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Engor
Julien et les Neuf Mondes
Tome 2 Julien empereur
Chapitres 13-27
Chapitre 13 L'amour, pas la guerre!
Le peu de vie privée
Julien tenait plus que tout à ces moments d'intimité où les adultes se retiraient et laissaient les amis se retrouver entre eux. Xarax, bien sûr, était toujours discrètement présent dans un coin mais, outre qu'il était le plus souvent pratiquement invisible, sa relation étrange avec Dillik et Julien faisait qu'il ne semblait pas appartenir vraiment à la catégorie ordinaire des adultes. Par un accord tacite, ils évitaient d'évoquer les questions qui les préoccupaient tout le reste du temps, même si, parfois, une discussion "sérieuse" pouvait venir tempérer cette insouciance affichée. Étrangement, ils étaient parfaitement capables de rire et de chahuter quelques heures seulement après avoir échappé à la mort. Ils n'oubliaient pas le danger, mais une sorte d'instinct de préservation les poussait à le mettre entre parenthèses dès qu'il n'était plus nécessaire de s'en préoccuper directement.
Pour l'heure Dillik, partenaire de Niil dans une partie de cartes acharnée qui les opposait à Ambar et Julien, s'efforçait de distraire l'adversaire par des manœuvres d'une loyauté douteuse.
- Dillik, ça n'est pas la peine de prétendre que ton laï est trop court, l'avertit Julien. Assieds-toi correctement ou je t'oblige à porter un caleçon.
- C'est pas moi qui ai commencé. Regarde un peu Ambar. À cause de lui, Niil arrête pas de nous faire perdre des points.
- Ça n'a rien à voir. Ambar a trop chaud, c'est tout. Alors que toi
Et puis Niil ne s'intéresse pas à ces choses-là, c'est bien connu.
- Qu'est-ce qu'y faut pas entendre ! En plus, ça fait cinq jours jours que Karik est parti.
- Je ne vois pas le rapport.
- Ben, ça lui manque.
- Je peux le comprendre. Ce cher Karik a vraiment une conversation tout-à-fait passionnante.
- C'est pas sa conversation, qui lui manque. C'est son
- Dillik !
-
côté confortable au lit.
- Quand vous aurez fini de parler de moi comme si je n'étais pas là
Julien ne fit pas mine de l'avoir entendu :
- Justement, tu devrais être content. Comme ça Niil a tout le temps de s'occuper de toi.
-
on pourra peut-être continuer à jouer.
- Oh, mais il s'occupe de moi. Je suis content. C'est lui qui dit qu'y a des choses que je peux pas faire aussi bien.
- Je suis sûr qu'il dit ça uniquement pour te taquiner.
- Non, on a essayé. Il dit que mon sang neh, il est trop petit !
- Dillik !
- Quelle idée ! Il est très bien, ton sang neh.
- Ben, il est quand même plus petit que celui de Karik. Même le tien, il est plus petit, malgré que t'as déjà des poils.
Dillik faisait là une allusion outrageusement flatteuse aux quelques poils translucides, orgueil de leur propriétaire, qui commençaient à pousser timidement à la racine du pénis de Julien et qu'on pouvait effectivement apercevoir, sous un éclairage favorable, pour peu qu'on s'en approche assez pour les toucher presque du bout du nez.
- C'est vrai. Mais tu sais bien que ça n'est pas la taille qui compte.
- Lui, il dit que pour ça, y faut quand même qu'y en ait assez. Enfin
plus, quoi. Karik, il paraît que c'est très bien. Mais je suis sûr que toi aussi
- Dillik !
-
ça devrait aller. Aïe ! Moi ce que j'en disais, c'était pour te rendre service. C'est vrai ça, je suis même sûr qu'Ambar, ça l'embêterait pas. Hein, que ça t'embêterait pas.
- Qu'est-ce qui ne m'embêterait pas ?
- Dillik !
- Ben, si Julien il essayait, pour voir si
Aïe ! Arrête ! Tu vas faire tomber les cartes.
- Moi, je ne suis pas jaloux. Pourvu qu'il essaie avec moi d'abord, j'ai rien contre.
- Ambar !
- Ben quoi ! C'est pas parce qu'il est le plus grand qu'il doit tout le temps passer en premier
Tiens ! Ça y est ! On a gagné ! Tu ne trouves pas qu'il est tard ? On devrait aller se coucher
Je suis sûr que tu as envie d'aller au lit.
- Obsédé ! Retire ta main de là ! Qu'est-ce que les gens vont penser ?
Malgré les apparences et le caractère assez leste des plaisanteries, le clos commun n'était pas un lieu de débauches débridées. Les garçons, bien qu'ils consultent de temps à autre les "Délices", avaient dans leurs explorations une certaine retenue naturelle née, non pas de quelque timidité ou sentiment de honte, mais de la tendresse qui sous-tendait leurs rapports. Il était entendu, sans qu'on ait à le dire, qu'on pouvait tout faire, tout tenter, rire de tout, pourvu qu'il restât clair qu'on aimait et respectait son ou ses partenaires. Il ne serait pas plus venu à l'idée d'un aîné de forcer un plus jeune à se plier à des choses qui ne l'enchantaient guère, qu'à celui-ci de prétendre qu'on l'avait contraint à faire ce dont il avait envie. Julien avait mis un certain temps à perdre l'habitude de dire parfois "non" alors qu'il pensait "oui" lorsqu'on lui proposait des choses qui choquaient le petit Français pas vraiment libéré qu'il était encore un peu, tout au fond. Et Ambar était passé maître dans l'art de contourner ses défenses en tournant à la plaisanterie ce qui, autrement, aurait plongé Julien dans l'embarras. Niil se prêtait parfois au jeu, tenant avec délices le rôle du grand frère un peu coincé, outré par les audaces des jeunes dévergondés. Et Dillik, une fois qu'il eut compris le manège, se faisait un plaisir de devenir un petit animal lubrique et prêt à toutes les aventures. Ainsi, la scène qui venait d'avoir lieu avait un sens parfaitement clair pour tous : c'était une proposition adressée à Julien de se livrer à des actes qu'une morale bourgeoise réprouve avec vigueur sur deux partenaires plus que consentants. Mais cette façon de le faire savoir était infiniment plus plaisante qu'une déclaration du genre : "Niil et Ambar, y veulent que tu leur mettes ta queue dans le derrière. Et Niil y dit que ça presse, parce que la mienne, elle est pas assez grosse" ; déclaration qui, outre qu'elle eût fait fuir l'intéressé, aurait complètement trahi l'esprit même de la proposition.
Ambar, donc, revendiquait le privilège d'être le premier à partager avec Julien ce plaisir tout neuf. Et Julien, qui avait jusque-là résisté à de nombreuses tentatives pour l'amener à franchir ce qu'il considérait comme un pas un peu trop audacieux, dut reconnaître en son for intérieur que, s'il devait succomber à la tentation, il était logique que ce fût avec, comme dit la chanson, "Celui que mon cœur aime". C'est ainsi qu'après un bain du soir d'une sagesse inhabituelle (il n'était pas question de dissiper en vaines agaceries une énergie précieuse), il rejoignit sur son lit un Ambar frémissant d'impatience contenue et qui tenait dans sa main un joli pot de céramique précieuse contenant un onguent au parfum discret de fleur et d'un pouvoir lubrifiant absolument incomparable. Ledit onguent, dont la recette séculaire était très précisément décrite en annexe aux "Délices", n'était pas pour Julien une nouveauté en ce sens qu'il était devenu un adjuvant quasi-indispensable à toute pratique impliquant la friction répétée de parties de l'anatomie très sensibles à l'abrasion.
Suivant en cela les conseils du manuel le plus consulté par une jeunesse avide de connaissances, Ambar se livra à une préparation minutieuse du Serki dodjeh, le "Sceptre d'or", l'enduisant copieusement de l'onguent merveilleux en veillant bien, toutefois, à ne pas dépasser une stimulation de basse intensité, sous peine de précipiter une conclusion qu'on souhaitait la moins prompte possible. Puis, adoptant avec souplesse la posture prescrite, tirant jusqu'à ses épaules ses genoux, il offrit la vision troublante d'une fleur brune au centre rose, et qui s'épanouissait au creux de la vallée largement ouverte entre les orbes dorés de fesses veloutées, appelant les baiser que Julien ne put s'empêcher de donner a ces joues qu'on lui tendait. Un dernier réflexe hérité de son passé pudibond faillit bien l'empêcher de poser aussi sa bouche sur le centre de ses attentions mais, décidé qu'il était à franchir le Rubicon, il surmonta sa réticence et reçut en récompense un choc qu'il n'attendait pas. Qui, au nom de tous les dieux ! aurait pu imaginer qu'on pût éprouver une telle douceur à embrasser un
? Bref, jamais – au grand jamais ! – il n'aurait pu penser qu'ainsi, le nez effleurant d'une caresse l'ourlet infime et tremblé de ce raphé qui relie discrètement les bourses à l'anus, ses lèvres attentives aux plissements délicats et tièdes, il éprouverait cette bouleversante impression d'intimité, cette tendresse absolue pour celui qui s'offrait ainsi sans la moindre réserve. Il dut faire un effort conscient pour ne pas prolonger cet étrange baiser, pour ne pas céder à la tentation de caresses plus audacieuses qu'il sentait confusément possibles. Aussi, revenant aux sages préceptes des "Délices", il s'employa à oindre libéralement de baume parfumé le Gawa kortchoung, "le petit Anneau de plaisir" et ses alentours, sans oublier d'introduire du bout du doigt une généreuse quantité du produit.
"L'Anneau de plaisir" d'Ambar n'était pas totalement impréparé à recevoir même un "Sceptre d'or" d'un modèle supérieur à celui de son ami. De fréquentes expériences avec des végétaux de forme et de consistance appropriée, menées depuis un âge où l'occidental moyen quitte habituellement le cours préparatoire, garantissaient que la chose pouvait se faire sans dommage et même, avec un considérable plaisir. Mais Julien, soucieux de n'être cause d'aucune souffrance, ou bien surestimant peut-être la taille de son membre, déclina l'invitation à "entrer comme ça" et préféra se coucher sur le dos et l'inviter à s'asseoir à sa guise.
Ambar s'assit.
Il s'assit avec une lenteur calculée. Et Julien goûta chaque seconde, chaque sensation de cette entrée dans un royaume encore à découvrir. Il sentit son gland toucher d'abord la surface élastique, glisser un peu et se caler dans un creux bien défini, avant de pousser encore jusqu'à ce qu'enfin le muscle souple commence à s'ouvrir, s'élargir en un anneau glissant peu à peu, sollicitant au passages des milliers de terminaisons sensibles jusqu'à l'emprisonner entièrement. Continuant sa descente, Ambar fut bientôt assis autant qu'il lui était possible. Les yeux fermés, il paraissait absorbé dans un bonheur tranquille, la satisfaction intense du but enfin atteint, son scrotum détendu, translucide, posé sur le pubis de son ami révélant le contour de deux billes oblongues, son phallus de jeune faune montrant sa tête rouge de cyclope. Julien s'en saisit, savourant pour la énième fois la merveille toujours renouvelée de ce contact tiède, à la fois d'une dureté surprenante et d'une infinie douceur. Soudain, crispant ses deux mains sur la sienne, Ambar se laissa emporter vers l'orgasme, à petits coups de reins saccadés pressant à l'intérieur de lui le sexe de Julien en une caresse intense, irrésistible, qui s'acheva dans des spasmes qui l'envoyèrent à son tour sur le toboggan d'un orgasme brutal où, cambrant les reins, il tenta désespérément de s'enfouir encore davantage, de réaliser enfin cette fusion ultime et impossible des amants.
Chapitre 14 Recrutement
Il faisait, comme toujours, nuit noire lorsqu'ils prirent leur copieux petit déjeuner. Il semblait que les rugissements du blizzard aient baissé d'une octave, signalant peut-être l'espoir d'une accalmie prochaine. Bien que probablement dévorés de curiosité, pas plus Dillik que Niil ne se permirent la moindre allusion à ce qui avait certainement eu lieu dans la chambre habituellement inoccupée qu'avaient choisi les tourtereaux pour abriter leurs ébats. Ils attendraient pour en être informés, s'ils devaient l'être, que le sujet soit abordé par Julien. Il n'y avait absolument aucune chance pour qu'Ambar se laisse aller à une quelconque indiscrétion.
Suite aux décisions de la veille, Julien transporta Tannder sur Zenn R'aal, dans un paysage chaotique où d'énormes blocs de granit semblaient avoir été jetés au hasard dans une vallée à la végétation rase, jusqu'à la demeure d'un vieux monsieur dont les cheveux d'argent avaient depuis longtemps passé la date de coupe. Il portait aussi, chose assez rare pour être remarquée, une moustache et un petit bouc gris fer bien entretenus qui accentuaient encore la netteté de toute sa personne. Des yeux sombres, d'une étonnante vivacité donnaient à ses traits marqués par l'âge une vigueur étonnante. S'il fut surpris par la vision des Marques Impériales de Julien, sont expression n'en laissa rien paraître et il ne manifesta, alors que Tannder faisait les présentations, qu'une attention empreinte de courtoisie :
- Sire, voici Maître Dennkar, de Meh Tchenn. Maître, vous avez bien-sûr reconnu votre hôte.
- Je me réjouis, Sire de voir de mes yeux la confirmation de ce qu'on m'avait rapporté. Votre absence a été trop longue.
- On a dû vous dire aussi, Maître, que je n'ai pas grand chose à voir avec ce Yulmir que vous avez peut-être connu. J'ai vu de quoi il avait l'air et je ne pense pas que je lui ressemble. De plus, je ne me souviens absolument pas de ce qu'il a pu vivre. Je tenais à vous le dire, pour vous éviter d'être déçu.
- Je ne pense pas que je serai déçu, Sire. Si votre haptir, là-bas, fit-il en désignant un coin sombre de la pièce, vous est toujours fidèle, je suis certain que je n'aurai aucun mal à vous servir.
Julien fut impressionné, c'était bien la première fois, à sa connaissance, que quelqu'un parvenait à déjouer les ruses de Xarax et à prendre en défaut son incroyable furtivité.
- L'Honorable Tannder va vous expliquer le but de notre visite et j'espère que vous voudrez bien nous aider.
Et, alors qu'ils buvaient une infusion brûlante et parfumée, Tannder expliqua pendant une trentaine de minutes, en phrases courtes et précises, l'ensemble de la situation. Lorsqu'il eut terminé, leur hôte déclara :
- Si je vous ai bien compris, Tannder, vous venez me tirer de ma retraite pour servir de professeur à deux gamins.
- On peut voir les choses sous cet angle, oui.
- Et qu'est-ce qui vous a fait penser que j'accepterais ? Hors le fait, bien sûr, qu'il est difficile de refuser un service à l'Empereur
- Eh bien, je crois qu'il serait dommage de vous laisser vous dessécher ici, dans cet exil que le Conseil vous a imposé.
- Tiens, vous savez cela ?
- Ce n'était pas difficile à deviner. En bonne logique, c'est vous qui devriez être à la tête de l'Ordre si la politique et ses intrigues ne vous en avaient écarté. Pourquoi croyez-vous que j'ai préféré louer mes services à Aldegard plutôt que de briguer une fonction au Siège ? Vous n'êtes pas trop vieux ou trop usé pour servir. Vous êtes seulement trop probe et indifférent au pouvoir. La vertu peut parfois être insupportable à qui ne la pratique pas assidûment.
- Et vous avez dit tout cela à Sa Seigneurie ?
- Non. J'aurais dû entrer dans les détails d'une histoire qui n'est pas la mienne. Venez avec nous, Dennkar. Vous aimerez vos élèves, j'en suis sûr, et vous pourrez conseiller l'Empereur sans que l'Ordre puisse en prendre ombrage puisqu'il ne sera pas averti de votre participation.
- Quelqu'un bavardera.
- Notre conseil est très restreint. Nous ne pouvons pas nous permettre de partager nos secrets avec tout un gouvernement.
- Et qu'en pense Sa Seigneurie ?
- Ma Seigneurie en pense que, comme me l'a dit un de nos amis, on ne connaît un homme qu'après avoir mangé un sac de sel avec lui. Je suppose que vous partagez son avis. Mais si Tannder vous recommande, je suis prêt à essayer de vous connaître.
- C'est une proposition honnête.
- Autre chose, Ma Seigneurie s'appelle Julien quand on n'est pas en représentation officielle. Je veux bien faire tout ce qu'on veut pour aider à rétablir la situation, mais je veux aussi qu'on me laisse être ce que je suis.
- Et
Puis-je me permettre de vous demander ce que vous êtes ?
- Je suis un garçon de treize ans dans un monde qui n'est pas le sien et que tout le monde cherche, soit à utiliser, soit à tuer. Enfin, quand je dis tout le monde, j'exagère un peu. J'ai quand même quelques amis.
- Si tel est le cas, c'est plus que la plupart des personnages qui détiennent un réel pouvoir ne peuvent espérer avoir. Vous êtes fortuné.
- Je commence à m'en rendre compte. Je ne sais pas comment Yulmir faisait pour vivre en se méfiant de tout le monde. Moi, je ne pourrais pas.
- C'est pourquoi il est heureux que d'autre puissent se charger d'exercer cette méfiance à votre place. Je suis certain que Tannder s'y emploie avec le plus grand zèle.
- Sans doute, je ne sais pas vraiment ce qu'il fait. Tout ce que je sais, c'est que Xarax lui fait confiance, et je fais confiance à Xarax. Xarax, c'est le Haptir de l'Empereur. C'est aussi mon ami. Mais maintenant que je commence à vraiment connaître Tannder, je pense qu'il ne m'aide pas seulement parce que je suis l'Empereur.
- Et pourriez-vous me dire ce qui vous fait penser cela ?
- Mon père dit souvent : "Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre". Tannder n'est pas mon serviteur, mais il me connaît certainement mieux que mes parents. Il connaît mes défauts. Il sait que je ne suis pas ce que les gens croient. Il sait aussi que je ne suis pas toujours d'accord avec ce qu'on voudrait que je fasse. Il n'a jamais cherché à me manipuler, comme d'autres. Il m'a toujours dit les choses franchement, comme à un ami. Et il s'est toujours arrangé pour que j'aie mes amis avec moi. Et je me rends bien compte que ça lui complique terriblement la vie. Pourtant, il ne s'est jamais plaint. Simplement, il essaie que ça ne gêne pas trop ou même, comme aujourd'hui, il en profite pour améliorer notre équipe.
- Vous me flattez.
- Passer de la pommade, ça n'est pas mon genre. Mais si je ne suis pas vraiment l'Empereur du R'hinz, je ne suis pas non plus complètement idiot. Vous êtes sans doute un bon professeur, mais on n'a pas besoin de vous pour enseigner la grammaire ou l'histoire à deux ou trois gamins. Même si Tannder dit que c'est important pour la sécurité.
- Et d'après vous, pourquoi a-t-on besoin de moi ?
- Peut-être que Yulmir l'aurait su. Moi, je ne sais pas encore. Je peux juste penser que c'est parce que, avec ce qui risque d'arriver, plein de gens vont essayer de marcher sur la tête des autres et que Tannder pense que ça ne vous intéresse pas. De toute façon, il y a plein de choses que je ne sais pas
Que je n'ai pas vraiment envie de savoir, peut-être. Mais maintenant que j'y pense
Voyez-vous, jusqu'ici, Tannder ne s'est encore jamais trompé. Du moins pas au point de provoquer une catastrophe. Mais je crois qu'il a un peu peur que ça ne lui arrive. Je crois qu'il cherche quelqu'un qui pourrait l'aider à voir clair. Mais il a peut-être une autre idée derrière la tête, je ne sais pas. De toute façon, je dois vous avertir que c'est un emploi qui risque d'être dangereux. Des fois, j'ai un peu l'impression de vivre juste au centre d'une cible.
- C'est ce que j'ai cru comprendre mais, tout compte fait, la vie ici est un peu monotone.
- Est-ce que ça veut dire que vous acceptez de venir avec nous ?
- Bien sûr. Dois-je prêter serment ?
- Oh, non ! Je préfère que les gens se sentent libres. Et puis, entre nous, je ne crois pas qu'un serment ait jamais empêché un traître de vous planter un couteau dans le dos. Par contre, il va falloir que vous laissiez Xarax vous goûter. Je ne sais pas bien à quoi ça lui sert, mais il y tient beaucoup.
