envoyait quérir d'urgence Maître Wenn Hyaï qu'on tira, pour la circonstance, d'un bain réparateur que la bonté, frisant l'indulgence coupable, de Karik agrémentait d'une de ces séances de grattage où il était devenu expert.

- Le petit est vraiment précoce ! Encore plus qu'Aïn lui-même, si je me souviens bien. Félicitations !

- Vous savez, je n'y suis pour rien.

- Qui sait ?

- Et qu'est-ce qu'on attend que je fasse, maintenant.

- En tant qu'akou et Passeur, vous devriez prendre en charge son éducation. Mais je ne pense pas que ce soit ce que le Cercle attend. Ils ont déjà dû lui prévoir un instructeur.

- Qu'est-ce que vous en pensez ?

- Vous êtes très occupé. Vous avez d'autres responsabilités.

- Wenn Hyaï, vous ne savez pas mentir.

- Bien. Je pense qu'il faut respectueusement envoyer le Cercle se faire… Il faut poliment leur dire qu'ils peuvent retirer leurs griffes avides de la fourrure du gamin et que vous allez vous charger personnellement de son éducation. Ce petit est probablement un prodige ! Vous avez tout ce qu'il faut pour l'initier. Pensez que vous êtes celui qui va transmettre le pouvoir de créer des Maîtres Passeurs au prochain Grand Maître du Cercle ! Si vous leur laissez le petit, ils vont essayer d'en faire leur marionnette. Ce serait du gâchis.

- Dites donc ! On dirait que vous ne les portez pas dans votre cœur !

- J'ai mes raisons. Je vous raconterai peut-être ça plus tard.

- Mais je ne saurai pas quoi faire ! Et comme vous dites, j'ai parfois un emploi du temps chargé.

- Je vous aiderai. Faites-moi confiance. On y arrivera.

- Je vous fais confiance. Et vous êtes un excellent professeur.

- Vous êtes un élève très doué.

- Bon, alors, qu'est-ce que je dis au messager ?

***

- Honorable Messager, veuillez utiliser le style qui convient pour transmettre ma réponse. Je compte sur vous pour que ce soit un modèle de respect et de diplomatie. Vous ne seriez pas ici si vous n'étiez pas un expert dans l'Art de dire les choses en prenant toutes les précautions nécessaires. Est-ce que je me trompe ?

- Le jugement de Sa Seigneurie est sans doute beaucoup trop indulgent, mais j'ai effectivement été instruit dans l'Art délicat de la Communication politique.

- A la bonne heure ! Eh bien, je vous serais reconnaissant d'employer tout votre talent à m'éviter des frictions avec le Cercle des Passeurs.

- Je m'y efforcerai Votre Seigneurie.

- Comment vous appelle-t-on ?

- Yangden Lhato, pour servir Sa Seigneurie.

- Honorable Yangden, vous allez donc répondre à ces honorables Maîtres Passeurs du Cercle Majeur que je me rendrai demain sur Yiaï Ho pour récupérer mon Tsenn kenn et que j'ai la ferme intention de l'éduquer moi-même avec l'aide du Maître Passeur Wenn Hyaï, lui-même membre du Cercle. Ça ne va pas leur plaire. Enveloppez ça comme vous voudrez. Je serai très satisfait si je ne reçois pas un message de protestation officiel.

L'Honorable Messager s'autorisa à sourire et prit congé, fermement décidé à mener à bien son ambassade.

***

L'ambiance dans le Clan de Katak était à une prudente réserve. Bien-sûr, chacun se réjouissait de la précocité du Tsenn kenn de l'Empereur, mais la perspective de confier son éducation, ainsi que le voulait la Tradition, à un Akou nyipa qui, s'il était un authentique Maître Passeur, n'était tout-de-même qu'un humain suscitait quelques craintes. Cet humain, fût-il le Protecteur des Neuf Mondes, ne pouvait assurément pas… D'ailleurs, le Cercle lui-même… Et de toute façon, une telle précocité n'augurait sans doute pas que des bonnes choses, et il convenait de garder un œil particulièrement vigilant sur… etc.