Xarax, d'un bond silencieux vint se percher sur l'épaule de Julien.
- C'est inutile, je connais Maître Dennkar, bien qu'il ait un peu vieilli depuis que nous nous sommes rencontrés pour la dernière fois.
- Eh bien, il semble que ce ne soit pas la peine. Bienvenue dans notre équipe, Maître. Je pense que vous devez avoir quelques affaires à régler. Quand voulez-vous qu'on revienne vous chercher ?
- Je vis seul. Quelques mots au vieux compagnon qui s'occupe de ma maison suffiront. Nous pouvons partir immédiatement. J'ai toujours un coffre prêt avec quelques vêtements et affaires indispensables. Nous pourrons partir dès que vous le voudrez.
***
Une fois à Djang Kang, Dennkar manifesta son étonnement :
- J'avoue, Sire, que je ne m'attendais pas à être transporté par l'Empereur lui-même. Les Passeurs vous refuseraient-ils leurs services ?
- Certainement pas, mais nous avons décidé de ne révéler le lieu où nous nous tenons qu'à un minimum de personnes et seul mon ami Aïn sait où nous trouver. Il est très occupé et, pour des voyages simples comme celui-ci, qui ne demandent pas un grand talent, je peux me débrouiller. Je n'ai perdu qu'un voyageur
jusqu'à présent.
Malgré son impassibilité, Maître Dennkar ne parvint pas à masquer complètement sa stupéfaction. Visiblement pris à contre-pied, il se demandait s'il devait prendre au sérieux une affirmation aussi froidement monstrueuse. Julien éclata de rire.
- Ne faites pas cette tête-là ! C'était un ghorr. Celui qui nous est tombé dessus à Kardenang. Xarax m'a dit où l'emmener. À propos, c'était sur Zenn R'aal, une sorte de pic au milieu d'un lac volcanique rempli d'acide. Tannder n'a pas pu me dire qui avait eu l'idée d'installer un klirk dans un endroit pareil. Vous ne seriez pas au courant, par hasard ?
- Eh bien, je pense qu'il ne peut s'agir que de Douktchenn Kortso. Le pic au milieu du lac est tout ce qui reste d'une sorte de belvédère, un observatoire pour les amoureux de ce genre paysage.
Comme Julien ouvrait des yeux ronds, ce fut au tour de Dennkar d'avoir un petit rire.
- Oh ! il sont plus nombreux que vous ne pourriez le penser. Comme vous le savez certainement, Zenn R'aal est un monde encore relativement jeune au volcanisme très actif. Les gens aiment les volcans, bien que d'autres peuples les craignent, et il y a eu de tout temps des pèlerinages ou même de simples circuits touristiques pour amateurs d'impressions grandioses. On s'approche ainsi de lieux d'une beauté parfois terrifiante. L'âme s'y fortifie et retrouve aussi une saine humilité. Autrefois, le pic, qui est probablement tout ce qui reste d'une ancienne cheminée éruptive, était relié au bord du cratère par un isthme étroit qui a été peu à peu rongé par les éléments et les vapeurs du lac. La plate-forme elle-même était beaucoup plus large. Plus personne ne s'y aventure depuis des siècles. On se contente de contempler le lac depuis le bord du cratère. J'ignorais qu'il s'y trouvait encore un klirk.
- Eh bien, c'est tout ce qu'il y a : un klirk. Il n'y a vraiment pas la place pour deux personnes. Je ne peux pas vous proposer de vous emmener faire une visite.
- Je crois que je pourrai m'en consoler. Merci. Et permettez-moi de vous féliciter pour cet exploit.
- Vous savez, je n'y suis pas pour grand chose. C'est Xarax qui m'a dit quoi faire. Sans lui, je me serais sans doute fait dévorer tout cru. Maintenant, j'aimerais vous présenter vos élèves, et puis je vous laisserai vous installer. Mais ne vous installez pas trop quand même, je crois qu'on se prépare à déménager dans pas longtemps.
- Merci de me prévenir, j'éviterai de repeindre mon clos.
***
- Julien, avec votre permission, j'aimerais inviter une autre personne à se joindre à nous.
- Tannder, vous êtes seul juge dans ce domaine. Et comme c'est aussi vous qui devez vous charger d'organiser l'intendance
À qui pensez-vous ?
- À Maître Subadar.
Julien émit un petit sifflement.
- J'en connais au moins un à qui ça ne va pas plaire : Subadar lui-même.
- Il ne sera pas le seul, croyez-moi.
- Et il est d'accord ?
- Eh bien, je comptais un peu sur vous pour le persuader.
- Ben voyons ! Et qu'est-ce que je devrai lui promettre pour qu'il accepte ?
- Je ne pense pas que la perspective d'une récompense quelle qu'elle soit puisse l'influencer sérieusement. Mais un poste d'enseignant
- Très drôle ! Je le vois très bien donner des leçons à Dil
Attendez ! L'élève, ce serait moi, hein ?
- Oui, en quelque sorte. Maître Subadar a beaucoup de choses à vous apprendre et je suis sûr qu'il sautera sur l'occasion que vous lui offrirez.
- Mais pourquoi est-ce qu'il faut qu'il reste avec nous ? Je pourrais très bien aller le voir tous les jours si c'est nécessaire.
- Parce qu'il sera de plus en plus en danger. Même s'il ne veut pas l'admettre. Et aussi parce qu'il m'est beaucoup plus difficile de veiller à votre sécurité si vous demeurez longtemps ailleurs que là où nous aurons décidé de nous établir. Je suis à peu près certain que le Siège de l'Ordre des Maîtres des Arts majeurs est, avec la Tour des Bakhtars, l'un des endroits où l'on vous attend en permanence.
- Alors, il vaudrait peut-être mieux que je n'aille pas lui rendre visite.
- Non, en effet. C'est pourquoi je vous propose d'envoyer Aïn pour le ramener ici, où vous pourrez lui parler en toute sécurité.
- Mais quand même, il doit avoir pas mal d'autres choses à faire. Il ne peut certainement pas rester tout le temps absent. C'est quand même le Grand Maître de l'Ordre, non ?
- Ce sera à lui d'en juger, biens sûr, mais je crains que les affaires courantes ne perdent beaucoup de leur importance en regard de la situation présente. Je pense que son devoir est d'être auprès de vous et de s'assurer que vous recevez toute l'instruction nécessaire à l'exercice de votre charge. Tout le reste est secondaire.
- Merci, je me sens beaucoup mieux. Cette absence de pression, c'est vraiment décontractant.
- Ce n'est pas ce que j'avais voulu dire.
- Je sais. Allez, demandez à Aïn d'aller chercher Subadar.
***
- Maître Subadar, ça n'est pas mon idée, mais je dois reconnaître que c'est logique.
- C'est tout-à-fait logique. Je m'étonne seulement que vous acceptiez de vous voir imposer la présence continuelle de quelqu'un qui va vous priver de la plupart de ce qui vous reste de temps libre.
- Si je dois passer mon temps libre à me débarrasser de ghorrs ou a éviter de me faire trucider, je préfère éviter les loisirs.
- J'aimerais quand même formuler une requête.
- Je vous écoute.
- Je serais vraiment contrarié de devoir me séparer de Yol. Même s'il n'est plus tout-à-fait ce qu'il a été, c'est toujours mon chenn da. Je crois que vous pouvez comprendre.
- C'est aussi mon ami, vous savez. Je ne pense pas que Tannder protestera, si c'est tout ce que vous demandez pour accepter de vous joindre à nous.
Chapitre 15 Un indice, peut-être
Debout devant la grande baie, ils contemplaient le paysage ravagé d'Emm Talak. Depuis le refuge des monts Tchenn Kang, ils dominaient une immense plaine où alternaient de grandes surfaces brillantes, que Julien avait tout d'abord prises pour des lacs avant d'apprendre qu'il s'agissait de zones vitrifiée par des armes à énergie, et de vastes régions de terre malsaine où s'efforçait de survivre une sorte de moisissure géante qui semblait représenter toute la flore locale. Bien que le soleil fût proche de la méridienne, l'ambiance était rendue crépusculaire par la chape de nuages d'un brun roussâtre qui stagnait en permanence à trois où quatre mille mètres. Plus de vingt millénaires s'étaient écoulés depuis la catastrophe responsable de cette désolation, mais on pouvait encore apercevoir, avec l'aide de puissantes lunettes, les ruines de structures titanesques dont certaines parties avaient résisté à des déluges de pluies acides et radioactives. Il était impossible à un mammifère de survivre plus de quelques secondes dans l'atmosphère hautement toxique qui régnait de l'autre côté de la paroi d'alliage transparent qui isolait la seule ouverture sur l'extérieur du refuge.
- C'est vraiment sinistre, déclara Niil, traduisant ainsi le sentiment de toute la compagnie.
- Au moins, on ne risque pas d'être embêtés par les visiteurs, remarqua Julien. Je suppose que c'est ce que vous vouliez, Tannder.
- Oui, Sire. Et il est peu probable que qui que ce soit parvienne à recruter des complices parmi la population locale. De plus, il existe quelques centaines de ces refuges et même si l'on parvenait à savoir que nous nous sommes établis sur Emm Talak, il faudrait en explorer un bon nombre avant de déterminer lequel nous occupons. Il existe aussi une autre raison à ce choix : ces refuges ont été conçus pour résister à peu près à n'importe quoi. Ils sont parfaitement étanches à toutes les formes d'énergie et il y existe une probabilité raisonnable pour qu'ils soient imperméables à celle qui permet aux transmetteurs ennemis de communiquer. Nous ne pouvons pas en être certains, bien sûr, mais c'est quand même un point positif.
- On va rester tout le temps ici ? s'inquiéta Dillik.
- Non, le rassura Tannder, ce sera notre résidence, mais rien ne nous oblige à y passer nos journées entières. Vos leçons peuvent parfaitement vous être données près d'une plage sur Nüngen, par exemple, ou sur n'importe quel autre monde de notre choix. Mais je tiens à ce que tout le monde soit présent ici à heures fixes.
- Et ces refuges, demanda Julien, qui les a construits ?
- Les Epsidanis. C'est l'un des deux peuples qui ont déclenché le conflit qui a fini par détruire leur monde.
- Et où est-ce qu'ils sont partis ?
- Ils sont morts. Tous. Et leurs ennemis, les Tach'endilans, aussi.
- Ils faisaient partie des Neuf Mondes ?
- Non. C'était avant la création du R'hinz. Les Passeurs venaient de les découvrir. Quand ils se sont rendu compte de ce qu'était leur civilisation, ils ont refusé de les transporter sur d'autres mondes et se sont contentés de venir les observer en secret de temps à autre.
- Mais, ils n'ont pas essayé de forcer les Passeurs ?
- Si vous trouvez un jour le moyen de contraindre un Passeur à transporter quelqu'un, prévenez-moi. L'histoire veut que les Passeurs aient si bien effacé la mémoire de ceux avec qui ils avaient été en contact qu'ils en avaient oublié jusqu'à l'existence même. Mais nous pourrons reparler de cela plus tard. Pour le moment, il faut vous installer.
Il ne restait rien du mobilier et d'une éventuelle décoration originels. Tout ce qui aurait pu rappeler la technologie ou la culture des Epsidanis avait disparu. Seules demeuraient la structure de base et la source d'énergie, semblable à celle qui maintenait en fonctionnement les installations secrètes du Palais Impérial sur Nüngen. Le refuge avait certainement été utilisé durant certaines périodes et avait été progressivement réaménagé selon les goûts et les besoins des occupants successifs et Aïn s'était personnellement occupé de convoyer les équipements et le matériel nécessaires à leur séjour. Il n'avait cependant pas été jugé utile de lui faire transporter les larges et confortables lits auxquels Julien s'était si bien habitué et la vision de couchettes superposées lui causa un choc désagréable dont il ne se remit que lorsqu'on lui eut montré la chambre que partageraient les jeunes gens. C'était une pièce relativement spacieuse où des matelas au format habituel avaient été déposés pour être arrangés comme on voudrait. La pièce était bien-entendu dépourvue de fenêtres, mais le plafond diffusait une lumière proche de la lumière naturelle que dispenserait un ciel clair sur un monde de type humain pas encore dévasté. De plus, des luminaires avaient été apportés de Nüngen et permettaient de choisir, pour le soir, la lumière tamisée à laquelle ils étaient accoutumés. C'était, selon Maître Subadar, un point très important pour aider à maintenir un bon équilibre mental et émotionnel chez tout le monde si le séjour devait se prolonger quelque peu. L'endroit était passablement vaste et de nombreuses salles inoccupées offraient tout l'espace qu'on pouvait souhaiter pour installer les équipements les plus divers si le besoin s'en faisait sentir.
Un point délicat cependant était l'absence d'un klirk dédié permettant d'accéder directement au refuge. Il en existait un, installé à l'origine par les Passeurs après la disparition des Epsidanis, mais Aïn s'était empressé de le détruire avant qu'ils n'y emménagent. Il n'était absolument pas question, disait-il, de faciliter à qui que ce soit l'accès de leur sanctuaire. Le seul moyen d'entrer et de sortir était et demeurerait d'utiliser les services d'un Maître Passeur capable de naviguer sans l'aide d'aucun klirk. Lorsque Tannder lui fit remarquer qu'il était seul à répondre à cette condition et qu'au cas où il viendrait à avoir un accident, tout le monde se retrouverait irrémédiablement bloqué soit hors du refuge soit, ce qui était sans doute pire, à l'intérieur et prisonnier d'une planète à l'agonie, Aïn répliqua qu'il avait pris une précaution contre cette situation. L'Honorable Passeur Wakhann, élève brillant d'Aïn, qui résidait avec les parents de Julien connaissait lui aussi le moyen de se rendre au refuge et il avait un rendez-vous quotidien avec son Maître qui l'assurait alors que tout allait comme prévu. Au cas où Aïn manquerait un seul de ces rendez-vous, Wakhann avait l'ordre de se rendre au refuge et d'agir au mieux. Mais il espérait bien que Julien s'emploierait activement à acquérir la maîtrise nécessaire à un exercice qui était, il en était certain, tout-à-fait à sa portée. Il irait même jusqu'à lui faciliter la tâche en l'autorisant à utiliser dans les premiers temps un klirk-cible personnel qu'il serait seul à pouvoir détecter depuis l'En-dehors. Ce klirk, fabriqué exclusivement pour lui et portant sa Marque personnelle, totalement invisible à tout autre Passeur, ne pourrait même pas être utilisé par Aïn lui-même. En attendant, Aïn se chargerait de tous les transports de tous les membres de l'équipe. Comme Tannder manifestait encore une certaine réticence, Julien intervint et usa de son autorité :
- Si Aïn dit qu'il faut faire comme ça, je lui fais confiance. Après tout, c'est lui le spécialiste, et tous ceux qui s'y connaissent un peu et que j'ai rencontrés disent qu'il est le meilleur. On va faire comme il a dit. Et s'il affirme que je pourrai bientôt faire la même chose, je le crois et je ferai ce qu'il faudra pour ça.
***
La vie s'organisa donc ainsi, chacun vaquant à ses devoirs en s'efforçant de demeurer le plus possible hors du décor déprimant d'Emm Talak et ne retournant au refuge que pour dormir après un dernier repas en commun. Dennkar, outre son rôle officieux de conseiller, prenait très au sérieux sa charge de tuteur et faisait en sorte, avec Sandeark, que ni Ambar, ni Dillik ne sombrent dans cette coupable oisiveté qui, comme chacun sait, est mère de tous les vices. Niil, fidèle à sa détermination première, ne dédaignait pas non plus, à l'occasion de solliciter un complément à son instruction prématurément interrompue et chacun des deux professeurs en titre, ou bien à l'occasion Maître Subadar en personne, s'efforçait de le guider dans sa louable quête de connaissance.
Quant à Julien, il était l'objet des attentions assidues d'Aïn qui l'instruisait dans l'Art des Passeurs, avec un souci maniaque de perfection, à chaque fois que Subadar consentait à interrompre la longue suite d'exercices d'entraînement aux Arts Majeurs destinés à ouvrir à l'Empereur l'accès à ses fonctions les plus importantes. Il prenait aussi le temps de passer chaque jour un quart d'heure au chevet de Tenntchouk qui se remettait lentement des blessures infligées par le ghorr. On ignorait encore l'étendue des séquelles de cette terrible aventure, mais on était au moins certain qu'il ne périrait pas du fait du venin qui avait contaminé ses plaies. Gradik, qui ne quittait pas son compagnon, se montrait profondément touché de ces visites quotidiennes, comme s'il ne parvenait pas à croire tout-à-fait que la chose était, pour Julien, parfaitement naturelle s'agissant d'un véritable ami qui, de surcroît, lui avait sauvé la vie.
Julien avait insisté pour qu'un jour sur neuf fût, dans toute la mesure du possible, laissé aux loisirs ainsi que le voulait la coutume immémoriale des Neuf Mondes. C'était en général l'occasion de goûter un repos indispensable dans un lieu choisi pour le charme de son paysage et la douceur de son climat. Karik, qui venait assez souvent passer la nuit au refuge, se joignait parfois à eux lors de ces expéditions que Tannder ne pouvait malgré tout s'empêcher de mettre à profit pour organiser de petites séances d'entraînement au combat en plein air.
Karik avait aussi récolté à Kardenang quelques informations utiles. L'un des employés de la blanchisserie qui traitait le linge de l'auberge de Dame Nardik était mort récemment. Son cœur semblait s'être arrêté alors qu'il dormait paisiblement dans le clos qu'il occupait non loin de son lieu de travail. Son employeur était quelque peu ennuyé, ne sachant qui prévenir de son décès. En effet, l'homme n'était employé que depuis moins de trois neuvièmes et rien dans les quelques possessions qu'il laissait ne permettait de savoir précisément d'où il venait. La piste s'arrêtait apparemment là, mais Karik avait pris sur lui de fréquenter l'établissement de bains publics et s'était vite fait un ami du patron, le Maître des Bains, End'alik, ravi de compter parmi sa clientèle ce garçon, étranger sans doute, mais charmant et peu farouche, sans pourtant appartenir à cette faune qui faisait commerce de ses charmes auprès des marins de passage. Le bonhomme, qu'avait un jour ému un Julien tout juste revenu de la Terre, avait senti son cœur trop tendre fondre pour les yeux sombres du joli aide-cuisinier de Maîtresse Nardik et son sexe durcir à la vue du reste de sa jeune personne.
Karik ne s'étendit pas sur les privautés qu'il avait, ou non, octroyées à celui qui, chaque jour, l'enveloppait dans un grand drap de bain tiède pour longuement le sécher avec toute la délicatesse dont il était capable. End'alik n'était pas seulement le patron un peu ridicule et touchant d'un modeste établissement de bains, c'était aussi un poète passable qui composait pour le garçon de petits sonnets émouvants, suppliants ou comiques selon l'humeur du jour et qu'il lui récitait lorsque celui-ci consentait à partager son souper. Il le faisait aussi profiter des nombreux ragots du port que, tel un coiffeur de province, il recueillait au gré des bavardages de sa clientèle. C'est ainsi que, sans qu'il ait eu besoin de poser la moindre question, Karik apprit l'existence de deux personnages étrangers à la région et qui semblaient s'intéresser tout particulièrement à l'établissement de Maîtresse Nardik. Non point qu'ils posent ostensiblement des questions à son propos, non, mais c'était bien plutôt comme une impression qu'ils laissaient dans l'esprit perspicace du maître des Bains. Quant à savoir pourquoi ils se préoccupaient de l'auberge
Cette information, dûment transmise dès le lendemain, intéressa prodigieusement Tannder qui, faisant pour une fois exception à la règle, alla jusqu'à féliciter son élève de sa sagacité.
Chapitre 16 Commando
En d'autres circonstances, Tannder se fût peut-être interrogé sur le caractère légèrement arbitraire de l'enlèvement, hors de tout cadre juridique, de deux personnes – voire plus, selon ce qu'on allait découvrir – au seul motif qu'elles s'intéressaient aux activités d'une auberge de province. En l'occurrence, il décida d'éviter à Julien les tourments d'un dilemme moral et d'agir de sa propre initiative, quitte à subir le blâme éventuel de citoyens offensés par ses méthodes. Il s'abstint aussi d'avertir Karik dont la conscience pourrait, quoi qu'il advienne, demeurer ainsi vierge de toute souillure. Il choisit pour l'aider, dans ce qu'il fallait bien appeler une basse besogne, quatre robustes et discrets compagnons d'armes, membres parmi les plus efficaces de son service se sécurité et qui étaient censés garder du mal l'auberge de Maîtresse Nardik. Il leur signala au passage qu'il s'interrogeait sur la pertinence de maintenir ainsi sur pied une équipe de vétérans ultra compétents si un gamin dont les gonades n'avaient pas encore de duvet pouvait se montrer plus efficace en matière de renseignement. Ainsi motivés, les membres du commando se transformèrent aussitôt en ombres plus silencieuses et presque aussi dangereuses qu'un haptir en chasse et se fondirent dans la nuit.
Karik était, dans son genre, un perfectionniste, et il avait pris la peine de localiser le domicile des espions supposés avant de faire son rapport. Certes, cela n'avait rien d'un exploit puisque ceux-ci ne se cachaient pas vraiment, mais il avait ainsi évité à Tannder et son équipe un travail qui aurait pu les retarder d'une journée. La maison qu'ils occupaient faisait partie d'un groupe de petits cottages bâtis en rang d'oignons, qu'on louait en général à des marins désireux de faire une pause un peu longue entre deux campagnes ou a des commerçants qui les utilisaient comme base pour prospecter la région ou les îles voisines.
Il n'était évidemment pas question d'entrer en force et de provoquer à coup sûr la destruction immédiate de tout matériel compromettant. Tannder avait décidé d'opter pour une méthode qui, pour être moins glorieuse qu'un combat corps à corps, était infiniment plus efficace. Il utiliserait un aérosol incapacitant à l'action foudroyante et dont l'emploi, ou même la possession, pouvaient vous valoir un aller simple pour Tandil et ses accueillantes forêts. On aurait pu objecter qu'il ne s'agissait après tout que d'une arme non létale, mais elle appartenait à la catégorie maudite des armes chimiques dont la sinistre mémoire avait traversé les millénaires sans rien perdre de son aura de terreur. Tannder n'avait pas plus que quiconque le droit d'utiliser une telle arme. Il se l'était procurée de la façon la plus illégale qui soit dans la réserve d'une des bases de son Ordre où elle était conservée à des fins purement pédagogiques. En fait, il n'était pas absolument certain qu'elle était encore active après un temps indéterminé de stockage, mais il connaissait assez le perfectionnisme technologique de ceux qui l'avaient un jour fabriquée pour penser qu'il y avait de bonnes chances pour que le contenu du minuscule container soit encore à même de mettre l'ennemi hors de combat.
Mais il ne suffisait pas de posséder la chose. Encore fallait-il l'introduire dans la maison. On ne pouvait pas se glisser tout simplement dans le jardin et la lancer par un soupirail. Il ne faisait aucun doute qu'un dispositif quelconque avertirait immédiatement les occupants de la maison si un intrus franchissait la petite haie. Un Passeur exceptionnellement habile aurait certainement pu se charger de la tâche, mais Tannder doutait fort qu'Aïn, qui l'attendait en ce moment même à l'auberge, se prête à ce petit jeu. Il dut donc avoir recours aux services d'un nag namdro, un "nigrevole", sorte de chauve-souris noire (d'où son nom) de la taille d'une petite roussette et dotée d'un langage rudimentaire qui en faisait un auxiliaire intéressant pour tous ceux qui devaient avoir recours à des paires d'yeux supplémentaires et discrètes. Ces petits animaux intelligents ne se trouvaient cependant pas chez le premier marchand venu, ce qui en limitait heureusement beaucoup l'usage. On devait en effet élever soi-même ceux qu'on souhaitait voir collaborer et pour cela, il fallait s'être vu confier le jeune nigrevole par ses géniteurs peu après son sevrage. Autrement dit, on ne pouvait s'offrir les services d'un de ces précieux auxiliaires que si l'on avait entretenu une relation de longue durée avec un ou plusieurs couples, et la transmission d'une lignée de nigrevoles était certainement l'une des marques de confiance et d'estime les plus sincères d'un Maître à son disciple. Le nigrevole que Tannder s'apprêtait à envoyer était un descendant direct d'un des deux couples que lui avait offerts Habderim d'Aleth, son défunt Maître. L'animal avait déjà fait une reconnaissance et pénétré dans la maison par une ouverture sous le toit et s'était ensuite assuré d'avoir accès au reste de la maison, puis il était revenu. Il repartit dans la nuit, tenant dans ses griffes le redoutable colis. L'arme avait été amorcée. Son mécanisme simple et efficace comportait un petit levier qu'il suffisait de lâcher pour déclencher un mouvement à ressort qui ouvrirait après quelques secondes le réservoir sous pression d'où s'échapperait un nuage qui remplirait la pièce, puis la majeure partie de la maison, d'une concentration infime, mais largement suffisante, d'un dérivé extrêmement actif de la sève d'une plante carnivore de Tandil.
Tannder attendit un long moment après que le nigrevole eut rapporté l'exécution parfaite de sa mission, laissant le temps au poison qui n'avait pas pénétré dans l'organisme des occupant de perdre toute nocivité par simple oxydation, puis il se dirigea vers la petite maison avec trois de ses hommes.
Chapitre 17 Dans la forêt profonde
- Comment ça, disparu ?!
La scène était franchement incongrue. Julien vêtu de ses seules Marques, ruisselant d'eau de mer, les cheveux collés en mèches flasques, clignant des yeux dans la lumière éblouissante d'une matinée tropicale au bord d'un lagon paradisiaque de l'Océan Oriental de Nüngen, tâchait de garder une certaine dignité devant un Guerrier tout de noir vêtu qui le dominait de toute sa taille impressionnante alors qu'Aïn, à quelques pas, s'efforçait de faire comme s'il n'était pas là.
- Eh bien, Votre Seigneurie
au bout d'un moment, comme je ne les voyais pas revenir, je suis allé voir dans la maison.
- Et alors ?
- Il n'y avait personne. J'ai cherché partout. J'ai même demandé au nigrevole de chercher son maître, mais
- Un nigrevole ?
- Eh bien oui. C'est une petite bête qu'on envoie
- Honorable, je sais ce qu'est un nigrevole. Je voudrais simplement savoir ce qu'il était censé faire dans cette affaire. Vous ne m'en avez pas encore parlé.
Visiblement mal à l'aise, l'homme hésita. Il était évident qu'il s'interrogeait sur la part de vérité qu'il allait introduire dans son récit. Julien le devança :
- Ce n'est pas la peine d'essayer de me raconter des histoires. Si vous ou Tannder avez fait des erreurs, il vaut mieux que je le sache tout-de-suite. Vous m'avez dit que vous vous apprêtiez à attraper des espions, mais j'ai l'impression qu'il y a autre chose. Vous préférez peut-être que j'interroge l'Honorable Maître Aïn? Ça vous évitera de trahir votre chef.
- Votre Seigneurie, Maître Aïn ne sait rien. Il est resté tout le temps à l'auberge comme Maître Tannder le lui avait demandé.
Comme l'homme ne se décidait pas à poursuivre, Julien sentit monter son agacement.
- Écoutez, on ne va pas y passer la journée. Il faut retrouver Tannder, et plus vous tergiversez, plus il risque de lui arriver malheur. Alors, réfléchissez bien à votre histoire. Pendant ce temps-là, je vais aller chercher quelqu'un et vous nous raconterez tout sans rien oublier.
Julien le planta là et s'en fut à une centaine de mètres où, par chance, Maître Dennkar était en train d'expliquer la chute de l'Empire Dzenn Arang à trois garçons qui ne parurent pas autrement fâchés de se voir priver de leur professeur.
- Dennkar, je crois que Tannder a des ennuis. Le Guerrier, là-bas, est venu me prévenir qu'il avait disparu, mais je n'ai pas encore réussi à lui faire dire ce qui s'est vraiment passé. De toute façon, s'il faut aider Tannder, j'aurai besoin de vous.
De retour auprès du guerrier, Julien fit les présentations et, lorsqu'il découvrit à qui il avait à faire, le malheureux parut encore plus décomposé que devant l'Empereur lui-même. Apparemment, Maître Dennkar, de Meh Tchenn n'était pas n'importe qui et le fait qu'il soit retiré n'entamait en rien le respect admiratif dont il jouissait. S'efforçant de maîtriser sa voix, l'homme leur fit un récit minutieux des événements. Lorsqu'il eut terminé, Dennkar posa une seule question.
- Qui surveille la maison ?
L'expression de culpabilité ahurie qui envahit la figure du Guerrier rendait toute réponse superflue.
- Vous allez y retourner immédiatement, ordonna Dennkar, et arrangez-vous pour qu'on ne la quitte pas des yeux une seconde. Maître Aïn va vous y emmener.
Il avait à peine terminé sa phrase que l'homme disparut dans un souffle. Aïn savait se monter particulièrement efficace.
***
- Dennkar, je pense que c'est à vous de prendre la direction des opérations, maintenant. Qu'est-ce que vous proposez ?
- D'abord, il faut vous mettre en sûreté. Dès qu'Aïn sera de retour, nous partirons pour un endroit où vous n'êtes jamais allé.
- Pourquoi pas au refuge ?
- Parce qu'il nous faut partir du principe que Tannder aura parlé. Et s'il n'a pas parlé, on l'aura sondé.
- Mais il n'y a aucun klirk ni aucun autre moyen d'aller au refuge. Tannder ne sait même pas précisément où il est. Il n'y a qu'Aïn et Wakhann qui sachent s'y transporter.
- C'est vrai, mais je préfère qu'on disparaisse dans un endroit que Tannder ne connaît pas du tout.
- D'accord, c'est vous qui décidez. Il faut prévenir les autres. Karik ne va pas aimer.
- En effet. Et
- Oui ?
- Il n'est peut-être pas utile de lui dire que son maître a utilisé du nyi doug.
- Qu'est-ce que c'est ?
- C'est ainsi qu'on appelle la substance qu'il a fait transporter par son nigrevole.
- Et pourquoi est-ce qu'il ne faut pas le lui dire ?
- Parce que c'est une arme interdite. Pour ça, un tribunal enverrait Tannder immédiatement sur Tandil. Sans compter le fait qu'il s'apprêtait à enlever des gens dont il n'était pas vraiment sûr que c'étaient bien des espions.
- Là, il avait raison, non ?
- Sans doute. Et on ne peut pas vraiment lui reprocher de ne pas respecter les règles contre un ennemi pareil. Mais j'insiste pour que cela reste entre nous.
Karik reçut fort mal la nouvelle. Pour la première fois, Julien le vit près de pleurer et il dut passer de longues minutes à lui expliquer patiemment qu'il ne servirait à rien qu'il retourne à Kardenang. Il lui promit en outre qu'il insisterait auprès de Maître Dennkar pour qu'il soit associé, là où ce serait possible, aux opérations pour retrouver Tannder.
Aïn revint bientôt, accompagné de Niil et Sandeark. Il fut décidé qu'on partirait immédiatement et que les maigres possessions personnelles de chacun seraient récupérées ultérieurement lorsque le besoin s'en ferait sentir. Le transfert serait effectué en trois fois par Aïn car, là encore, leur destination était dépourvue de tout klirk et n'avait jamais été balisée par aucun Passeur.
***
La nuit, toutes les forêts se ressemblent, mais la Grande Forêt de Tandil
avait quand même quelque chose de spécial. La bulle d'isolement était une barrière efficace contre toute forme de vie animale ou végétale, cependant elle laissait passer, outre la lumière lorsqu'il y en avait, les sons et, avec l'air, l'immense majorité des odeurs, ne filtrant que celles qui auraient pu être associées à l'un des nombreux éléments toxiques répandus dans l'atmosphère par une flore en délire. La membrane qui la constituait était l'ultime aboutissement d'un Art de la Vie que seuls quelques individus étaient à même de maîtriser. Pour l'heure, si l'on ne distinguait à peu près rien hors de la plate-forme circulaire faiblement éclairée, on entendait par contre une étonnante variété de bruits dont certains semblaient signaler la mort douloureuse de quelque animal qui n'avait pas le bonheur d'occuper une place suffisamment proche du sommet d'une chaîne alimentaire particulièrement brutale. L'odeur puissante de pourriture végétale était périodiquement couverte par des effluves aromatiques qui suggéraient que nombre de fleurs attendaient la nuit pour répandre leur message.
- On va s'installer ici ? demanda Julien avec un soupçon d'inquiétude.
- Oui, mais plus bas. Ceci n'est que la bulle d'observation. J'ai pensé qu'arriver ici plutôt que dans l'abri souterrain vous donnerait une meilleure idée de l'endroit. Nous descendrons dès que tout le monde sera là.
- J'admire la précision d'Aïn. Je serais incapable d'arriver comme ça, sans le moindre klirk, sur une plate-forme en pleine forêt qui fait à peine une dizaine de pas de diamètre.
- Oui. Sans compter que, comme vous le verrez lorsqu'il fera jour, la bulle est suspendue un peu au-dessous du sommet d'un ching tchenn géant.
- Et c'est quoi, ce ching tchenn ?
- C'est un arbre. Celui-ci fait à peu près la taille d'une tour d'Aleth.
Julien émit un petit sifflement.
- Et on monte comment jusqu'ici, quand on est en bas ?
- Il y a une échelle dissimulée le long du tronc.
- Vous êtes sérieux ?
- Tout ce qu'il y a de plus sérieux. Ceci n'est pas un lieu de villégiature. C'est une ancienne base secrète d'entraînement pour certaines unités d'élite de notre Ordre. En fait, poursuivit-il après un instant d'hésitation, je suis seul à connaître son emplacement exact avec deux Passeurs dont l'un est maintenant Aïn. L'autre vit une paisible retraite sur Yiaï Ho où il s'adonne aux joies de la contemplation. C'est un excellent exercice que de
Il fut interrompu par l'arrivée d'Ambar, Dillik et Karik. Aïn repartit aussitôt chercher Niil et Maître Sandeark ainsi que Maître Subadar, qu'il avait laissé dans sa bibliothèque où il devait rassembler quelques ouvrages de référence.
- Où on est ? S'inquiéta Dillik.
- Sur Tandil, l'informa Julien.
- Quoi ! Mais, c'est tout plein de choses
-
dangereuses, oui. Alors, pas de fantaisies. Ici, on fait uniquement ce que Maître Dennkar nous permet de faire. La situation est suffisamment compliquée pour ne pas en rajouter.
- Maintenant, nous allons descendre, déclara Dennkar et, se tournant vers Julien, il ajouta : La descente exige beaucoup moins d'efforts, naturellement. Voyez cette ouverture au bord de la plate-forme ? C'est l'entrée d'un boyau qui fait partie de la bulle. Il suffit de s'y glisser, de préférence les pieds d'abord, et de se laisser descendre. C'est une sensation un peu étrange, mais il n'y a aucun danger de manquer d'air ou de demeurer bloqué.
Avant que Julien ait pu donner son avis, Karik s'avança entre lui et l'entrée du conduit.
- Je passe le premier, si tu veux bien.
Julien faillit protester que ce n'était pas la peine, qu'il avait confiance en Maître Dennkar, mais il s'abstint. Il fallait laisser à Karik cette occasion de montrer qu'il reprenait à son compte la mission de son maître et entendait s'interposer autant que possible entre Julien et tout danger potentiel. Aussi, ce dernier recula-t-il d'un pas et dit :
- Merci. Je te suis dans un moment.
Étrange, le mot était faible pour décrire cette impression d'être comme avalé vivant et de descendre lentement au gré des mouvements péristaltiques d'un gigantesque œsophage. La chose devait être plus ou moins transparente, mais dans cette nuit d'encre, il aurait aussi bien pu se trouver effectivement en train de parcourir l'interminable cou d'une girafe géante. Cependant, l'opération dura moins longtemps qu'il ne l'avait craint et il atterrit, avec un petit saut dans une pièce de forme vaguement hémisphérique où l'attendait Karik qui, dans la lumière douce d'un luminaire, s'efforçait de faire bonne figure et de cacher son désarroi sous un air faussement martial.
- On va le retrouver.
Incapable de maîtriser sa voix, Karik se contenta de hocher la tête.
- C'est notre seule priorité à partir de maintenant.
Il n'eut pas le temps d'en dire plus. Déjà, Dillik les rejoignait, bientôt suivi par les autres membres du groupe, y compris Niil, Sandeark et Aïn.
La base ressemblait assez à l'idée qu'on pouvait se faire d'un terrier. Les galeries voûtées n'avaient pas la rectitude géométrique qu'on attend d'ordinaire des constructions militaires, ou simplement humaines, mais sinuaient et variaient de niveau. Les embranchements et les croisement ignoraient superbement l'angle droit. Ils passèrent sans s'arrêter devant un certain nombre de portes et pénétrèrent enfin dans une salle assez grande qui devait tenir lieu à la fois de réfectoire, si l'on en jugeait par les cinq tables régulièrement disposées et les sièges rangés tout autour, et de salle de briefing, si l'on considérait le tableau qui occupait une bonne partie d'un mur. Aucune décoration ne venait agrémenter le revêtement bleu-vert des murs et un voile ténu de poussière confirmait que l'endroit n'avait pas été utilisé depuis un certain temps.
- La base est déserte depuis une quinzaine de cycles, annonça Dennkar. Les installations fonctionnent, mais il ne faut pas vous attendre à quoi que ce soit de confortable. Les réserves contiennent de la nourriture en conserve ainsi que des rations militaires de survie, mais il n'y a bien sûr aucun aliment frais ou périssable. Si nous voulons manger correctement, il nous faudra réapprovisionner. Nous pourrons aussi manger à l'extérieur – j'entends par là, sur d'autres mondes – à condition de ne pas établir d'habitudes qui permettraient de prévoir nos mouvements. Il existe un sas qui permet de sortir de la base. Je vous déconseille d'essayer. Nous somme ici sur Tandil. Il est certain que, sans un entraînement sérieux, vous n'avez aucune chance de survivre très longtemps à la surface. Vous pouvez utiliser sans risque la bulle d'isolement. Je vous le recommande. Comme je m'apprêtait à le dire à Julien, la montée par l'échelle est un excellent exercice. De là-haut, vous pourrez vous faire une idée de la faune locale. Maintenant, je suggère que nous nous installions dans les clos les plus proches de cette salle et que nous nous retrouvions ensuite pour établir le programme immédiat.
Les clos en question étaient de petites chambres comportant chacune deux lits plutôt spartiates et juste assez d'espace pour pouvoir évoluer sans avoir trop l'impression d'être en prison. Mais l'inquiétude au sujet de Tannder était trop présente dans les esprits pour qu'on n'accorde plus qu'une pensée fugace à ce manque de confort. S'installer était d'ailleurs un bien grand mot car personne n'avait pratiquement de possessions ou même de vêtements à disposer dans les placards minuscules qui ne contenaient rien d'autre qu'un jeu de draps et de couvertures pour chaque lit. Julien et Ambar décidèrent que Dillik dormirait avec eux. En effet il n'était pas question de laisser Karik ruminer seul dans sa chambre et Niil serait sans doute à même de lui apporter un réconfort indispensable alors que Julien et Ambar, plus proches de Dillik, s'accommoderaient sans trop de peine de la promiscuité accrue.
***
- Pour l'instant, déclara Dennkar lors de la réunion qui se tint quelques minutes plus tard, je vous demanderai de bien vouloir demeurer ici. Je vais me rendre à Kardenang et tâcher d'en apprendre un peu plus sur la disparition de Tannder et de ses hommes.
- Maître Dennkar, intervint Karik, je voudrais aller avec vous. Je pourrais vous être utile. Je connais bien l'endroit. Et Julien m'a promis qu'on me permettrait de vous aider à retrouver mon maître.
Julien se raidit intérieurement dans l'attente de la rebuffade qui n'allait pas manquer de venir, mais Dennkar le surprit. Après avoir pesé le pour et le contre durant un bref instant, il répondit :
- D'accord, mais tu seras le seul et tu restes sous ma responsabilité directe. Cela signifie que tu n'obéis qu'à moi et que tu ne fais que ce que je t'aurai spécifiquement ordonné de faire. Est-ce bien clair ?
- Oui.
- Si ton maître a révélé d'une manière ou d'une autre ce qu'il sait, tu risques aussi d'être particulièrement en danger. Tu en es conscient ?
- Oui.
- Enfin, je tiens à être absolument franc avec toi, il se peut que je sois tenté de me servir de toi comme appât, si je ne trouve aucun autre moyen de prendre contact avec l'ennemi, et il est préférable que tu restes ici si tu veux être sûr qu'on n'en viendra pas à de telles mesures.