Contrairement aux membre les plus vénérables et donc, les plus farouchement conservateurs de sa famille, Yülien lui, avait du mal à se retenir de sauter partout pour exprimer sa joie. Il s'en abstint cependant avec une prudence qui excédait ses jeunes années et issue, en fait, des sages conseils d'un frère aîné, parfaitement conscient de ce qui se jouait là et suffisamment dépourvu de jalousie mesquine pour ne pas tenir rigueur à son cadet de l'intérêt qu'on lui portait et, surtout, de son éventuelle bonne fortune.

- Si tu fermes ton clapet, lui avait-il dit en substance, il y a une toute petite chance pour que ton Akou nyipa t'emmène avec lui. Si jamais tu l'ouvres, tu peux être certain que les vieux vont te boucler jusqu'à ce que tu sois capable de les bouffer tout crus, et c'est pas demain la veille !

C'est donc avec toutes les apparences d'une indifférence blasée que Yülien accueillit Julien, plongeant ce dernier, qui s'était attendu à devoir se défendre des assauts affectueux auxquels il était accoutumé, dans une confusion qu'il eut quelque peine à masquer jusqu'à ce que, le contact ayant été établi, retentît dans sa tête un appel désespéré :

- Akou ! Ils veulent me garder ! Tu les laissera pas faire, hein ?!

- Bonjour à toi, Yülien. Je suppose que ça veut dire que tu es d'accord pour venir vivre avec moi au Palais ?

- Bien-sûr !

- Alors sois tranquille, personne ne pourra m'empêcher d'emmener mon Tsenn kenn préféré.

- T'en as d'autres ?!

- Non. Mais si c'était le cas, tu serais mon préféré. Et, à propos, je te félicite pour ton Premier Bond. Il va falloir que tu me racontes ça en détail.

- Ambar est pas là ?

- Il sera là pour le banquet. Il m'a empêché de dormir la moitié de la nuit pour me parler de ce qu'il voulait faire avec toi quand tu serais là. Tu as aussi le bonjour d'Akou Ugo, et l'Oncle Subadar promet de te gratter la tête si tu n'essaies pas de l'endormir.

- Et Maître Wenn Hyaï, il est pas avec toi ?

- Il va arriver dans un petit moment. Tu n'aurais pas voulu que ton Akou demande à un autre Passeur de le transporter comme un passager ?

- T'es venu tout seul ?!

- Mais oui. Et je compte bien te ramener moi-même.

- T'es guéri, alors !

- On peut dire ça, oui.

- T'es un vrai Maître Passeur ?

- C'est ce que dit Wenn Hyaï.

***

Les négociations furent courtoises, mais durèrent plusieurs heures. Le Clan rechignait à lâcher son petit prodige. Mais Wenn Hyaï pouvait se montrer aussi tenace et procédurier que les vieux chefs du Clan et, lorsque ceux-ci, sournoisement incités par un adversaire faussement maladroit, commirent l'erreur de se référer au Grand Livre des Traditions pour appuyer leur refus poli, il leur administra l'équivalent d'une volée de bois vert en citant des paragraphes entiers de la section consacrée aux "Us des Honorables Passeurs et Coutumes immémoriales de leurs Clans".

Heureusement, en êtres éminemment raisonnables, les Passeurs savaient reconnaître avec grâce une défaite, surtout lorsqu'elle était infligée par un Maître aussi respecté que Wenn Hyaï, dont les éventuels différends avec le Cercle Majeur ne ternissaient en rien une réputation d'immense courage et d'absolue loyauté. Ils se résignèrent donc à laisser tailler par d'autres leur diamant encore brut et acceptèrent de participer avec un entrain sincère au banquet de Premier Bond importé spécialement des cuisines du Palais.

Comme promis, Ambar assista aux réjouissances et retrouva avec plaisir quelques-unes des sommités qui lui prodiguaient à l'occasion conseils et encouragements tout en bénéficiant parfois, avec beaucoup moins d'ostentation, de quelques unes de ces intuitions fulgurantes qui commençaient à le rendre célèbre dans les cénacles des mathématiques les plus ésotériques.

Chapitre 60
Felix coniunctio

- Il va falloir faire quelque chose, pour ces deux-là.

- Pour Ambar et Yülien ? Qu'est-ce que vous voulez dire par là, Subadar ?

- Vous ne voyez pas ?

- Il fait trop chaud pour jouer aux devinettes. Qu'est-ce que je ne vois pas ?

- Ils sont faits pour être Nyingtchik, deux-en-un.

- Ah. Comme vous et Yol, c'est ça ?

- Oui.

- Vous en êtes sûr ?

- Le contraire m'étonnerait énormément.

- C'est vrai qu'ils sont ensemble chaque fois qu'ils le peuvent. Yülien dormirait dans notre lit, si j'étais d'accord !

- Vous devriez le laisser faire.

- Vous êtes sûr ?

- Tout-à-fait. Il en a besoin. Je sais que Yol est ravi de l'accueillir, mais il m'a dit aussi que le petit avait besoin d'autre chose. C'est pourquoi je vous en parle.

- Si Ugo est du complot, je n'ai plus qu'à obéir. Qu'est-ce que je dois faire ?

- D'abord, les séparer le moins possible. Ambar peut être présent, et même participer, à l'entraînement de Yülien. Et si le gamin se couche à ses pieds pendant qu'il discute topologie combinatoire avec les grosses têtes de la Haute Commission, ça ne peut faire de mal à personne.

- C'est tout ?

- C'est à peu près tout, mais c'est beaucoup. Il faut vous habituer à les voir comme une seule personne. Leur lien est déjà très fort et va se renforcer encore. Lorsqu'il seront prêts, ils vous demanderont de les faire Nyingtchik.

- Et comment est-ce que je ferai ça ?

- Je vous donnerai les détails le moment venu, mais pour eux ce sera un peu la même chose que ce que vous avez fait avec le Neh kyong de Tchiwa Ri Kor.

- Il vont devenir en quelque sorte, frères de sang et d'esprit, c'est ça ?

- Oui.

- Par toutes les Puissances du R'hinz ! comme dirait Niil, un Passeur surdoué doublé d'un génie des maths ! Ça nous promet bien du plaisir.

- Ça, c'est le bon côté de la chose.

- Ah bon ? Et le mauvais, c'est quoi ?

- Attendez un peu que la puberté frappe Yülien !

***

La puberté ne frappa pas tout-de-suite Yülien, mais son insatiable curiosité pouvait parfois indisposer Julien.

- Ambar, si ce gamin ne descend pas du lit immédiatement, tu termineras tout seul !

- Je ne vois pas pourquoi ça te gêne, il ne te touche même pas.

- Tu me prends pour un imbécile ? Tu crois que je ne sais pas que ce petit pervers ne se contente pas de te lécher les orteils ? Il est installé dans ta tête !

- Il est curieux, c'est tout. Je ne vois pas ce qu'il y a de mal.

- Il y a que je suis son Akou.

- Et alors ?

- C'est… Ça n'est pas normal. C'est de l'inceste !

- Là, tu violes carrément la logique. Pour qu'il y ait inceste, il faut un lien de parenté biologique.

- Je sens que je vais brutalement violer autre chose si tu continues à ergoter, Monsieur Je-sais-tout.

- Encore des promesses !

- Et puis, il est beaucoup trop jeune.

- Tu veux rire ! Techniquement, il est plus vieux que Dillik. Il va bientôt me rattraper. On n'y peut rien si les passeurs grandissent plus vite que les humains. Remarque, après, ça s'arrange.

- Ne me fais pas un cours de biologie comparée. A cette heure-ci, j'aimerais mieux autre chose. Un moment d'intimité, par exemple.

- Là, tu changes de sujet. Yülien n'est absolument pas trop jeune.

Julien soupira.

- D'accord, il n'est pas trop jeune. Mais quand même, je préférerais qu'il se débranche. Tu veux bien ?

- Bon, si tu y tiens.

- Merci.

- Mais ça va le rendre triste. Il va penser qu'on le rejette. Et moi, de le savoir malheureux…

- Tu te fiches de moi, hein ?

- Oui.

***

- Akou, tu m'aimes autant qu'Ambar ?

- Ça n'est pas la même chose. Tu n'es pas jaloux, quand même ?

- Non… mais… Et ça te fait rien qu'Ambar, y m'aime bien ?