- Je veux venir. Maître Tannder, c'est
Il se tut, incapable d'exprimer sans perdre son aplomb ce qu'était pour lui le Guerrier disparu.
- Bien. La question est réglée. Nous partons immédiatement. Julien, je vous renverrai bientôt Aïn si j'arrive à persuader Wenn Hyaï de quitter sa retraite pour nous aider. En attendant, je vous supplie de ne pas essayer de sortir d'ici comme vous pourriez assurément le faire.
- Rassurez-vous, je n'ai pas l'intention de bouger. Mais si je n'ai pas de vos nouvelles ou de visite d'Aïn d'ici une journée, j'emmène tout le monde ailleurs. En passant par la Table d'Orientation, ajouta-t-il à l'intention du Passeur, je peux transporter tout le monde en une seule fois. Évidemment, je ne pourrai jamais revenir ici
du moins, je ne crois pas. Et Xarax m'assure en ce moment même qu'il m'en empêcherait si jamais je m'avisais d'avoir l'idée d'essayer.
Chapitre 18 Sauvetage
Il faisait encore nuit noire sur Dvârinn et Aïn choisit de les déposer, non pas à l'auberge, mais sur le chemin qui menait à la maison ennemie. Il était bien décidé, cette fois à demeurer en observateur attentif des opérations. Dennkar et Karik avaient revêtu avant de partir des tenues camouflées prises dans le stock abondant de la base et il fallait l'œil exercé du Passeur pour les distinguer vaguement alors qu'ils s'avançaient sans bruit vers la haie qui entourait la maison. Cependant, aussi discrets soient-ils, ils ne trompèrent pas la vigilance des observateurs de l'équipe de Tannder, fort désireux de se montrer irréprochables auprès du très fameux Maître Dennkar et plus que jamais décidés à ne plus se laisser supplanter par un gamin sans expérience. Le responsable du groupe les intercepta donc et entreprit aussitôt de faire son rapport.
- Personne n'est entré ni sorti de la maison. Nous avons encore envoyé le nigrevole, mais il reporte une maison vide de tout occupant. Avec votre permission, j'enverrai un homme pour explorer le bâtiment.
- Vous n'avez pas ma permission. Je suis certain que si quelqu'un entre là-dedans, il n'en ressortira pas vivant. L'endroit est piégé. Ceux qui sont derrière tout ça n'ont plus l'intention de se cacher. Tannder a été délibérément attiré dans cette maison. Et on s'est servi pour ça de ce garçon. Assez habilement, je dois dire.
- Mais, il faut qu'on sache
- Si vous voulez jouer votre propre vie à ce petit jeu, je ne vous en empêche pas, je peux comprendre qu'on ait hâte de visiter les Champs Bienheureux. Mais vous n'enverrez personne en mission-suicide. Est-ce clair ?
- Oui, Gyalken.
- Bien. Continuez à surveiller cet endroit. Un Passeur restera en permanence à l'auberge jusqu'à ce qu'on décide qu'il n'y a plus d'urgence.
Comme ils parcouraient le chemin, Aïn les rejoignit et se plaça près de Dennkar, dans la posture de communication.
- Si vous n'entrez pas dans la maison, je vais peut-être essayer de chercher la trace d'un transfert. Mais d'abord, il faut aller chercher Wenn Hyaï. Nous ne pouvons pas prendre le risque que vous soyez bloqué ici s'il m'arrivait quelque chose.
- Ce que vous comptez faire est dangereux ?
- Peut-être pas dangereux. Mais délicat, certainement.
- De toute façon, il faut convaincre Wenn Hyaï. Ça ne va pas être facile.
- Je connais Wenn Hyaï. Il ne refusera certainement pas de vous aider. Même si cela signifie la fin de sa bienheureuse tranquillité. Et, dites-moi, vous n'aviez pas vraiment l'intention d'utiliser Karik comme appât?
- Non, bien sûr! Mais ça lui donne l'impression d'être vraiment engagé dans le sauvetage de son maître. Et le fait que je ne compte pas me servir de lui n'enlève rien à son courage et à sa loyauté. J'aime bien ce garçon. Tannder a eu raison de le sortir de sa condition.
***
Wenn Hyaï, effectivement, ne refusa pas son concours. Il quitta, sans un mot de protestation sa petite hutte, perchée au sein d'un paysage que n'aurait pas dédaigné un peintre taoïste. Son pelage vert sombre avait par endroit des reflets argentés, et ses mouvements n'avaient pas tout-à-fait la même vivacité souple que ceux d'Aïn, mais c'était le seul signe de son âge avancé. Lorsqu'ils furent de retour à Kardenang, dans le "clos bleu" de l'auberge, Dennkar donna ses consignes:
- Karik, tu ne quittes pas Maître Wenn Hyaï. Vous nous suivrez de loin jusqu'au groupe de maisons. Je ne veux pas que vous approchiez plus qu'il n'est nécessaire pour avoir une vue dégagée de la maison. Si quelque chose m'arrive et que je suis incapable de donner des ordres, je veux que vous partiez immédiatement rejoindre le groupe sur Tandil. La mission prioritaire de Maître Wenn Hyaï est de s'assurer que l'Empereur dispose toujours d'un système efficace lui permettant de se déplacer et de communiquer. La mission de Karik est de servir Maître Wenn Hyaï et de l'aider à remplir sa mission.
Dehors, on commençait tout juste à percevoir les premiers signes de l'approche de l'aube. La température semblait avoir soudain considérablement baissé et l'humidité de l'air marin se condensait en une rosée qui mouillait désagréablement toute chose. Karik frissonna dans sa tenue de camouflage tout en s'efforçant de ne pas perdre de vue les silhouettes vagues de Maître Dennkar et Aïn qui cheminaient sans un bruit, ombres dans la quasi-obscurité. Soudain, il sentit que son compagnon s'était rapproché au point de frôler sa jambe et il posa tout naturellement sa main sur son cou.
- Mon garçon, il semble que nous allons faire équipe toi et moi. Tu veux bien me rendre un service ?
- Euh
Oui Honorable Maître Passeur. Que voulez-vous que je fasse ?
- Eh bien, il y a un certain temps que je vis tout seul et que personne de ton espèce ne m'a gratté derrière les oreilles
Malgré la gravité des circonstances, Karik se retint avec peine d'éclater de rire, mais son amusement fit quand même comme un feu d'artifice mental qui ne pouvait échapper au Passeur dont c'était d'ailleurs le but. Il fallait desserrer l'étau d'angoisse qui étreignait son esprit.
- Tu peux rire, gamin, mais gratte-moi quand même.
Ils étaient maintenant en vue de la maison et Wenn Hyaï s'assit au bord du chemin et s'abandonna aux soins de Karik qui avait de la chose une certaine pratique acquise auprès d'Ugo et s'acquitta de sa tâche avec une conscience digne de tous les éloges tout en observant attentivement les ombres indistinctes du Passeur et du Guerrier.
***
En général, un Passeur ne s'attardait dans l'En-dehors que durant le délai strictement nécessaire aux opérations complexes nécessitées par le voyage. Ce temps n'était pas mesurable et n'était en fait qu'une durée purement subjective. En d'autres termes, tant qu'il ne se transférait pas vers un autre lieu, un Passeur pouvait fort bien demeurer une heure ou plus dans l'En-dehors et revenir à son point de départ sans même l'avoir jamais quitté. La seule limite à un tel séjour était la résistance mentale du Passeur. Le seul fait de maintenir la concentration nécessaire à une pensée cohérente était extrêmement éprouvant et, si l'on n'y prenait garde, on pouvait tout simplement perdre la raison. Mais Aïn était sans doute le meilleur et le plus résistant des experts de son temps dans l'art de sonder l'En-dehors. Il l'avait prouvé en retrouvant la trace ténue de Julien jusqu'à son monde d'origine. Un exploit surpassé seulement par l'héroïque quête de Yol l'Intrépide, maintenant Ugo le chien, et connu pour jamais comme "Yol, le Sauveur de Yulmir". Il ne lui fallut que quelques secondes pour entrevoir ce qu'il cherchait. L'En-Dehors, la substance même de l'Univers, portait encore la trace d'une déchirure qu'aucun Passeur n'avait pu provoquer. L'image mentale qui résultait d'un tel acte était celle d'une balafre où les lignes de force de l'espace avaient été comme fondues et soudées pêle-mêle. Il comprit aussitôt que ce viol barbare n'était pas le fait d'un être vivant, quel qu'il soit. C'était la signature d'une machine. De telles machines n'existaient pas dans les Neuf Mondes. Mais des tentatives avaient paraît-il été faites avant la catastrophe qui avait scellé le sort du monde dévasté d'Emm Talak. Si quelqu'un avait réussi à mettre la main sur un de ces prototypes et poursuivi le développement, on avait tout lieu de s'inquiéter. Cependant, la situation présentait un petit avantage : ceux qui utilisaient cette machine n'avaient apparemment pas conscience des bouleversements qu'ils causaient et, par conséquent, ils ne prenaient aucune mesure pour effacer ou même brouiller un tant soit peu les traces de leur action.
Il n'était malheureusement pas question de se précipiter pour remonter cette piste pourtant évidente. Outre le fait qu'il ignorait où elle menait, Aïn n'excluait pas qu'il puisse s'agir d'un piège. En outre, s'il parvenait à retrouver Tannder, il ne fallait pas oublier que celui-ci avait disparu avec trois de ses hommes. C'était plus que ce qu'il pouvait être sûr de ramener en une fois et il ne disposerait peut-être pas de deux occasions pour agir. Aussi, à moins de se résoudre à abandonner l'un des hommes à son sort, il devrait demander l'aide d'un autre Passeur. Il devraient aussi emmener avec eux un humain pour éviter d'échouer faute de pouvoir utiliser un outil ou une arme. L'idéal eût été de solliciter le concours de Julien, qui était à la fois un humain et un Passeur, mais il était peu probable qu'une telle demande soit approuvée par Dennkar. Il ne pouvait rien accomplir de plus pour l'instant, aussi décida-t-il de quitter l'En-dehors.
***
Ils tinrent conseil dans le Clos bleu de l'auberge. D'un commun accord, il décidèrent de ne rien dire à Julien. Sa réaction était aussi prévisible que la marée. On évitait ainsi d'avoir à l'empêcher de commettre la folie de se lancer au secours de Tannder. Il n'était absolument pas question de l'impliquer dans cette affaire. Il n'était pas non plus question de lui mentir ou même de lui dissimuler des faits, et Aïn était certain que, même s'il refusait de l'emmener, Julien était parfaitement capable de juger qu'il avait une chance de réussir et pourrait bien se lancer de lui-même dans l'aventure. Il valait donc mieux s'abstenir de le rencontrer. On ne pouvait non plus risquer que Dennkar soit capturé ou tué. Il était essentiel que l'Empereur ait toujours près de lui un véritable conseiller. Il faudrait se résoudre à emmener l'un des hommes restants de Tannder. Le choix du Passeur s'imposait, ce serait Wakhann. Aïn avait déjà fusionné avec lui et il faisait partie du cercle restreint des intimes de Julien.
- Je veux y aller !
Karik venait apparemment de trouver le courage de s'exprimer. Dennkar ouvrit les yeux. Le conseil avec les deux Passeurs s'était jusque là tenu mentalement, mais Karik n'avait pu s'empêcher de parler à haute voix. Le Guerrier se retint de rabrouer l'insolent, au lieu de quoi, il le fixa d'un air interrogateur.
- Je sais bien que j'ai l'air d'un gamin, mais j'ai quinze cycles. Je sais me servir d'une arme, Maître Tannder m'a entraîné lui-même. Maître Aïn me connaît bien et moi aussi, je le connais. Avec lui, je n'aurai pas peur parce que je sais que je peux avoir complètement confiance en lui pour nous sortir de n'importe quelle situation. Les types de la sécurité, ils sont bien, mais ils ne peuvent pas s'entendre aussi bien avec lui. Et Maître Tannder n'arrête pas de me répéter que c'est le plus important pour réussir une mission. Et puis
Et puis je ne supporte pas de rester là sans rien faire pour l'aider.
Comme Dennkar se taisait, Karik insista :
- Donnez-moi une de ces armes interdites. Je suis meilleur avec que la plupart de ceux que j'ai vu s'entraîner. Même Maître Tannder a fini par le reconnaître.
- Ton Maître ne voudrait certainement pas que tu risques ta vie pour lui.
- C'est vrai. Mais il voudrait encore moins qu'Aïn risque la sienne. Ou n'importe qui d'autre d'ailleurs. Il dirait que s'il a été assez bête pour se faire prendre, ça n'est pas la peine de risquer la peau de quelqu'un pour le récupérer.
Dennkar ne put s'empêcher d'esquisser un sourire. C'était typiquement le genre de chose que Tannder aurait pu dire. Il consulta brièvement mentalement et en privé son vieil ami Wenn Hyaï, puis il énonça sa décision.
- Maître Aïn va aller chercher son collègue. Cela ne lui prendra pas très longtemps. Pendant ce temps, tu vas bien réfléchir. Effectivement, si Niil est assez vieux pour être Premier sire des Ksantiris, on peut considérer que tu es en âge de décider toi-même de risquer ta vie et celle des autres. Je te demande de bien te souvenir que si tu ne te montres pas à la hauteur de la situation, cela risque d'avoir des conséquences terribles. Aïn me dit qu'il te fait confiance, mais maintenant, c'est à toi-même qu'il faut que tu poses la question. Si tu es toujours décidé à participer à l'opération lorsqu'Aïn reviendra, tu as ma permission de te porter volontaire.
Lorsque les deux Passeurs surgirent de nouveau dans la pièce, Karik n'avait pas changé d'avis. Cependant, après un bref conciliabule, les Passeurs annoncèrent que Wakhann lui, ne participerait pas là l'opération. Les coordonnées de la base sur Tandil lui avaient été transmises, et il resterait bien sûr avec Dennkar, mais il serait remplacé par Maître Wenn Hyaï. Il était en effet hors de question de demander à quelqu'un qui portait un petit de participer à une expédition aussi périlleuse et Wakhann, qui s'était déterminé femelle quelques semaines auparavant, avait commencé sa gestation.
Karik reçut donc en plus d'un couteau réglementaire, l'une des armes de poing, strictement illégales, affectées au groupe de sécurité et, fermement agrippé au pelage des deux Passeurs, il s'embarqua pour l'inconnu.
***
Il ne sut absolument rien de l'exploit réalisé par ces artistes de l'En-dehors qu'étaient ses compagnons. Il ne suivit pas leur difficile cheminement au sein du chaos interstitiel qui sépare notre réalité de l'amnios apparemment dépourvu de sens qui l'entoure. Il fut simplement transporté, sans aucun mouvement, dans un long couloir aux parois de métal gris clair. Deux bandes qui couraient au ras du plafond dispensaient une lumière proche de celle du jour et le sol était couvert d'un revêtement souple d'une teinte vaguement bleu-vert. Des rectangles étaient dessinés à intervalles réguliers de part et d'autre du couloir et semblaient figurer des portes. Ils portaient de gros caractères qui devaient être des numéros, mais aucune fente ou discontinuité dans le métal ne laissait cependant soupçonner la présence d'une ouverture.
- Nous sommes apparemment dans une sorte de forteresse ou de prison, l'informa Wenn Hyaï. L'un des hommes de Tannder se trouve derrière cette paroi. On l'interroge. Je crois que tu vas malheureusement devoir te servir de ton arme. Il va falloir tuer trois hommes. Crois-tu que tu pourras ?
Karik se sentit pris d'une soudaine faiblesse et dut s'appuyer fortement sur le dos des Passeurs pour garder son équilibre. Il s'était préparé à la violence d'un combat éventuel, mais pas à l'idée d'abattre froidement trois inconnus sans même un mot de défi.
- Si tu penses que tu ne pourras pas, je te ramène à l'auberge. Il n'y a pas de honte à cela. Je reviendrai avec l'un des hommes de Tannder. Et maintenant que je connais le chemin, ce ne sera pas une grande perte de temps.
- Non, laissez-moi juste un petit moment. De toute façon, il faudra que quelqu'un s'en charge.
- Comme tu voudras. Mais ne les manque pas. Si jamais ils ont le temps de donner l'alarme
Mais Karik s'était repris. Ces hommes étaient probablement en train de sonder ou de torturer un prisonnier, sans le moindre état d'âme, alors que d'autres faisaient sans doute subir le même sort à Tannder et ses deux autres compagnons. Il fallait en finir. Vite. Ce n'était pas le moment de faire des allers-et-retours et d'avoir des regrets. Il avait voulu être au cœur de l'action. Il y était.
- Amenez-moi à l'intérieur et aplatissez-vous. Je me charge du reste.
- Aïn va rester ici un petit moment. Inutile, d'encombrer ton champ de tir. Prépare-toi.
Le garçon sortit de son étui l'arme étrange et fixa à son poignet la lanière qui lui éviterait de la perdre au cas où il devrait combattre au corps-à-corps. C'était une petite chose de matière synthétique noire, à peine plus grande que sa main et qui propulsait à très haute vitesse, grâce à une impulsion magnétique, de minuscules grains d'une matière extrêmement dense dont l'énergie cinétique, énorme, se dispersait brutalement à l'impact avec des résultats dévastateurs.
- Allons-y, je suis prêt.
Il fut immédiatement dans la pièce. Alors que Wenn Hyaï s'aplatissait au sol comme il le lui avait demandé, il laissa ses réflexes agir et tira trois projectiles sur les silhouettes manifestement humaines entourant la table où gisait un corps nu. L'arme n'utilisait aucun explosif, mais la vitesse supersonique produisit trois détonations sèches qui se succédèrent a une cadence incroyablement rapide. Il s'était entraîné sur des cibles et même, plusieurs fois, sur des mannequins, mais rien ne pouvait l'avoir préparé à l'horreur des torses explosés, aux murs se couvrant subitement de grandes traînées de grosses gouttes rouges et, quelques instants plus tard, à l'odeur puissante d'excréments. Il vomit violemment alors que Wenn Hyaï se précipitait vers la table. Confusément, il perçut du coin de l'œil la tache bleue du pelage d'Aïn qui les rejoignait et se sentit sombrer doucement dans l'inconscience.
***
Il revint à lui quelques instants plus tard. Aïn lui léchait le visage.
- Réveille-toi, mon garçon. Il faut encore libérer ce pauvre type. Il vit encore. Et non, ce n'est pas Tannder.
Karik se remit tant bien que mal sur ses pieds et s'approcha de la table d'acier en s'efforçant de ne pas regarder les murs où de petits morceaux de chair continuaient de glisser lentement vers le sol. Le Guerrier était conscient, mais il avait les yeux fermés et semblait absorbé par sa communication avec Wenn Hyaï qui s'était hissé jusqu'à lui et maintenait sa patte sur son front. Karik trouva rapidement le mécanisme qui déverrouillait les bandes de métal souple qui maintenaient ses poignets, ses chevilles et son cou. Aïn se pressa de nouveau contre lui :
- Nous allons partir, maintenant.
- Mais
Et Tannder ?
- Nous reviendrons dans très peu de temps. Il nous faut des renseignements.
Et ils furent de nouveau dans le clos bleu de l'auberge.
Chapitre 19 Le silence est d'or
- Il faut retourner chercher Maître Tannder ! Tout-de-suite !
- Calme-toi, mon garçon – Dennkar parlait d'une voix posée, dépourvue de la moindre impatience. Il faut attendre que Wenn Hyaï revienne avec des renseignements.
- Mais, on n'a pas le temps d'attendre !
- Si. Les Maîtres de Santé des Bakhtars vont stabiliser l'état du Guerrier que vous avez ramené pendant que Wenn Hyaï apprend tout ce qu'il pourra. Il connaît la façon de s'y prendre et il reviendra avec plus de renseignements que tu ne crois.
- Mais il était peut-être là, tout près !
- Non. Aïn me dit qu'il a sondé tout le bâtiment avant de sortir de l'En-dehors. Il n'y avait que ce Guerrier et aucune trace d'un autre saut à-partir de cet endroit. S'ils ont emmené les autres prisonniers ailleurs, ils l'on fait en utilisant des moyens conventionnels et les Passeurs ne peuvent pas suivre leur piste.
- Qu'est-ce qu'on va faire, alors ?
- D'abord, tu vas te calmer. Tu as bien exécuté ta part de cette mission. Maintenant il
- Ça n'est pas vrai! J'ai failli tout gâcher. Et je me suis évanoui.