- Je ne peux pas dire que ça ne me fait rien. Je suis content qu'il t'aime comme ça. Très content, même. Je suis content pour vous deux. Il faut que je m'habitue, c'est tout.

- Tu crois qu'on pourra être Nyingtchik, un jour ?

- Ça dépend de vous, non ?

- Bien-sûr, mais toi, qu'est-ce que tu crois ?

- Je crois que si je continue à te gratter la tête suffisamment longtemps, tu vas tricher et finir par me persuader de t'aimer autant qu'Ambar.

- Non ! Sérieusement.

- Sérieusement ? Je crois que vous êtes faits l'un pour l'autre. Comme Maître Subadar et Maître Yol.

- Akou Ugo, il me raconte tout le temps des histoires de quand t'étais petit. C'est vrai que tu savais qu'il te comprenait, quand tu lui parlais ?

- C'est vrai. Les grandes personnes me disaient que ça n'était pas possible, mais moi, j'étais sûr du contraire. Même quand il faisait l'idiot pour donner le change.

- Donner le change ?

- Ugo avait une idée précise de ce qu'il devait faire pour me renvoyer sur Nüngen. Pour ça, il fallait qu'on le laisse tranquille. Le mieux, c'était qu'on le prenne pour un chien ordinaire. Et ça a marché.

- Tu l'aimes bien, hein, Akou Ugo. Tu crois qu'il aurait pu être ton Chenn da ?

- Non, c'était déjà celui de Maître Subadar. On ne peut pas avoir deux Chenn das dans sa vie.

- C'est pour ça qu'il faut être bien sûr de choisir le bon, hein ?

- Tu crois vraiment qu'on choisit ?

- C'est vrai. T'as raison. On le fait pas exprès. Ça arrive comme ça… T'en as déjà eu un, toi, de Chenn da ?

- Je ne sais pas, Yülien. Il y a beaucoup de choses dont je ne me rappelle pas.

- Mais quand même, si t'avais eu un Chenn da, tu t'en souviendrais, non ? Moi, je suis sûr que je pourrais pas oublier Ambar. Jamais !

- J'en suis certain aussi.

- Et toi non plus, je pourrais pas t'oublier, tu sais.

- Je suis très flatté.

- Mais c'est vrai !

- Et je te crois. Tu veux que je te gratte le ventre, maintenant ? On a encore un peu de temps, avant qu'Ambar n'arrive.

- D'accord !

- Yülien ! J'ai dit " le ventre ".

- Ben quoi ? C'est le ventre.

- Ça, c'est le bas-ventre !

Chapitre 61
Disparus

- Les deux génies ne sont pas avec vous, Subadar ?

- Non. Ils sont partis depuis près d'un tchoutsö.

- Il ne faut pas tout ce temps pour traverser un couloir. Savez-vous où est Wenn Hyaï ?

- Il est sur Dvârinn, avec Tannder.

Julien saisit le maillet d'un petit gong placé sur la table de travail favorite de Subadar et fit retentir une note perçante qui provoqua, après un délai étonnamment bref, l'arrivée vrombissante de Xarax.

- Tu sais où sont Ambar et Yülien ?

- Je vais les… Je ne les sens plus !

- Tu es sûr ?!… Pardon, évidemment que tu es sûr. Et si tu ne les sens plus, c'est qu'ils ne sont plus au Palais.

- Ni même sur Nüngen !

- Subadar, ils ne sont plus sur Nüngen. J'ai bien peur que Yülien ne se soit senti des ailes.

- C'est ma faute. J'aurais dû me méfier.

- Tu ne peux pas passer ton temps à t'assurer en permanence que tout le monde est là.

- De toute façon, Ambar a mon klirk personnel autour du cou. Je ne pense quand même pas qu'il s'en soit débarrassé ! Subadar, je vais faire prévenir Wenn Hyaï et partir à leur recherche avec Xarax. Gardez Dillik près de vous, s'il vous plaît.