- Aïn m'a dit ce que tu as fait. Tu t'en es très bien tiré. Pour le reste
Il est normal que tu aies été bouleversé. C'est le contraire qui serait inquiétant. La mort violente n'est pas une chose plaisante. Et on ne s'y habitue jamais. Ou alors, on est gravement en danger de perdre son âme. Je suis désolé d'avoir dû te laisser accomplir une tâche qui aurait dû me revenir.
- Non. Je suis content de pouvoir faire quelque chose pour aider à retrouver Maître Tannder. Mais je voudrais qu'on continue à le chercher.
- C'est ce que nous faisons.
Karik sursauta. Il n'avait encore jamais entendu la voix bizarre de Wenn Hyaï. Celui-ci venait d'apparaître sans bruit sur le klirk à trois pas derrière le garçon. Il s'approcha et Aïn se joignit à eux pour tenir conseil.
Wenn Hyaï avait amené le Guerrier jusqu'à la Tour des Bakhtars où il avait été immédiatement pris en charge par les Maîtres de Santé, mais l'homme avait insisté pour faire son rapport et avait donc totalement ouvert son esprit au Passeur durant les quelques instants nécessaires pour qu'il explore et enregistre le souvenir des événements des dernières heures. Il n'avait pas compris comment exactement, après avoir pénétré dans la maison, ils s'étaient soudain retrouvés sur une plate-forme dans une sorte de grand hall rempli d'énormes armoires de métal bourdonnantes. Il avait réagi avec toute la vitesse développée au cours d'une vie consacrée à l'Art du Combat mais, alors qu'il s'apprêtait à se mettre en position de défense, il avait soudain perdu tout contrôle sur son corps et s'était écroulé sans pouvoir faire autre chose que respirer. Il fut aussitôt entouré d'hommes, manifestement des combattants, et installé sur une sorte de table métallique roulante qui se mit aussitôt en route. Bien qu'il fût incapable de bouger même ses yeux, il pouvait entendre et, par delà les phrases échangées dans un langage qu'il ne reconnaissait pas, il perçut des bruits qui lui indiquaient que ses compagnons étaient vraisemblablement traités de la même façon. Avant que son chariot ne quitte la salle, il eut même la surprise d'entendre quelqu'un s'exclamer en tünnkeh :
- Eh bien, Maître Tannder, on s'est fait prendre comme un débutant ? Je n'en espérais pas tant.
Le reste était un pur cauchemar. Grâce à son entraînement, l'homme avait plutôt bien résisté aux souffrances qu'on lui avait infligées, mais l'utilisation d'une chimie particulièrement efficace avait fini par avoir raison de sa résistance et il s'était mis à parler jusqu'à n'avoir plus rien à dire. Mais son calvaire n'avait pas cessé pour autant. L'équipe d'interrogateurs avait été remplacée par une autre, composées de personnages plus jeunes qui avaient entrepris de tester sur lui les méthodes les plus barbares, sans même prendre la peine de l'interroger. Il n'était plus, pour eux, qu'un sujet d'expériences, et la souffrance jusqu'aux limites sans cesse repoussées de la perte de conscience semblait être leur seul but. C'est au plus profond de ce désespoir qu'il avait été sorti de leurs griffes. Les Maîtres de Santé, ignoraient encore l'étendue des dégâts causés à son organisme et ils étaient des plus réservés en ce qui concernait sa santé mentale.
Ce compte-rendu épouvantable, s'il plongea Karik dans une inquiétude redoublée du sort de Tannder, eut quand même pour effet de faire disparaître la culpabilité qui commençait à le ronger à son insu. Le meurtre de trois exécutants d'ordres auxquels ils ne pouvaient se soustraire devenait, tout-à-coup, la suppression nécessaire de créatures malfaisantes. À partir d'une telle base, on allait pouvoir l'aider à reconstruire une image de lui-même qui avait été sérieusement ébranlée.
Mais le plus intéressant, dans cette lamentable histoire, était que Wenn Hyaï, avec sa Mémoire surentraînée de Passeur, avait fini par identifier la voix qui avait nargué le malheureux Tannder.
Chapitre 20 Ajmer
- Vous êtes certain Wenn Hyaï ?
- Sans le moindre doute, Sire.
- Il faut prévenir Aldegard.
- Rien ne dit qu'il n'est pas complice, intervint Dennkar. Le Noble Sire Ajmer est son Premier Conseiller, en plus d'être son cousin.
- Si Ajmer est bien celui que Wenn Hyaï a reconnu
- J'en suis absolument certain, Sire.
- S'il est bien de mèche avec l'ennemi, je ne veux plus qu'on lui donne du Noble Sire. Ça peut vous paraître idiot, mais j'y tiens. Quelqu'un a des suggestions à faire, à part lui tomber dessus dès qu'on pourra le trouver ?
- La sagesse voudrait que nous gardions pour nous cette information avec l'espoir d'en tirer profit, dit Dennkar, mais je suis conscient que la sagesse n'est pas vraiment la conseillère qu'il nous faut si nous voulons tenter de sauver Tannder et ses hommes. Mais aller trouver Aldegard pour lui révéler ce que nous savons
- Il n'y a qu'à l'enlever, suggéra Niil. Il doit bien rentrer chez lui, non ? Et s'il est chez lui, je suis sûr que nos amis Passeurs peuvent lui faire faire un petit voyage. Ou alors, pour refuser, il faudra qu'il invente une histoire, qu'il dise, par exemple, qu'il s'en va visiter tel ou tel domaine, et là, on pourra prouver au moins qu'il n'est pas clair. Évidemment, si Aldegard est dans le coup, ça risque de ne pas être facile.
- Qu'en pensez-vous Aïn ?
- Le Code moral des Passeurs est formel : on ne peut transporter une personne contre son gré que si elle a dûment été condamnée par la justice.
- Les autres ne se gênent pas ! S'indigna Niil.
- C'est ce qui fait toute la différence entre eux et nous, intervint Maître Subadar. Croyez-moi, il y a de bonnes raisons derrière ces règles. De plus, le Passeur qui s'y essaierait perdrait immédiatement son Don. C'est pourquoi je crois peu probable qu'un Passeur soit mêlé à cette affaire.
- Vous dites, reprit Niil, qu'un Passeur qui transporterait quelqu'un de force
- Pas de force, mais contre son gré en dehors d'un mandat légal. On peut parfaitement transporter quelqu'un sur Tandil, même s'il n'en a pas envie.
- Bon. Un Passeur qui ferait ça perdrait son Don ? Comment est-ce que c'est possible ?
- C'est une chose implantée dans leur esprit lors de l'Ouverture du Don. Cela fait partie du processus. On ne peut pas ouvrir le Don sans cela. Si Aïn essayait de vous transporter contre votre volonté, il ressentirait d'abord un grand malaise, puis des nausées. Et s'il essayait vraiment de passer outre malgré tout, quelque chose dans son esprit se briserait et il perdrait son Don.
- Mais Julien a bien transporté un ghorr, et il n'était certainement pas d'accord.
- Il s'agissait d'un ghorr. Cette créature ne devrait même pas exister. Et d'ailleurs, elle ne peut pas exister sans ceux qui la produisent. Elle est heureusement incapable de se reproduire. Mais il aurait pu aussi bien transporter un adversaire humain. Si on attaque un Passeur, la règle ne s'applique plus. Certains ont payé très cher pour l'avoir oublié.
- Peut-être l'Empereur n'est-il pas soumis à cette règle ?
Assis près de son élève favori, le mathématicien venait d'émettre le doute qui s'insinuait depuis un moment dans l'esprit de Julien. Pour une fois, Subadar parut à court de réponses. Il finit quand même par dire :
- C'est possible en effet, mais je ne me fierais pas à ce genre de supposition.
- On pourrait facilement tenter l'expérience, insista Sandeark. Sire Julien pourrait essayer de me transporter malgré moi.
- Ça ne prouverait rien. Je pense que ni vous, ni personne ici n'est capable d'opposer une résistance réelle. Il faudrait pour ça être absolument convaincu qu'il s'apprête à nous emmener vers un sort épouvantable. Nul d'entre nous ne peut même essayer de s'en persuader.
- Autrement dit, conclut Julien, on ne le saura que si j'essaie. J'ai l'impression qu'il va falloir faire confiance à Aldegard. Dennkar, c'est vous le Guerrier. Qu'est-ce que vous suggérez ? Il ne faut pas que l'opération se retourne contre nous.
- Exactement, Sire. Si Ajmer est l'homme de l'ennemi, ses vêtements doivent être truffés de capteurs et même peut-être de localisateurs, bien que rien pour l'instant ne nous permette de penser que des localisateurs existent. Notre seule chance d'avoir un entretien vraiment privé avec lui est de le capturer absolument nu. Je suis à peu près certain que l'ennemi a aussi dissimulé des capteurs dans la Tour des Bakhtars, et particulièrement dans les salles où Aldegard reçoit ses hôtes ou tient conseil. Peu-être même a-t-il piégé aussi ses vêtements.
- Vous êtes sûr que vous n'exagérez pas pas un peu ?
- Sire, je suis peut-être trop méfiant, mais nous ne pouvons rien négliger.
- Bien, ne perdons pas de temps. Comment comptez-vous faire ?
***
- Que je convoque Sire Ajmer ? À cette heure de la nuit ?
- Non, Aldegard. J'aimerais que vous alliez vous-même le chercher. Chez lui, dans son clos personnel.
- Mais, Sire, ce serait une violation de toutes les
- Aldegard, je crains qu'Ajmer n'ait lui-même commis des actes qui sont en violation de toutes ses allégeances. Je veux que vous compreniez que je lui offre une toute petite chance de de sauver sa Maison de l'anéantissement. Avec votre aide, nous pourrons peut-être lui donner l'occasion de racheter en partie sa faute. Voulez-vous nous y aider ? S'il est innocent, je lui présenterai moi-même des excuses.
- Bien sûr, je vous y aiderai. Sans cela je n'aurais pas suivi Maître Dennkar jusqu'ici uniquement vêtu d'un laï qu'il m'a remis de votre part avec ce mot portant votre Marque. Et d'ailleurs, j'ignore où nous sommes.
- Moi aussi. Seuls nos Passeurs le savent, mais j'ai de bonnes raisons de croire que nous sommes dans un endroit où personne n'a la moindre chance de nous trouver.
- Ça ressemble à un abri datant des guerres Zarlines, sur Yrcandia.
- C'est possible, mais de toute façon, je le quitterai dès que vous serez parti et nous nous retrouverons ailleurs. C'est une précaution que nous continuerons de prendre tant que nous n'en saurons pas un peu plus sur l'ennemi. Donc, puisque vous acceptez de nous aider, vous allez tirer votre cousin de son lit, et en silence. Puis vous lui remettrez ce message qui l'avertit du danger mortel qu'il court à dire ne serait-ce qu'un mot qui pourrait faire penser qu'il se passe quelque chose d'inhabituel et vous veillerez à ce qu'il ne porte pas d'autre vêtement que ce laï que voici. Vous l'emmènerez ensuite auprès d'Aïn qui le ramènera près de moi avec vous. Le message que vous lui remettrez le met en garde contre le fait de s'opposer à son transport. S'il a la prudence de fermer sa bouche et l'intelligence suffisante pour croire que je préfère le garder en vie et – peut-être – faire preuve de clémence s'il reconnaît ses erreurs et décide de nous aider, je m'engage à ce que sa maison ne subisse pas les conséquences de sa traîtrise. Pour ce qui est de son sort personnel, son entière coopération pourra sans doute l'adoucir dans une certaine mesure. Est-ce que tout est bien clair ?
- Oui, Sire. Je réveille Ajmer en lui imposant le silence et je lui remets votre message. Je m'assure qu'il ne porte rien d'autre que ce laï et je le ramène près de vous.
- C'est ça.
- Et, Sire
- Oui ?
- J'aimerais avoir l'assurance que vous me permettrez de le défier personnellement au cas où il ne se montrerait pas suffisamment coopératif.
- Si jamais, à cause de lui, on ne récupère pas Tannder vivant, je vous serai personnellement reconnaissant de le tuer à ma place.
Lorsque Julien se tut, il s'aperçut qu'il tremblait. Jusque-là, il n'avait pas eu conscience de la rage qui l'habitait.
***
Le dépôt d'armes interdites de Der Mang était certainement un des lieux les plus sécurisés de tout l'Empire et c'est là que Julien attendait Ajmer lorsqu'il reparut avec Aldegard. Julien l'avait aperçu à l'occasion depuis la cérémonie de transmission des Marques d'Ambar, mais le fier Bakhtar semblait avoir perdu beaucoup de sa superbe et comme ça, vêtu d'un laï blanc et l'air vaguement piteux, il lui rappela une gravure d'un livre d'histoire qui représentait la reddition des Bourgeois de Calais à Édouard III d'Angleterre. Soutenu par la présence à ses côtés non seulement de Niil et de Dennkar, mais aussi de Maître Subadar, Julien exposa la situation dans des termes soigneusement mis au point :
- Ajmer, vous avez fait une folie. Je vous laisse le choix : ou vous reconnaissez immédiatement ce que vous avez fait et vous m'aidez à sauvez ce qui peut encore l'être, ou vous me prouvez que je me trompe, malgré les preuves que j'ai du contraire. Si c'est bien le cas, je vous ferai des excuses et je vous accorderai réparation, mais si vous me faites perdre un temps précieux à tenter de vous disculper alors que vous êtes coupable, n'espérez aucune sorte de clémence, ni pour vous, ni pour votre maison. Je précise qu'ici, vous pouvez parler sans aucune crainte d'être entendu par ceux qui vous manipulent. Décidez-vous maintenant.
Tiré de son lit au plus profond de la nuit, mis en présence d'accusateurs manifestement sûrs d'eux, incapable de rassembler la force morale nécessaire à soutenir un mensonge dans de telles circonstances, Ajmer ne tenta même pas de se défendre. Il tomba à genoux sur le sol et fit la seule chose sensée :
- J'ai trahi l'Empire et Votre Seigneurie. Puisse ma faute ne pas retomber sur ma Maison mais sur moi seul.
- Si vous coopérez totalement, vous avez ma parole que votre Maison n'aura pas à pâtir de votre forfaiture. Pour ce qui est de votre vie, elle dépend directement de celle de Maître Tannder. Le plus simple serait que vous vous soumettiez volontairement à un sondage mental de la part de Maître Aïn et Maître Subadar. Cela peut se faire sans votre consentement, mais les résultats seront meilleurs si vous ne vous y opposez pas. Acceptez-vous ?
Il acceptait et fut immédiatement emmené dans la petite salle où le sondage allait être effectué.
Chapitre 21 Drosera, népenthès
L'histoire était d'une banalité affligeante. Comment la jalousie et l'ambition pouvaient aveugler à tel point des hommes par ailleurs d'une intelligence brillante demeurerait sans doute à jamais un mystère. Toujours est-il qu'Ajmer se sentait à l'étroit dans son rôle, pourtant essentiel, de Premier Conseiller de son Noble Cousin Aldegard. Son épouse, Dame Denndea, n'avait cependant rien d'une Lady Macbeth et, les rares fois où il s'était aventuré à formuler le souhait d'un sort plus glorieux, elle lui avait doucement rappelé qu'il jouissait déjà, du fait de la faveur de son cousin, d'un pouvoir et d'une opulence fort au-dessus de ce que sa naissance aurait pu lui laisser espérer. Les choses en seraient vraisemblablement restées là si, peu après le retour inespéré de l'Empereur sous les traits quelque peu décevants d'un gamin hors-monde et ignorant, il n'avait fait la rencontre fortuite d'un homme se présentant comme l'émissaire d'un mystérieux Mouvement pour la Restauration d'un Empire Authentique.
Ajmer était loin d'être un imbécile et son premier mouvement fut d'avertir le Premier Sire Aldegard et de lancer sa police à la recherche de ce soi-disant mouvement. Aldegard traita la nouvelle avec exactement le même intérêt modéré qu'il avait montré par le passé pour une bonne quinzaine d'affaires de la même eau et autorisa l'enquête de routine qui, incapable de retrouver la trace de l'émissaire, conclut bientôt à l'inexistence d'une menace réelle. Sans doute un aigrefin avait-il voulu entraîner Ajmer dans un pseudo-complot dans le but de le faire ultérieurement chanter. Non, décidément, tout cela n'avait rien à voir avec la menace autrement plus sérieuse qui semblait peser sur Yulmir depuis les tristes événements survenus une douzaine de cycles auparavant.
C'est peu après la seconde disparition et le retour difficile de celui qu'il avait beaucoup de mal à considérer comme Yulmir qu'Ajmer fut de nouveau contacté. On s'employa alors à lui démontrer que l'Empire ne résisterait pas longtemps sous la férule capricieuse d'un enfant visiblement dépassé par le rôle qu'on voulait lui faire jouer, et manipulé par des personnages plus soucieux de préserver leurs privilèges et le pouvoir qu'ils pouvaient ainsi exercer que de faire progresser des hommes dont les compétences risquaient, en fait, de leur faire de l'ombre. De plus, le système obsolète qui régissait les Neuf Mondes bridait toute possibilité de développement sous prétexte de préserver l'univers connu d'hypothétiques catastrophes. On maintenait ainsi de force les hommes et les autres espèces pensantes dans un état d'arriération qu'il n'était pas tolérable de prolonger alors que le cœur même du système, l'Empereur qui en garantissait le bon fonctionnement, n'était manifestement guère plus qu'un imposteur, une marionnette dont le Conseil des Miroirs tirait les ficelles.
En d'autres circonstances, Ajmer aurait certainement eu bien des arguments à faire valoir face à un raisonnement qu'il sentait bien, au fond de lui-même, quelque peu spécieux. Mais ce raisonnement allait, quelque part, dans le sens de ses propres récriminations et il ne fut pas très difficile de le persuader que les objections qu'il aurait pu opposer étaient le fait d'une éducation outrageusement orientée vers la perpétuation d'un ordre à la fois inique et rigide. Son interlocuteur lui fit aussi opportunément remarquer que la malheureuse affaire des Ksantiris était, après tout, le symptôme du fait que d'autres étaient prêts à se dresser contre l'oppresseur, même si leur échec prouvait qu'il leur avait manqué le conseil d'un allié avisé
Il faillit malgré tout se confier de nouveau à Aldegard, mais ce dernier semblait le tenir de plus en plus à l'écart des affaires concernant l'Empereur, le cantonnant au tâches relatives à la gestion du domaine des Bakhtars. Il développa aussi une solide inimitié pour Tannder dont les fréquents entretiens en privé avec le Premier Sire semblaient coïncider avec une tendance de ce dernier à laisser son Premier Conseiller dans l'ignorance d'affaires importantes.
Il fut bientôt mûr pour se laisser entraîner dans des contacts de plus en plus fréquents qui débouchèrent sur une coopération avec ses nouveaux alliés qui consista surtout à les informer de ce qu'il pouvait apprendre des mesures concernant Julien et son équipe et à faciliter l'entrée des appartements privés et des salles de conseil des Bakhtars aux agents, toujours différents, chargés d'y implanter des capteurs.
Il éprouva cependant un choc brutal lorsqu'il découvrit que ses "alliés" n'étaient en fait originaires d'aucun des Neuf Mondes et que la base secrète dans laquelle il avait été transporté, sans l'aide du moindre Passeur, pour un "entretien" était en fait située sur le satellite d'une gigantesque planète gazeuse absolument ignorée de l'astronomie du R'hinz. Là, il se trouva brutalement placé au pied du mur : soit il acceptait de participer activement à la conquête de Nüngen et, accessoirement, du R'hinz et il aurait alors une place de choix au sein du pouvoir mis en place ; soit il se trouvait pris de scrupules tardifs et il risquait alors de contrarier des personnages connus à la fois, lui dit-on, pour leur puissance et pour leur manque de patience. Il "choisit" évidemment de participer, avec tout l'enthousiasme qu'il était encore capable de feindre, à la conquête des Neuf Mondes.
Pour couronner le tout, ceux qu'il devait bien se résoudre à considérer comme ses nouveaux maîtres lui réservaient une dernière surprise : l'apparition, sur la plate-forme de transfert de la base, de Maître Tannder et trois de ses hommes, qui furent instantanément enveloppés d'un nuage de gaz paralysant. Observé de près comme il l'était, il ne pouvait faire moins que d'exprimer de son mieux une jubilation qu'il était loin de ressentir malgré la haine qu'il nourrissait à l'égard du Guerrier. D'où cette exclamation destinée, croyait-il, aux seules oreilles de ses alliés et qui fut si malencontreusement perçue par un homme qu'il croyait inconscient.