Il était inutile de se rendre sur chaque monde pour savoir s'ils s'y trouvaient. Dans le chaos maintenant familier de l'En-Dehors, Julien se mit à chercher la "saveur" caractéristique de sa propre signature dans la version unique correspondant à ce klirk-cible particulier qu'il avait donné à Ambar. La tâche devait être relativement simple. Il s'était souvent entraîné en prévision, justement, d'un cas semblable et, à chaque fois, il avait rapidement localisé Ambar. Mais cette fois, il semblait que quelque chose n'allait pas. Ou le klirk avait simplement disparu ou…

En fait, rien ne pouvait expliquer une telle absence. Si quelque chose était clairement perceptible dans l'En-dehors, c'était bien un klirk-cible. La distance ne comptait pour rien, non plus que le temps. Certains klirks-cibles étaient vieux de plusieurs millénaires et auraient guidé sans le moindre problème leurs propriétaires si ceux-ci n'étaient morts depuis longtemps. Julien pouvait encore sentir des klirks anciens de Yulmir. Et détruire un klirk-cible n'est pas chose facile ; les fours suffisamment chauds ne sont pas légion. Le détruire accidentellement est virtuellement impossible à moins de sauter dans…

- Ils n'ont quand-même pas sauté dans une étoile ? !!!

- Même ce petit casse-cou de Yülien ne ferait pas une bêtise pareille. Si tu es sûr de ne pas le sentir, le mieux est de retourner au Palais.

***

- Wenn Hyaï, vous vous êtes trompé, on n'a pas eu à attendre la puberté de Yülien pour avoir des ennuis.

- Normalement, même s'il était incapable de se souvenir du klirk du Palais, ce que je ne crois pas, Yülien aurait dû au moins pouvoir revenir dans le R'hinz en empruntant la Table.

- C'est bien ce qui m'inquiète.

- Voulez-vous que nous tentions à nouveau de les localiser ?

- Allons-y. Et Xarax nous accompagne.

- Bien-sûr. Mais il faut d'abord retrouver votre calme, sans quoi nous aurons d'autres ennuis. Je pense que vous devriez accepter un peu d'aide de Xarax, pour cette fois.

Instantanément, sous l'influence directe du haptir maintenant libre de jouer avec ses émotions, Julien sentit s'évanouir la terrible tension qui crispait son corps et son esprit sans qu'il s'en soit jusque-là vraiment rendu compte. Solidement accroché à Wenn Hyaï, il les projeta de nouveau dans l'En-dehors. Cependant, il eut beau chercher de plus belle en suivant scrupuleusement les instructions du Maître Passeur, il ne parvint pas à déceler la moindre trace du klirk. Il fallait se résoudre à croire que les deux amis avaient été effacés de l'univers.

De retour dans le monde "normal", Julien tint conseil avec Subadar. Wenn Hyaï, bien qu'il fût certain qu'une telle chose ne s'était jamais produite, avait tout-de-même proposé d'aller, toute honte bue, s'enquérir auprès des historiens du Cercle Majeur d'éventuels précédents. Mais Julien préférait n'informer le Cercle qu'en dernier recours. Cette histoire fournirait un trop beau prétexte aux caciques du Cercle pour exiger d'avoir désormais la haute main sur la formation de Yülien. Subadar était lui aussi de cet avis et décida de consulter immédiatement ses propres archives.

Julien et Xarax n'avaient même pas besoin de se consulter pour savoir qu'aussitôt qu'ils quitteraient Subadar, ils laisseraient Dillik à la garde vigilante de Wenn Hyaï pour aller, eux-aussi, fouiller d'autres archives.

***

Dès qu'ils furent dans le corridor du Sang Kang, Julien pensa simplement "archives" et une porte s'ouvrit, révélant une petite pièce guère plus grande qu'une chambre d'un hôtel modeste, lambrissée de bois clair et qui ne contenait qu'un fauteuil d'aspect confortable.

Lorsqu'il se fut assis après avoir refermé la porte, la lumière diminua considérablement pour se réduire à une pénombre propice aussi bien à la sieste qu'à une réflexion apaisée. Prévenu par Xarax, Julien ne sursauta pas lorsqu'une voix neutre lui demanda poliment ce qu'il souhaitait savoir.

- Y a-t-il déjà eu une ou des disparitions de klirks-cibles ?