Depuis, le Noble Premier Conseiller vivait dans l'inquiétude.
***
Lorsqu'il eut écouté avec Julien le compte-rendu du sondage préliminaire d'Ajmer, Dennkar afficha une mine si possible encore plus sombre.
- Il n'y a rien d'utilisable dans tout cela. Rien, en tout cas qui nous donne un indice de l'endroit où chercher Tannder. Prendre d'assaut cette base, outre que ce serait extrêmement difficile, ne nous avancerait pas à grand chose. Aïn et Wenn Hyaï sont formels : il ne s'y trouvait déjà plus lorsqu'ils ont sondé le bâtiment. Je crains, Sire qu'il ne nous faille considérer Tannder comme perdu.
- Vous irez annoncer ça à Karik ! Et d'ailleurs, moi non plus, je ne suis pas prêt à abandonner avant d'avoir vu son cadavre.
- On est encore en train de sonder Ajmer pour tenter de déceler des indices qui pourraient avoir échappé au premier sondage.
- Dites à Subadar que ça suffit pour l'instant et demandez à Aïn de nous rejoindre.
Chapitre 22 Raid
- Sire ! Je ne peux pas vous laisser commettre cette folie.
- Dennkar, je suis le mieux qualifié pour ça. Avec Xarax, je pourrai repérer l'endroit où ils détiennent Tannder. Il suffit que nous soyons sur le même monde.
- Xarax ne vous donnera qu'une indication de direction.
- C'est mieux que ce que n'importe qui d'autre peut faire.
- Prêtez-moi Xarax. Il m'indiquera une direction aussi bien qu'à vous. Et moi au moins, je suis entraîné à me battre.
- C'est vrai, mais moi, je suis un Passeur. Dès que je verrai Tannder, il sera hors de danger.
- Emmenez-moi avec vous, alors.
Julien prit le temps de réfléchir quelques secondes.
- J'aimerais bien. Mais ce n'est pas une question de nombre. Nous n'allons pas envahir une place forte. Aïn va nous emmener jusqu'à cette base et, de là, je compte bien trouver un chemin vers Tannder. Si ses hommes sont avec lui, nous les ramènerons aussi. Sans quoi, même Xarax ne pourra pas nous indiquer où il faut chercher. Il a "goûté" Tannder, pas les autres.
- Moi, je viens !
- Karik ! Qu'est-ce que tu fais ici ? Tu es censé dormir !
- J'ai dormi suffisamment. Je viens avec toi. Tu ne peux pas me refuser ça. Tu as besoin de quelqu'un qui sache se servir d'une arme.
- Mais
- Sois honnête. Tu ne peux pas y aller tout seul. Tu devrais fuir ou bien te faire massacrer aussitôt que tu rencontrerais un garde. Tu dois choisir quelqu'un pour t'accompagner.
- Mais
- Je suis aussi bon que n'importe qui. Je l'ai prouvé. Et moi, je ne te dis pas que tu devrais rester ici. Si tu veux risquer ta peau pour Tannder, ça te regarde, et même, je suis d'accord. Les autres te diront que tu ne devrais pas, que tu es l'Empereur, et tout ça
Moi, je te dis simplement que si tu veux, je peux vraiment t'aider à ramener Tannder et te protéger si tu en as besoin.
Niil s'apprêtait à protester, mais Karik l'arrêta d'un geste. Il avait manifestement préparé ses arguments.
- Toi, tu es Premier Sire des Ksantiris. Et puis ça m'étonnerait que Julien soit d'accord pour que tu laisses ton petit frère tout seul en cas de malheur. Et en plus, ajouta-t-il pour faire bonne mesure, je suis meilleur que toi avec ces armes de poing.
Niil s'était levé pour répliquer, mais Julien ne lui laissa pas non plus le temps de parler.
- Ce n'est pas la peine de vous disputer. J'emmène Karik. Et on part tout-de-suite. On a assez perdu de temps comme ça.
Wenn Hyaï aboya littéralement :
- Ye wiens aussi !
Puis il se pressa contre Julien :
- Je ferai équipe avec Karik pour vous protéger. Comme cela, Aïn et vous pourrez vous concentrer uniquement sur l'essentiel.
- Comme vous voudrez. On dirait que ce n'est plus moi qui commande.
***
Aïn et Wenn Hyaï connaissaient, d'une certaine façon, le chemin et Julien, contrairement à Karik, put voir comment ils se dirigeaient vers cette planète inconnue alors que Xarax enregistrait dans sa mémoire infaillible tout ce qu'il pouvait percevoir des détails complexes de cette navigation. Ce qu'il ne pouvait enregistrer, et que Julien ne pouvait lui-même appréhender, c'est la façon dont les Passeurs sondèrent subtilement les lieux avant d'émerger dans l'espace normal. Il n'était pas question d'apparaître au beau milieu d'un groupe d'ennemis prêts à les capturer. Ils se matérialisèrent à quelque distance d'une construction trapue qui dépassait à peine du sol et qui devait s'enfoncer sous la surface. L'air était froid, mais parfaitement respirable, quoiqu'un peu ténu. Ce qui n'était pas garanti au départ car le bâtiment aurait pu bénéficier d'une atmosphère artificielle. Il faisait nuit, mais une bonne partie du ciel était occupée par l'orbe bleu vert de la géante gazeuse autour de laquelle orbitait la planète et qui faisait office de miroir, dispensant une lumière froide d'une telle intensité qu'on aurait pu lire sans peine un annuaire de téléphone. Sans lâcher la main de Karik qu'il tenait depuis le départ, il fit un pas pour s'installer sur une surface un peu moins inconfortable du sol rocheux et ressentit une sensation déconcertante qu'il ne parvint pas à identifier immédiatement. Xarax, lui, avait visité des endroits où l'on pouvait faire ce genre d'expérience.
- La pesanteur. Elle est un peu moins forte que sur les Neuf Mondes. Il faudra faire attention si tu dois courir ou te battre. Tannder est sur ce monde, et il est vivant, ajouta-t-il.
Il avait été décidé que, quoi qu'il advienne, le groupe ne se séparerait pas et que, contrairement à ce qu'il avait fait sur Dvârinn, Xarax ne partirait pas en éclaireur. Ils procédèrent donc par petits bonds successifs pour réaliser leur approche et il fallut toute la virtuosité des deux Passeurs chevronnés pour réaliser un tel exploit. En effet, une chose était de bondir d'un klirk à l'autre au-travers des étendues immenses de l'espace ; c'en était une tout autre de pratiquement ramper à la surface d'un monde sans la moindre idée de la distance qu'on devrait couvrir et avec l'obligation, à chaque étape, de tenter de déterminer non seulement la direction dans laquelle on devait aller, mais aussi le point d'où l'on était parti. Sous peine de tourner indéfiniment sans jamais trouver ce qu'on cherchait.
Ils finirent cependant par déterminer une zone où Tannder se trouvait certainement. Ils avaient pour cela parcouru, en quelques dizaines de bonds, une distance suffisante pour les amener dans la partie diurne de la planète, sur la rive d'une mer agitée par ce qui semblait être une tempête d'autant plus dangereuse que la gravité moindre favorisait la formation de vagues gigantesques que leur inertie propulsait contre des falaises granitiques en véritables raz-de-marée. Des nuages bas et d'un gris fuligineux filaient à grande vitesse, ne laissant apercevoir que par instants le point de lumière vive d'une étoile dont il valait certainement mieux ne pas recevoir directement le rayonnement. La seule végétation était constituée de sortes de lichens roux accrochés à la roche et gorgés d'eau comme des éponges. Cependant, bien que Xarax soit formel, aucun bâtiment n'était visible et il fallut recourir encore au talent des Passeurs pour explorer les environs.
Wenn Hyaï finit par trouver une énorme cavité, comme une bulle qui avait dû se former lors du refroidissement du magma primitif et qui abritait effectivement des installations ainsi qu'une petite population humaine. L'entrée en était certainement dissimulée quelque part dans le paysage dantesque, mais il n'était pas nécessaire de la rechercher. Ils se transportèrent dans l'angle d'un grand hall qui évoqua à Julien la salle des machines d'un vaisseau transatlantique, si ce n'était le fait qu'il y régnait un silence impressionnant, troublé seulement par une pulsation lente à la limite de l'audible. D'énormes masse de métal gris ne formaient pas des structures qu'il eût pu identifier, mais suggéraient qu'une puissance énorme était à l'œuvre dans leurs entrailles. La température était douce et faisait un contraste agréable avec le froid humide qui régnait à l'extérieur. Une lumière uniforme et vaguement bleutée rayonnait du plafond, une trentaine de mètres plus haut. L'endroit était désert et ils en profitèrent pour se concerter et détendre leurs muscles crispés par le froid.
- Tannder est tout près, annonça Wenn Hyaï, et il est seul. Le sortir de là ne devrait pas être trop difficile. Mais nous ne savons pas si les deux autres sont ici. Il va falloir chercher un peu.
- Il faut nous en tenir à ce qui a été décidé, déclara Aïn : Julien va ramener Tannder immédiatement et nous ferons ce que nous pourrons pour retrouver les autres avec Karik.
À cet instant, un claquement de pas précipités les avertit que des hommes couraient dans le hall et n'allaient pas tarder à les découvrir. Leur seule présence avait déclenché une alarme silencieuse et, très probablement, la diffusion d'un aérosol paralysant. Ils s'écroulèrent l'un après l'autre, foudroyés par un neurotoxique qui agissait par simple perfusion à-travers l'épiderme et n'avait pas même besoin d'être respiré pour agir. Quatre gardes revêtus d'épaisses combinaisons isolantes et de masques respiratoires s'approchèrent au petit trot.
Le claquement sec, quatre fois répété, de l'arme de Karik interrompit brutalement et définitivement leur course et les membres "paralysés" du commando se relevèrent et disparurent en parfait synchronisme. Ils venaient de gagner plusieurs précieuses minutes de répit.
***
L'expérience douloureuse du Guerrier récupéré lors de la première expédition s'était révélée précieuse en cela qu'elle les avait au moins avertis de la méthode employée pour sa capture et les experts en armement avaient pu leur fournir une contre-mesure qu'on pouvait penser efficace. La membrane filtrante de la plate-forme d'observation de Tandil pouvait être utilisée à bien d'autres choses, et l'une de ces applications était une sorte de sac transparent, extrêmement extensible qui s'adaptait parfaitement à la forme du corps et formait la meilleure des tenues de protection chimique ou bactériologique qu'on pût rêver sans avoir l'inconvénient d'obliger à porter, en plus, un masque respiratoire. Elle n'était d'aucune utilité contre toutes les formes de radioactivité mais en l'occurrence, elle avait parfaitement rempli son office.
Tannder se trouvait seul, inconscient, dans une sorte de croisement entre une salle de torture et un bloc opératoire ultra sophistiqué. Plusieurs tuyaux étaient reliés à son corps et transportaient des fluides impossibles à identifier. Il portait les traces sanglantes des violences qu'il avait subies et Julien préféra ne pas s'attarder à les interpréter. Tirant son nagtri, il trancha sans hésiter tout ce qui pouvait rattacher Tannder à ce lieu de géhenne et l'emporta sans plus attendre jusqu'à la Table d'Orientation puis jusqu'au klirk de la base où l'attendait l'équipe des Maîtres de Santé. Il passa alors un long moment dans une salle de décontamination où il fut soigneusement récuré avant d'être autorisé à se défaire de son enveloppe protectrice. Dennkar le rejoignit alors qu'il enfilait un laï immaculé et, sans attendre sa question, il l'informa du reste de l'opération :
- Karik et les Passeurs sont rentrés. Ils sont à la décontamination. Les deux Guerriers restants sont morts. Ils s'en sont assurés avant de revenir. Ils ont placé leur charge d'explosifs dans la salle où se trouvaient les machines, mais ils n'ont pas attendu pour constater le résultat. Avec un peu de chance, il ne restera aucun indice de ce qui s'est produit lorsqu'on s'apercevra que cette base ne répond plus.
- Et Tannder ?
- Les Maîtres de Santé ne peuvent pas encore se prononcer. Il doivent d'abord débarrasser son organisme des poisons qui lui ont été injectés. Malgré tout, Sire, je crois que nous pouvons considérer cette opération comme un succès.
- Maître Dennkar. Si ça, c'est un succès, je n'ose pas penser à ce qui se passera quand on essuiera une défaite.
Chapitre 23 La Roche tarpéienne
- Quelqu'un peut-il me dire qui est l'imbécile qui a eu l'idée de garder ce prisonnier dans la Bulle ?!!! Allez ! Dites-moi qui va servir de matériel d'entraînement aux interrogateurs novices !
La fureur du Premier Conquérant était comme un nuage terrible qui emplissait la Salle de Décision. Comme personne, parmi la douzaine de Responsables de secteurs ne se hasardait à parler, il poursuivit en haussant encore d'un cran la force et la rage contenue dans ses paroles :
- J'exige de savoir qui est responsable de la destruction du générateur de saut ! Je veux le savoir immédiatement ! Je veux que celui qui a eu la brillante idée d'attirer l'ennemi tout droit sur notre arme la plus précieuse ait tout le temps de regretter son insondable incompétence ! Vendikray, répondez-moi ou je commence par vous faire servir d'exemple pour montrer à tous ce qu'il en coûte d'hésiter à obéir !
Un personnage trapu, aux cheveux d'un noir de jais, rectifia sa position et déclara, en s'efforçant de garder une voix ferme :
- Le Coordinateur Rentlaw pensait qu'il serait impossible à un Passeur de retrouver la trace du prisonnier Tannder. Ces créatures ne sont pas censées
- Ces créatures n'étaient pas non plus censées remonter la trace que nos sauts non-spatiaux laissent apparemment à-travers tout l'univers ! Ça non plus, ce génie ne l'avait pas prévu ! Pas plus que nos géniaux savants et leurs géniales machines à penser ! Mettez-moi en communication avec ce crétin !
Le Responsable de Premier Ordre Vendikray porta la main à son oreille et tenta péniblement d'avaler une salive qui s'obstinait à refuser de descendre :
- Je crains que cela ne soit pas possible, Premier Conquérant, murmura-t-il.
- Où qu'il se cache, je veux qu'on le débusque immédiatement ! S'il s'imagine pouvoir échapper au châtiment que lui vaudra sa stupidité, il se trompe !
- L'Œil de Dalault vient de disparaître.
- Quoi ?! La station est détruite ?!
- Non, Premier Conquérant, l'Œil de Dalault a disparu.
- La planète entière ?! C'est impossible !
- Une navette qui devait l'atteindre dans un jour-et-demi l'a vue imploser. Les scanners ne détectent semble-t-il aucun débris.
Il fit une pause pour écouter son transmetteur dans un silence plus impressionnant encore que l'explosion de rage du Premier Conquérant, puis il reprit :
- L'observatoire de la station de Ghentrix IV confirme la disparition de l'Œil et signale une légère altération de la rotation et de l'orbite de Dalault.
- Responsable Scientifique Arkenx, vous avez un avis ?
La voix Du Premier Conquérant était à peine au-dessus du murmure. La Responsable, une femme d'âge moyen et d'allure plus martiale encore que ses collègues, prit le temps de réfléchir avant de hasarder une explication :
- On pourrait penser que les dégâts causés au générateur de non-champ et la surcharge provoquée par l'explosion des collecteurs d'énergie ont envoyé la planète dans le non-espace. Mais ce n'est là qu'une première hypothèse
- Quand pourra-t-on remettre un générateur de saut en fonctionnement ?
- Je ne sais pas, Premier Conquérant. Ce dispositif, comme vous le savez, nécessite des quantités colossales d'énergie. À moins d'utiliser l'énergie de notre monde lui-même, il faut d'abord trouver une planète ou un satellite qui convienne. Il n'en existe pas d'autre dans notre système et le système le plus proche, celui de Mendek, est à plusieurs dizaines d'années de voyage sub-luminique. De toute façon, les coordonnées des Neuf Mondes changent en permanence et c'est un miracle que nous ayons pu les atteindre une première fois. Faute de pouvoir réactualiser les données, nous les aurons perdus dans moins de deux jours.
- Êtes-vous en train de me dire que nous venons de perdre définitivement le contact avec ces mondes qu'il nous a fallu des centaines d'années pour localiser ?
- Permettez-moi de rectifier, Premier Conquérant. Nous n'avons jamais "localisé" les Neuf Mondes. Nous les avons contactés. En fait, nous avons contacté Nüngen et nous nous y sommes transportés à-travers le non-espace. Mais nous n'avons pas la moindre idée de leur emplacement dans l'espace réel. Ils sont probablement hors de portée de tout ce que nous pouvons imaginer en matière de voyage spatial. Même la Flotte de Transit ne pourrait certainement jamais les atteindre. Oui, je crains qu'à moins de développer les étranges talents des Passeurs, nous ne soyons à jamais coupés des Neuf Mondes. Je me permets aussi d'ajouter que ce malheureux événement a une autre conséquence, que vous jugerez sans doute aussi fâcheuse qu'injuste : il n'y a pour l'heure plus rien à conquérir et les membres de ce Conseil de Décision seront sans doute d'accord pour conclure que ceci, Premier Conquérant, met fin à la fois à vos fonctions, à votre rang et à votre autorité.
Le Premier Conquérant s'apprêtait à remettre en place l'insolente femelle lorsqu'un coup d'œil sur les visages fermés des autres membres du Conseil de Décision le poussa à s'abstenir. Il aurait de la chance de sortir vivant de ce fiasco et la première mesure à prendre était, sinon de se concilier les bonnes grâces des autres, du moins d'éviter de les pousser à le haïr plus qu'ils ne le faisaient déjà.
Chapitre 24 Éclaircie
La lumière d'une matinée qui s'annonçait particulièrement radieuse baignait le petit clos privé où Julien partageait son petit déjeuner avec Ambar, Niil et Dillik. C'était l'un des rares endroits de la base conçus pour être agréables et ils en jouissaient d'autant plus qu'ils ignoraient littéralement où ils seraient le lendemain.
- Quelqu'un sait comment va Tannder ? s'enquit Dillik.
- Karik a passé la nuit près de lui, l'informa Julien. Les Maîtres de Santé disent qu'il devrait se remettre, mais il va avoir besoin de beaucoup de repos.
- Je crois que Karik s'est encore distingué, non ? Demanda Niil.
- Oui. Je dois dire qu'il est redoutablement efficace. Tannder peut être fier de lui.
Dennkar et Maître Subadar firent leur entrée. Il était assez inhabituel qu'ils s'invitent sans prévenir.
- Pardonnez-nous d'interrompre votre déjeuner, s'excusa Dennkar, mais nous avons une nouvelle d'importance, et qui devrait réjouir tout le monde.
- Vous êtes toujours les bienvenus, quelles que soient l'heure ou les circonstances, les assura Julien. Si en plus ce sont des bonnes nouvelles, on est impatients de vous entendre.
- Eh bien, vous savez combien Aïn est perfectionniste dans son domaine. Il a décidé d'aller constater le résultat de votre expédition et Wenn Hyaï a bien sûr insisté pour l'accompagner. Je dois dire que je n'étais pas très chaud, mais personne n'a encore trouvé le moyen d'empêcher un Passeur d'aller où il l'a décidé. Ils sont donc partis tous les deux et ils sont revenus immédiatement. En fait, je ne les ai pas vus quitter la pièce, mais il paraît qu'ils sont restés un bon moment dans l'En-dehors. D'après eux, la géante gazeuse est toujours à sa place, mais il n'y a plus trace du satellite où se trouve la base ennemie. Tout ce qui en reste, c'est un invraisemblable vortex dans l'En-dehors. Ils sont presque certains que vous avez provoqué une catastrophe majeure en interférant avec leurs machines. Ils pensent que les dégâts s'arrêteront là, mais ils n'excluent pas que la géante elle-même puisse être déstabilisée.
- J'espère seulement que l'ennemi n'a pas une autre base du même genre prête à prendre le relais.
- Aïn et Wenn Hyaï sont déjà en train de mettre au point un plan pour reconnaître le système dans son entier afin de s'en assurer.
- Je suppose qu'il est inutile que je parle de prudence, ou même de prendre un peu le temps de souffler.