- Si, par disparition, on entend des tentatives pour dérober des klirks-cibles, on en recense quatre mille trois cent vingt-huit depuis…

- Je ne parle pas de ça. Des klirks-cibles ont-ils déjà complètement disparu, sans qu'on puisse les retrouver.

- De nombreux klirks-cibles sont actuellement perdus du fait de la mort de leur propriétaire. Comme Votre Seigneurie le sait, de tels objets-balises ne sont perçus que…

- Je sais, merci. Est-ce qu'il est déjà arrivé qu'un Passeur ne retrouve pas un des ses propres klirks-cibles ?

- Wayak l'Étourdi, sur la fin de sa vie, se plaignait de la disparition de ses klirks, tout comme You Wenn le Gâteux, ainsi qu…

- Stop ! Est-ce qu'il est déjà arrivé à Yulmir d'être incapable de retrouver un klirk-cible ?

- Je n'ai aucun compte-rendu d'un tel événement. Ce qui ne signifie nullement qu'il ne se soit pas produit sans que j'en aie été informé.

- Est-il possible qu'un klirk-cible se désactive accidentellement ?

- La probabilité d'un tel événement n'est pas même calculable.

- Est-il possible de désactiver un klirk-cible ?

- Oui.

- Comment ?

- Il suffit de le détruire. La fusion est en général le moyen utilisé.

- Y a-t-il d'autres moyens.

- On pense que certains Neh kyongs ou Dre Tchenns détruisent les klirks lorsqu'ils font basculer un territoire dans leur réalité, mais on n'a aucune idée du procédé qu'ils utilisent, si tant est qu'ils le fassent vraiment.

- Est-ce qu'un klirk-cible qui entrerait dans le territoire d'un Neh kyong ou d'un Dre Tchenn ne pourrait plus être senti par son propriétaire ?

- Non. Pour cela, il faudrait que cette entité fasse basculer ledit territoire dans sa propre réalité.

- Comme ce qui s'est produit pour Tchenn Ril ou Tchiwa Ri Kor ?

- Je ne sache pas que Tchiwa Ri Kor ait basculé.

- C'est vrai.

- Mais il est vraisemblable que si un klirk se trouvait à Tchenn Ril, il serait actuellement impossible de le localiser. Ceci, n'est bien-sûr qu'une conjecture dont la probabilité n'excède pas 92,532864…

- Merci, cette estimation me suffit.

- Dois-je déduire des questions de Sa Seigneurie qu'un klirk-cible impérial se trouve actuellement manquant ?

- Oui.

- S'agit-il du klirk-cible affecté en permanence à la localisation du Noble Frère Ambar des Ksantiris ?

Julien se demanda un instant comment cette fichue machine pouvait-être aussi bien renseignée, mais il jugea inutile de s'en informer sur le moment.

- Oui, effectivement.

- Mes senseurs ne perçoivent effectivement plus la présence du Noble Frère, non plus que celle du Tsenn kenn Yülien. Leur absence remonte à un tchoutsö, quarante-huit tikas et vingt-huit kétchiks, vingt-neuf, trente, trente-et-un, tr…

- Merci.

***

De retour au palais, Julien dut s'employer à calmer quelque peu l'angoisse de Niil et afficher une sérénité qu'il était loin de ressentir. En moins d'une heure, il avait épuisé toutes les ressources auxquelles il pouvait penser et personne, jusqu'à présent, ne se montrait capable de lui suggérer la moindre action. Les deux amis avaient bel et bien disparu et le klirk impossible à dissimuler qui était censé permettre de les retrouver instantanément semblait avoir décidé de s'éteindre.

La soirée fut sinistre. Dans le salon privé les proches, réunis autour de ce qui aurait pu passer pour un buffet de veillée funèbre, s'efforçaient de ne pas exprimer à haute voix la conclusion qui s'imposait cependant à tous : on avait fort peu de chances de revoir les disparus. Eussent-ils été enlevés par un ennemi, si puissant fût-il, l'espoir d'une action, même suicidaire, aurait apporté quelque soulagement.

Dillik, blotti sur les genoux de Julien, s'efforçait sans grand succès de faire bonne figure. Les larmes n'étaient pas loin.

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© Engor

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