- En effet, intervint Maître Subadar, je l'ai déjà fait sans le moindre succès. Ils sont décidés à ne pas attendre que l'ennemi se soit ressaisi. Je dois reconnaître qu'ils n'ont pas tort. Mais j'ai moi aussi une bonne nouvelle : Tannder est de nouveau conscient. Il refuse de se laisser mettre sous sédatifs et il a insisté pour que des analystes de son Ordre sondent tout-de suite son esprit. Karik a certainement dû se mordre la langue pour ne pas intervenir, mais je suppose qu'il est déjà heureux d'être autorisé à demeurer près de son Maître.
- Nous irons le voir dès qu'on nous y autorisera. Sait-on s'il conservera des séquelles de cette histoire?
- Il est trop tôt pour le dire, mais les Maîtres de Santé n'ont pour l'instant rien constaté qui ne puisse être réparé avec des soins et du temps.
- Dennkar, vous pensez qu'on a vraiment vaincu l'adversaire?
- Je crois qu'on lui a porté un coup terrible. Nous en saurons bientôt un peu plus. Mais il y a encore bien des choses que je ne m'explique pas. Je crois que ce n'est pas encore le moment de relâcher notre vigilance.
- D'accord. Si vous le permettez, je vais aller rendre visite à Tenntchouk et puis j'aimerais bien passer un moment au lac de Rüpel Gyamtso. La maison est agréable et ça nous permettra de nous détendre tout en réfléchissant à un plan d'action. J'en ai un peu assez de me terrer dans des endroits comme celui-ci.
- Tant que nous n'aurons pas clairement identifié tous les dangers, je recommande que nous nous en tenions à ce que nous avons décidé. Je vous propose de passer la journée où vous le voudrez, mais de revenir à la base de Tandil chaque nuit.
Julien soupira. Il ne pouvait pas vraiment en vouloir à Dennkar. Il se tourna vers ses autres compagnons :
- Vous venez avec moi ?
- J'aimerais bien, dit Niil, mais j'ai plein de choses à faire sur Dvârinn. Je ne suis pas en vacances, moi. Je suis un personnage important.
***
Depuis que Tenntchouk avait été tiré du sommeil, un petit clos confortable avait été alloué aux deux matelots. Gradik couvait son camarade d'un œil attentif aux moindres signes de fatigue ou de malaise, mais Tenntchouk semblait relativement en forme malgré les bandages qui lui enserraient encore la poitrine et le ventre. Une balafre en bonne voie de cicatrisation lui barrait le front et une partie de la joue et on pouvait se demander comment il n'avait pas perdu un œil dans son bref combat contre le ghorr. Mais il semblait se soucier comme d'une guigne de ses blessures et seule une joie sincère se lisait sur son visage honnête.
- Gamin, tu peux pas savoir comme ça me fait plaisir que tu sois là. Gradik, y m'a dit que t'es venu presque tous les jours, même si t'as plein d'autres soucis, et que ça lui a bien soutenu le moral. J'ai toujours su qu'on pouvait compter sur toi.
- Et moi je suis content de pouvoir enfin vous remercier d'avoir sauvé ma carcasse. Sans vous, je n'aurais jamais eu le temps de réagir.
- Bon, ben
On va pas en parler pendant des heures.
- Comme vous voudrez. Je voulais aussi vous dire que, si ça vous tente, mes parents seraient ravis de vous accueillir tous les deux pendant que Tenntchouk continuera à se remettre. À votre place, j'accepterais l'invitation. Mon père adore les bateaux, il sera ravi d'entendre le récit de vos voyages, et ma mère sera certainement enchantée d'avoir des invités à dorloter et de vous raconter des tas de choses sur mon compte que je préfère ne pas entendre.
- C'est gentil à eux, Gamin, mais on peut pas trop. Qu'y faut aussi qu'on s'occupe un peu du bateau. Un bateau, si tu t'en occupes pas, y dépérit, tout seul, comme ça. Non, le mieux c'est qu'on retourne à Kardenang dès que Tenntchouk y pourra marcher un peu.
- Si c'est le fait d'aller régulièrement rendre visite au bateau qui vous préoccupe, il y a toujours un Passeur chez mes parents, au cas où. Je suis certain qu'il considérera comme un honneur de vous y emmener aussi souvent que vous le voudrez. De toute façon, si vous avez besoin des services d'un Passeur, vous n'avez qu'à en faire demander un quand vous voulez, sur mon compte. Quand je vous ai dit que je vous considérais comme de la famille, j'étais sérieux. Pensez-y et vous me direz demain ce que vous voulez faire. En attendant, on va vous raconter les "Exploits de Karik et des deux Maîtres Passeurs". Vous pourrez peut-être en faire une ballade.
***
Cependant, plutôt que de s'ébattre avec les Lou tchenn du lac de Rüpel Gyamtso comme il l'avait espéré, Julien se retrouva bientôt dans une pièce souterraine de la base de Der Mang pour entendre Dennkar faire une synthèse des derniers rapports de situation.
- Aïn et Wenn Hyaï ont trouvé ce qui semble être le monde d'origine de l'ennemi. C'est, comme il fallait s'y attendre, un monde hautement industrialisé et très densément peuplé et dont les conditions d'habitabilité laissent quelque peu à désirer. Il est encore trop tôt pour être absolument affirmatif, mais nos Passeurs n'ont détecté aucune autre trace d'activité de machine à voyager dans l'En-dehors. Il semble que les besoins en énergie de cet appareil sont si énormes qu'il ait été nécessaire de l'installer sur le satellite, maintenant disparu, de cette géante gazeuse. En tout état de cause, ces gens disposent de la technologie permettant le voyage entre les planètes. Cette même technologie qui a depuis fort longtemps été délaissée dans les Neuf Monde pour la simple raison que, contrairement au saut dans l'En-dehors, elle ne saurait permettre de relier entre eux des mondes propres à abriter la vie telle que nous la connaissons, ou même simplement d'explorer quelque peu l'univers. On peut donc penser que tout danger est écarté de ce côté, du moins dans l'immédiat. Les Passeurs ont laissé un klirk-cible qui permettra à des équipes de surveiller et d'étudier ce monde. Je pense que nous devrions aussi tenter de retrouver ceux des ennemis qui ont été coupés de leur monde et se trouvent en quelque sorte naufragés parmi nous.
- Bon, eh bien, voilà une chose presque réglée. Vous pensez qu'on peut refermer ce dépôt d'armes ? Je ne suis vraiment pas tranquille.
- Dans la mesure où nous l'avions ouvert pour faire face à la menace qui vient d'être écartée, on pourrait envisager, effectivement, de le refermer. Un compte extrêmement précis a été tenu des armes utilisées et en particulier de celles qui ont été confiées aux unités d'élite pour les besoins de l'entraînement ou de la sécurité.
- C'est parfait. Je pense qu'il faut tout récupérer. Y compris les petites armes de poing. Karik et Niil ne seront sûrement pas contents, mais je refuse qu'on fasse des exceptions. Quand vous serez sûr que tout est rentré, je fermerai définitivement le dépôt, qui restera de toute façon sous la garde de son Neh kyong.
- Bien, Sire. Je vais personnellement veiller à ce qu'on respecte vos consignes.
- Nous pourrions aussi, ajouta Maître Subadar, poursuivre l'excellente politique d'information que vous avez commencé à appliquer et publier un communiqué faisant état de la situation telle qu'elle est, sans rien cacher.
- Oui, continua Dennkar, et nous pourrions aussi suggérer aux agents ennemis infiltrés et qui sont maintenant définitivement coupés de leur base, qu'ils seraient bien inspirés de prendre contact avec les Miroirs des mondes où ils se trouvent piégés. Nous pourrions leur garantir le pardon contre une collaboration qui nous permettrait, à terme, de mieux connaître leur culture.
- Effectivement, renchérit Subadar. Et s'ils sont encore à même de communiquer avec leur monde – du moins, pour un temps – ça pourrait être intéressant. Malgré tout, Julien, j'insiste sur le fait que toutes nos questions n'ont pas encore trouvé de réponse. Il subsiste une menace, et elle est d'autant plus préoccupante que nous n'avons pratiquement aucun indice sur sa nature.
- J'espère que vous ne suggérez pas que je continue à me cacher pendant le reste de mon existence.
- Certainement pas ! Mais je pense qu'il est d'autant plus urgent de reprendre le programme destiné à vous faire retrouver les connaissances et les aptitudes nécessaire à l'exercice de vos fonctions. Sans parler de la nécessité de reconstituer une réserve de Corps Dormants. Il me semble aussi qu'il pourrait s'avérer utile de réinvestir le Palais impérial.
- Si je comprends bien, vous n'avez pas l'intention de m'accorder des vacances.
- Disons plutôt que je souhaite vous éviter l'ennui d'une existence oisive.
- Je vous en suis reconnaissant. En attendant, est-ce que je peux aller voir Tannder ?
- Je crois que les Maîtres de Santé ne vous en empêcheront pas.
***
Bien qu'il se fût mentalement préparé, Julien eut quand même un choc. Tannder semblait plus vieux d'au moins dix ans et ses cheveux presque rasés avaient viré du noir au gris. Il y avait quelque chose de bouleversant à découvrir que l'inébranlable Guerrier était en fait à un souffle de la mort. Karik, qui s'était tenu assis à côté de son lit se leva à l'entrée de Julien. Il tentait de faire bonne figure, mais l'angoisse qui se lisait sur son visage en disait plus que tous les bulletins de santé. Tannder ne dormait pas, cependant, et il ouvrit des yeux où brillait toujours la même détermination.
- Sire
- Tannder, gardez vos forces. Remettez-vous aussi vite que vous le pourrez. J'ai besoin de vous.
- J'ai commis une erreur.
- Peut-être. Mais c'est comme ça qu'on a fini par débusquer l'ennemi. Et vous avez aussi formé Karik. Il a été digne de vous et on lui doit une bonne partie de cette victoire. Xarax dit qu'il est aussi courageux qu'un haptir et qu'il est fier d'être de ses amis.
- Vous vous êtes mis en danger. Vous n'auriez pas dû.
- Je n'ai jamais été vraiment en danger. Tout ce que j'ai fait, c'est vous ramener à la maison. C'est Karik et les Passeurs qui ont fait le vrai travail. Maintenant, je vous demande de vous reposer. Je suis certain que Karik sera heureux de vous tenir compagnie. Il est officiellement chargé de votre sécurité et de votre bien-être et il faudra bien vous en accommoder.
Tannder eut un pâle sourire.
- Il est normal que je sois puni pour mes fautes
- C'est ça. Et
quand les Maîtres de Santé jugeront qu'on peut vous laisser quitter cet endroit, je vous suggère d'aller vous installer à la maison de Rüpel Gyamtso pour votre convalescence. Évidemment, je serai obligé d'aller vous y voir assez souvent bien que ce ne soit pas vraiment pratique, mais je suis prêt à faire un petit sacrifice pour votre santé et au nom de notre amitié.
Chapitre 25 Passage orageux
Le "Terrier", ainsi qu'ils avaient fini par baptiser la base de Tandil, n'offrait certes pas le confort d'autres résidences plus dignes de Sa Seigneurie, mais il procurait quand même aux garçons une intimité relative où ils pouvaient s'ébattre sans contrainte en oubliant un peu les dangers qui rôdaient encore. Ils avaient décidé de passer la nuit dans la bulle transparente de la plate-forme d'observation et de s'offrir ainsi une aventure sans danger dans cette version ultime de la traditionnelle "cabane dans un arbre" chère, sans doute, à tous les jeunes garçons. Pour faire bonne mesure, ils avaient même improvisé un feu de camp et un pique-nique de brochettes grillées qui avait, le temps d'un pincement au cœur, ramené Julien sur Terre, au sein de la patrouille des Léopards. Niil et Ambar avaient avantageusement remplacé les traditionnels chants de veillée et Dillik, comme un chaton avide de caresses, avait fini par s'endormir, la tête posée dans le giron de Julien.
Tout autour, des choses volaient et rampaient dans l'obscurité. Ils en avaient aperçu un certain nombre, à force de scruter, soir après soir, avant que ne tombe la nuit, la végétation alentour. C'était devenu une sorte de défi entre eux, de savoir qui découvrirait une espèce encore absente d'un répertoire qui augmentait rapidement. Dennkar, qui semblait tout connaître de la faune locale les renseignait volontiers sur la nature de leurs trouvailles dont un nombre étonnamment élevé était pourvu de crochets, dards et autres excroissances, la plupart du temps, douloureusement mortels. Il était aussi à noter que ce qui, par exception, ne vous tuait pas, ne vous rendait en général pas forcément plus fort, mais vous laissait souvent plus ou moins estropié, et donc d'autant plus susceptible de servir de repas à l'un ou l'autre des innombrables prédateurs.
Le plus scandaleux, aux yeux de Julien, n'était pas qu'un arthropode géant, centipède et particulièrement hideux, fût de surcroît aussi mortel que son apparence le laissait supposer. C'était bien plutôt l'existence de monstruosités telles que ces magnifiques papillons carnivores qui s'abattaient sur leurs proies en un nuage tourbillonnant de couleurs éclatantes pour les dissoudre en projetant des sucs digestifs d'une incroyable activité qui les réduisaient en quelques minutes atroces à l'état de bouillie aisément consommable. Et que penser de cette jolie liane fleurie et parfumée comme une orchidée qui, si vous aviez le malheur de vouloir la cueillir, ou simplement la toucher, vous injectait une substance qui vous paralysait pendant qu'elle plongeait ses radicelles à travers votre peau pour se gorger de protéines fraîches ?
Ils auraient aimé, bien sûr, apercevoir un tak, le mythique prédateur dont les poils argentés permettaient de tisser les kamdris souples et élégants qui accompagnaient traditionnellement le hatik, la tenue de grande cérémonie, et dont les cornes étaient la seule matière non métallique capable de servir d'étui à un nagtri. Mais les taks étaient beaucoup trop malins pour s'approcher d'un lieu tel que celui-ci, rempli des seuls prédateurs qui puissent lui inspirer quelque respect. Ils durent se contenter de quelques oiseaux, aux ailes garnies de barbelures tranchantes, terriblement efficaces lorsqu'il s'agissait de décapiter en plein vol d'autres créatures qu'un instant d'inattention mettait à leur portée. Ou bien encore d'observer une sorte d'amibe coriace, grande comme un paillasson, et qui n'hésitait pas à se laisser tomber sur tout ce qui pouvait être considéré comme plus ou moins comestible.
Ils virent cependant, dans les derniers flamboiements du couchant, le vol majestueux d'un immense oiseau vril dont le plumage d'un vert profond miroitait comme du métal alors que son chant perçait l'espace et semblait s'adresser directement à eux, humains insignifiants dans cette luxuriance à l'échelle d'une planète entière. Jamais encore ils n'avaient ressenti comme en cet instant le désir de s'élancer bien haut pour goûter enfin à l'ivresse d'une liberté qu'ils ne pourraient jamais atteindre. Ensemble, ils furent frappés par la beauté indicible et cachée de ce monde terrible et quelque chose en eux en fut changé. Ils ne le savaient pas, mais une semence fut déposée qui allait croître et leur communiquer pour toujours la nostalgie des forêts de Tandil.
***
Julien s'éveilla en sursaut. La foudre n'était sans doute pas tombée très loin et la pluie qui s'abattait en véritable cataracte sur la bulle et la végétation alentour faisait un bruit d'enfer. Blotti entre lui et Niil qui s'était dressé sur un coude, Ambar avait aussi été réveillé par l'énorme détonation et ouvrait de grands yeux effrayés dans la lueur du feu mourant. Tout près, Dillik dormait du sommeil du juste, serrant tout contre son ventre un Xarax dont on pouvait supposer qu'il n'était pas étranger à ce calme admirable et qui fixait Julien de son inquiétant regard de rubis. Julien tendit la main jusqu'au haptir :
- Tu ne penses pas qu'il vaudrait mieux descendre ?
- La bulle est extrêmement solide, et l'arbre est certainement protégé de la foudre. Je ne pense pas qu'il y ait vraiment du danger.
Son geste n'avait pas échappé à Niil qui demanda :
- Qu'est-ce qu'il dit, Xarax ?
- Il dit qu'il n'y a pas de danger.
- Qu'est-ce qu'on fait ? On reste ?
- Qu'est-ce que tu en penses, Ambar ?
- On reste ici.
Il avait à l'évidence récupéré de sa frayeur car il disparut aussitôt sous la mince couverture pour s'emparer de la partie de Julien qui, à cette heure, présentait pour lui le plus d'intérêt. Quitte à laisser passer l'orage, autant profiter au mieux de ce réveil impromptu. Une succession de grondements de fin du monde ne l'empêchèrent pas de se livrer à l'éblouissante démonstration non pas d'un banal théorème, mais de son exceptionnelle habileté à faire naître un maelström de sensations propres à faire oublier tout l'Enfer et son train. Julien savait d'expérience que, lorsque le cher petit était inspiré de la sorte, il était vain de tenter quoi que ce fût. Le mieux était de s'abandonner à ses caresses et de le laisser goûter pleinement au plaisir raffiné d'amener ses compagnons à l'extase. Apparemment, sentir palpiter sur sa langue le membre délicieusement torturé de l'un ou l'autre l'enchantait au moins autant que d'être lui-même emporté par la jouissance. Ambar, à sa manière, était un vrai gourmet et il développait un art de l'empathie qui semblait élargir considérablement son champ d'expérience.
Mais pour Julien, cette fois entre toutes, l'expérience fut différente. Au lieu des secousses brutales d'un organisme qui s'efforçait en vain d'expulser une semence inexistante, il ressentit pour la première fois l'irrésistible irruption de ce qui était en fait l'essence de sa personne. Ces quelques gouttes de sperme transparent lui semblèrent un flot jaillissant, et qui changeait à jamais la nature même de ce plaisir sans pareil.
L'esprit d'aventure d'Ambar l'avait bien sûr poussé à goûter à la production, parfois abondante, de Karik et, bien que le bouquet en fût infiniment moins corsé, il reconnut aussitôt la saveur caractéristique et, conscient de l'importance majeure de l'événement, il s'appliqua à en savourer la moindre molécule avant de laisser échapper sa proie pour annoncer à l'univers entier :
- Ça y est ! La "Glorieuse Fontaine de Vie" de Julien a jailli !
Comme l'excellent ami qu'il était, Niil s'empressa de le féliciter :
- Bravo ! On va fêter ça demain !
- Et tu as meilleur goût que Karik, renchérit Ambar dont la déclaration fut immédiatement confirmée par un prodigieux coup de tonnerre.
***
Après avoir permis, à peine réveillé, à Niil de goûter lui aussi à l'élixir de la fameuse fontaine et promis à Dillik de l'y laisser s'y abreuver une fois, s'il y tenait absolument, il fallut à Julien tout son courage pour affronter le petit déjeuner. Il n'était évidemment pas question que les garçons dissimulent un événement que l'on fêtait traditionnellement dans tous les foyers du R'hinz. Les premières règles des filles et la première éjaculation des garçons étaient depuis toujours l'occasion de réjouissances. Sa seule consolation fut que nul ne suggéra d'informer ses parents. Sandeark, maître auto-proclamé des cuisines de la base, promit d'organiser un festin pour le soir si l'un des Passeurs voulait bien le transporter à Ksantir où il connaissait, disait-il, un traiteur particulièrement recommandable.
Bien qu'il eût de loin préféré que nul ne lui prête ce genre d'attention, Julien n'avait pas le cœur de faire acte d'autorité pour doucher l'enthousiasme de toute sa petite troupe. Les occasions de se réjouir étaient rares ces temps-ci, et ils se souvenait d'une remarque de son père concernant le fait qu'il y avait beaucoup de vertu à laisser les autres vous manifester leur bonté et leur affection.
Le seul dont l'attitude marquait comme l'ombre d'une réserve était maître Subadar et Julien, à qui ce genre de détail échappait rarement, en eut l'explication un peu plus tard lors d'un entretien en tête-à-tête.
- Subadar, vous semblez préoccupé. On dirait que ce qui m'arrive vous ennuie.
- Absolument pas, Sire !
- Jusqu'à présent, je ne crois pas que vous m'ayez jamais menti. Ce serait dommage de commencer maintenant, vous ne trouvez pas ? Dites-moi ce qu'il y a.
- Il y a, Sire, que l'Empereur n'est pas censé avoir de descendance.
Julien mit quelques secondes à comprendre en quoi la chose le concernait justement aujourd'hui. Finalement, la lumière se fit :
- Ah ! je vois. Mais je n'ai pas l'intention de faire des enfants tout-de-suite, vous savez. En fait, je n'ai même pas l'intention de me marier.
- La question n'est pas là. L'Empereur ne doit pas pouvoir procréer.
Instinctivement, Julien porta ses mains à son entrejambe. Il ressentait cette désagréable impression qu'on peut avoir au bord d'un précipice, ou lorsque que l'on sent ses gonades menacées.
- Vous voulez dire que l'Empereur n'a pas de
? Qu'on lui coupe les
? Mais j'ai vu les Corps Dormants ! Ils étaient morts, mais il ne leur manquait rien !
- Ce n'est pas ce que je voulais dire, Sire. L'Empereur a toujours été parfaitement constitué. Simplement, sa semence est stérile.
- ???
- Je veux dire que son sperme ne contient pas les éléments qui permettent de féconder une femme. Cela n'empêche en rien tout le reste. Je peux même vous affirmer, puisque nous en sommes à discuter ce genre de détails, que le goût en demeure inchangé. Mais jamais l'Empereur ne peut engendrer de descendance et personne ne peut donc se prévaloir de son héritage matériel ou politique. Il ne peut fonder et développer une dynastie qui viendrait concurrencer, avec un avantage écrasant, les Nobles Familles ou les Clans des Neuf Mondes. Or il y a toutes les chances pour que votre semence, elle, soit fertile ou le devienne très bientôt.
- Et alors ?
- Eh bien
Tôt ou tard la question sera soulevée par l'une ou l'autre des factions influentes dans les Neuf Mondes, et je pense qu'il serait préférable de parer aux critiques qui pourraient s'élever.
- Par exemple ?
- Eh bien, certains pourraient tenter de remettre en question votre légitimité, tenter d'exiger que vous repreniez un corps semblable à l'ancien.
- Mais je ne veux pas ! Et même si je voulais, vous savez bien que tous les Corps dormants sont morts.
- Moi, je le sais. Mais il n'est peut-être pas utile de le clamer à tous les vents. Ce ne serait pas la première fois que quelqu'un tenterait de remettre en question le principe même d'un Gardien du R'hinz.
- Vous savez, s'il n'y a que ça pour leur faire plaisir, je veux bien qu'ils prennent ma place.
- Je sais que vous n'êtes pas avide de pouvoir. Mais je sais aussi que ce que vous suggérez là est totalement impossible. Vous le savez aussi, d'ailleurs.
- Bon. Qu'est-ce que vous voudriez qu'on fasse ? Je vous préviens que je n'ai pas l'intention de me laisser couper les couilles.
Subadar eut un petit rire.
- Il n'en est pas question, Sire et je suis d'accord avec vous pour trouver que ce serait vraiment dommage. Par contre, il existe un moyen infaillible de s'assurer que votre sperme ne risquera jamais de féconder qui que ce soit. C'est une pratique assez courante utilisée par ceux qui jugent soit qu'ils ont déjà assez d'enfants soit, pardonnez-moi, qu'il est préférable de ne pas courir le risque d'engrosser la femme d'autrui. Dans les deux cas, ce sont des hommes plutôt portés à apprécier les joies des rencontres au creux du lit et qui ne voudraient pour rien au monde en amoindrir les plaisirs. En d'autres termes, si vous consentez à cette petite opération, je puis vous assurer que vous n'en continuerez pas moins à goûter pleinement
- Une opération ? Qu'est-ce que vous voulez dire, exactement ?
Subadar entreprit de décrire par le menu la version locale d'une vasectomie qui, pratiquée par un Maître de Santé, était à la fois totalement indolore et sans le moindre risque. C'est du moins ce qu'il assurait avec toute la conviction qu'il pouvait mettre dans son discours.
- Et une fois que c'est fait, on ne peut pas revenir en arrière ?
- Non, Sire.
- Il faut quand même que je réfléchisse. Vous n'aviez pas l'intention de me demander de faire ça tout-de-suite ?
- Non, bien sûr. Mais il serait bon que si quelqu'un suggérait de tester votre semence, celle-ci soit effectivement stérile.
- Mais pourquoi est-ce qu'on le demanderait ?
- Parce que vous avez cru bon de changer votre apparence. Naturellement, personne ne s'avisera de mettre ouvertement en doute le fait que vous soyez celui que vous prétendez, mais c'est le genre de moyen détourné que certains n'hésiteront pas à employer. C'est pourquoi il vaut mieux être préparés.
- Ben voyons ! Vous avez sans doute raison, mais il n'y a pas le feu. À moins que quelqu'un ait déjà fait la demande ?
- Non, pas que je sache.
- Et toi qu'est-ce que tu en penses, Ugo ?
Le grand chien noir, maintenant inséparable de Maître Subadar et qui faisait mine de dormir dans un angle de la pièce ouvrit un œil et répondit :
- Je crois qu'il a raison, tu sais. Maintenant que la menace de l'extérieur est repoussée, les vieilles contestations vont certainement resurgir. Il y a toujours eu des tas de gens pour penser qu'ils seraient plus heureux sans l'Empereur. Pour ce qui est du reste, c'est toi que ça regarde, évidemment. Mais si tu restes l'Empereur, il est certain que tu ne dois pas avoir de descendance. Si elle veut avoirs des petits enfants, il faudra que Maman compte sur le petit frère ou la petite sœur qui va bientôt arriver.
- Xarax ?
Le haptir émergea de sous une table basse et vint se percher sur ses épaules.
- Ce qu'ils disent est vrai. Si tu ne le fais pas, tu vas compliquer terriblement les choses.
- Je n'avais pas remarqué qu'elles étaient simples, jusqu'à présent.
- C'est que tu n'as pas idée du génie que certains peuvent déployer pour essayer d'empoisonner la situation.
- Merci, tu me rassures. J'avais un peu peur de m'ennuyer. C'est vrai, quoi, il ne se passe jamais rien d'intéressant dans ma vie.
Chapitre 26 Perturbations
- Tu ne peux pas m'emmener sur mon trankenn ? C'est pas grave, j'attendrai qu'Aïn revienne. C'est pas la peine de faire cette tête-là.
- Non, Niil, tu ne comprends pas. Je ne peux pas t'emmener. J'ai perdu le Don.
- Quoi ?! Mais, ça n'est pas possible !
- Ben, c'est pourtant ce qui m'arrive. J'ai voulu aller voir Tannder, tout-à-l'heure, et je n'ai pas pu.
Julien avait l'air bouleversé.
- Et Xarax, qu'est-ce qu'il en dit ?
Le haptir, à quelques pas de là, se fondait dans le décor et manifestait son impassibilité coutumière.
- Il ne sait pas ce qui se passe. C'est la première fois qu'il voit ça.
- Bon. Je sais bien que ça n'est pas à moi que ça arrive, mais ça n'est pas catastrophique. Les Passeurs sont là pour ça, après tout.
- Oui, mais tu te rends bien compte que ça n'est pas le problème.
- D'accord, je ne suis pas complètement idiot. Je voulais seulement te remonter un peu le moral.
- C'est gentil, mais il va falloir trouver autre chose.
- Qui est au courant ?
- Pour l'instant, seulement toi et Xarax.
- Bon. Pas la peine d'affoler les populations. Je suis sûr qu'il doit y avoir une explication. Je crois que le mieux c'est de demander à Aïn. C'est lui le spécialiste.
***
- Si vous apparteniez à mon espèce, Sire, je vous dirais que cela n'a rien que de très naturel. Bien que notre sexualité soit un peu plus complexe que celle des humains, nous connaissons l'équivalent de ce que vous appelez puberté, et même avec une intensité plus forte du fait que nous développons à la fois les caractères mâle et femelle, entre lesquels nous ne faisons un choix définitif que lorsque nous décidons de procréer. Je vous épargne pour l'instant les détails, mais c'est une période assez difficile qui perturbe fréquemment, et de manière imprévisible, l'exercice du Don de Passeur.
- Et comment est-ce que ça vous perturbe ?
- Cela varie selon les individus. Certains, comme vous, se voient complètement empêchés de voyager. D'autres aboutissent ailleurs que le lieu qu'ils ont prévu d'atteindre, mais cela n'arrive heureusement que s'ils s'obstinent à tenter de sauter sans l'aide de la Table d'Orientation. D'autres, très rares, se trouvent bloqués pendant un temps considérable dans l'En-dehors. C'est ce qui peut se produire de plus dangereux. Quelques-uns survivent, mais ils sont en général si affectés par cette expérience qu'ils ne parviennent plus à retrouver l'équilibre nécessaire à l'exercice du Don. Il faut comprendre qu'ils sont très jeunes lorsque cela se produit et qu'ils ne sont pas vraiment armés pour résister à une telle expérience.
- Alors que moi, je suis un vieux qui ne craint rien, c'est ça ?
- Pardon, Julien. C'est vrai, j'ai tellement l'habitude de vous considérer comme un adulte que
Mais c'est vrai, même si la chose se produit pour vous un peu plus tard que pour nous, en fait nos jeunes sont mentalement aussi développés que vous lorsque cela leur arrive. Mais vous avez la chance d'être accompagné de Xarax. Il vous a déjà préservé lors de votre retour dans votre monde et il vous aiderait certainement à garder votre raison si une telle chose devait vous arriver. Et je ne saurais trop insister sur le fait que vous devez absolument éviter de voyager sans lui.
- Et ça dure combien de temps, ces perturbations ?
- Chez nous, entre trois neuvièmes et un cycle et demi. Je pense que maître Subadar pourrait vous dire plus précisément combien de temps il faut à votre espèce pour achever le processus.
- Et je vais retrouver mon Don, vous croyez ?
- Très certainement. Mais en attendant, nous allons établir une permanence auprès de vous. Nous vous aiderons aussi à tester régulièrement vos capacités, mais je vous conjure de ne pas tenter de faire ce genre de chose sans l'assistance d'un Passeur.
- Ne vous inquiétez pas, Aïn. Je vous promets que je ne le ferai qu'avec vous.
- Ce n'est pas ce que
- Aïn, Vous êtes le meilleur et vous êtes mon ami. Si quelqu'un peut m'aider, c'est bien vous.
***
- Alors, Maître Subadar, combien de temps pensez-vous que ça va prendre ?
- Heu
En fait, je ne pense pas que cela dure plus d'un cycle, Sire. Mais on ne sait jamais
- Un cycle !
- Ce sera sûrement moins long. Il faut vous dire que personne jusqu'à présent ne s'était trouvé confronté à ce problème.
- Si je comprends bien, vous n'avez pas d'idée précise. Ça n'est jamais arrivé avant ?
- Pas que je sache, Sire. Comme vous l'avez sans doute remarqué, les Corps Dormants étaient tous au-delà de ce stade de leur maturité.
- Si vous voulez dire qu'ils avaient du poil partout, oui, j'ai remarqué. Je suppose que ça veut dire que Yulmir n'a jamais eu ce genre d'ennui.
- Exactement.
- Dans un sens, je crois que ça m'arrange.
- Pardon ?
- Vous n'imaginez tout-de-même pas que je vais me faire opérer les "gonades", comme vous dites, avant d'être sûr d'avoir retrouvé mon Don de Passeur ?
- Effectivement, ce serait peut-être imprudent.
- Sans compter que ça risque aussi de perturber d'autres choses, non ? Comme les contacts avec les Neh kyongs, par exemple, ou la transmission du Don de Guérison, dont vous m'avez parlé. Oui, ça va me laisser le temps de réfléchir à cette histoire. Et d'ailleurs, j'aimerais bien discuter la chose avec un Maître de Santé. Ça n'est pas que je n'aie pas confiance en vous. Mais je crois qu'il vaut mieux s'adresser à un spécialiste. Chacun son métier, comme dit ma mère, et les vaches seront bien gardées. Et ne faites pas cette tête-là, je ne veux pas vous vexer. Mais reconnaissez que c'est quelque chose qui me touche de vraiment très près. Vous aimeriez, vous, que quelqu'un aille couper des choses dans vos
gonades ?
- Je dois reconnaître que je n'y ai jamais songé. Mais je ne suis pas non plus dans votre position.
- Je vous crois quand vous me dites que ça ne changera rien pour moi, ni pour
Bref, que ça ne changera rien. Mais quand même
Et puis, vous m'aviez aussi parlé de créer de nouveaux Corps Dormants. On n'aura pas besoin de ce que vous voulez justement supprimer, pour faire ça ?
- Je ne suis pas complètement au fait des détails de ce procédé, mais je suis certain qu'il n'a rien à voir avec une procréation. Il s'agit de dupliquer un organisme et non pas d'en créer un nouveau. Comme vous le savez, un enfant n'est jamais la réplique exacte de ses parents, mais un Corps Dormant est la copie intégrale du Corps de l'Empereur.
- Il va falloir qu'on m'explique ça en détail.
- Je suis certain que ce sera fait à votre entière satisfaction, Sire.
- Subadar, je sens que vous êtes mal à l'aise, mais
Subi !!! Subi, c'est comme ça que je vous appelais ! Le petit Subi !
- Sire ?
- Pendant un instant, ça m'est revenu. Je vous ai vu, c'était vous ! Vous aviez à peu près l'âge d'Ambar et je vous tenais par la main.
Subadar avait pâli. Il s'accrochait des deux mains au dossier d'un siège alors que Julien, tout à l'excitation de sa découverte, continuait de décrire ce qu'il venait de vivre.
- C'était dans la bibliothèque privée, là où il y a le klirk de la Chambre-Ailleurs. Vous n'aviez pas l'air rassuré. Nom d'un chien ! Subi ! Je vous aimais bien. Vous étiez mon meilleur disciple, le plus prometteur. Vous vous souvenez ?
Subadar dut faire un effort visible pour se reprendre et répondre.
- Comment pourrais-je oublier ? Il s'agit certainement du jour où vous m'avez pour la première fois emmené avec vous. Dois-je comprendre que vous avez retrouvé vos souvenirs, Sire ?
- Je ne sais pas. Pour l'instant, c'est tout ce qui me revient. Mais c'est vraiment bizarre, pendant un moment, j'ai eu l'impression d'être quelqu'un d'autre. Je ne suis pas sûr d'aimer ça. Mais vous, je vous aimais bien. Remarquez, je vous aime bien aussi comme ça, vous savez.
- Merci, Sire.
- Subadar. J'ai l'impression qu'on se connaît depuis vraiment longtemps. Combien de temps, au fait ?
- Heu
en tenant compte du temps ou vous avez été absent, un peu plus de quatre-vingt cycles, Sire.
Julien eut un petit sifflement.
- Eh bien, vous ne faites pas votre âge ! Bon. Si on se connaît depuis si longtemps, pourquoi est-ce que vous êtes si guindé avec moi ? Je vous terrorisais, dans le temps ?
- Oh, non ! Certainement pas !
- Alors, qu'est-ce qu'il y a ? C'est maintenant que je vous fais peur ?
- Eh bien, en quelque sorte, oui. Un peu.
- Je ne vous ai pourtant jamais menacé. Enfin, je ne crois pas.
- Il ne s'agit pas de cela, Sire.
- Julien. Appelez-moi Julien. J'y tiens. Alors, qu'est-ce qu'il y a ?
- Julien, quand vous êtes-vous regardé pour la dernière fois dans un miroir ?
- Je me suis regardé ce matin, pour me coiffer. C'est mes cheveux trop longs qui vous tracassent ?
- Vos cheveux sont très bien. Je dirais même qu'ils sont trop bien. Tout comme le reste de votre personne.
- Merci. Et c'est ça qui vous ennuie ?
- S'il n'y avait que cela, ce ne serait pas un problème. Mais vous n'êtes pas seulement trop beau, vous êtes aussi gentil, généreux, drôle, affectueux, fidèle, intelligent, attentionné. Vous êtes aimable, Julien.
- N'en jetez plus ! C'est trop de compliments. Mais je ne vois pas pourquoi ça vous dérange.
- Faut-il vraiment que je vous explique ?
- S'il vous plaît.
- Bien. Vous aimez Ambar, je crois ? En fait, j'en suis certain. Eh bien, je pourrais, moi aussi, vous aimer comme vous aimez Ambar.
- Heu
Ça existe, par ici, ce genre de chose ?
- Oui, cela existe. Mais la question n'est pas là.
- Quand même ! Est-ce que ça veut dire que vous êtes comme
comme Gradik et Tenntchouk ?
- Vous voulez savoir si mes goûts me portent à préférer les hommes ? Non. J'ai eu deux épouses et
je n'ai partagé mes jeux avec des garçons que jusqu'à ce que j'aie l'âge d'aller voir du côté des filles.
- Eh bien alors ? Je ne vois pas où est le problème.
- Le problème est que ce genre de chose échappe à la volonté et que depuis votre retour, je ne peux m'empêcher de
de ressentir pour vous une affection trop forte.
- Et c'est mal ?
- Je ne sais pas. Honnêtement, je ne sais pas. Mais j'avoue que j'ai peur de ce que j'éprouve. Il m'arrive de souhaiter avoir de nouveau votre âge et de pouvoir
Comprenez-moi bien. Je n'ai pas eu ce genre de désir depuis que j'ai atteint seize ou dix-sept cycles. Et maintenant
Et pour finir, nous nous retrouvons ici à discuter de vos
de votre intimité. C'est extrêmement troublant.
- Je crois que je commence à comprendre.
- Et puis, voici que vous vous souvenez de moi lorsque j'étais "le petit Subi". Pendant une seconde, je crois que j'aurais donné n'importe quoi pour être de nouveau cet enfant.
- Et c'est si grave que ça ?
- Je suis le Grand Maître du Cercle des Arts Majeur ! Je ne suis pas censé tomber amoureux d'un gamin ! Et si ce gamin, en plus, est l'Empereur lui-même
- Pour l'instant, vous savez, je ne me sens pas vraiment empereur. Et quand bien même. Comme vous me l'avez dit, vous n'y pouvez rien et moi, ça ne me dérange pas. Je suis content que vous soyez mon ami. Si vous êtes un peu plus que ça, je peux le prendre comme un compliment. Vous n'allez pas me sauter dessus, non ?
Subadar ne put s'empêcher de sourire.
- Non. Bien que l'envie pourrait m'en venir. Mais je sais me tenir. Du moins, je l'espère.
- Bien, alors détendez-vous. Vous n'êtes pas jaloux, au moins ?
- Non. Envieux, peut-être, par moments
Mais vos amis peuvent être tranquilles, je ne leur souhaite que du bien. Et si je sais que j'ai aussi un peu de votre amitié, je serai un homme comblé.
- Vous avez mon amitié, Subadar. Toute mon amitié, c'est une chose qu'on peut partager sans en retirer aux autres. Évitez juste de faire des yeux de crapaud mort d'amour quand on est en société et tout ira bien.
Cette fois, Subadar rit franchement.
- Je ne sais pas ce qu'est un crapaud, mais je vois très bien ce que vous voulez dire. Soyez sans crainte.
- Et moi, j'essaierai de garder mon laï tiré bien en-dessous des genoux quand je viendrai vous voir. Il ne faut pas tenter le Diable, comme on dit chez moi.
- Il ne faudrait pas non plus tomber dans un excès de pruderie.
- C'est vrai. Vous viendrez à la petite fête, ce soir ?
- Est-ce une invitation ?
- Bien sûr ! Vous êtes un ami, souvenez-vous.
- Je ne l'oublierai pas.
- Une dernière chose. Ugo est au courant de tout ça ?
- Yol est mon chenn-da. On ne peut rien cacher à son chenn-da.
Chapitre 27 Scherzo
La "petite fête" réunissait en fait tous les intimes de Julien, à l'exception, notable et bienvenue de son père qui, normalement, aurait dû être présent. Sur ce point précis, Julien s'était montré intraitable. Il voulait bien, pour plaire à ses amis, se prêter au jeu et célébrer le Kouwa Djoung Neh, le "Jaillissement de l'Élixir de Vie", mais il se refusait absolument à partager ce genre de chose avec des parents qu'il aimait, mais qui avaient passé une bonne partie de leur temps à lui inculquer, consciemment ou non, la honte de tout ce qui touchait à ce que la pudeur imposait de couvrir. Il était fermement décidé à les tenir désormais à l'écart de sa vie privée.
Tenntchouk était là, aussi bien que Tannder, chacun flanqué de son chaperon qui veillait jalousement au bien-être de son protégé. Il semblait que Tannder allait se remettre sans séquelles notables et pourrait, après une dizaine de jours encore de repos, assumer de nouveau une partie de ses charges. Tenntchouk devrait patienter un peu plus longtemps avant d'être à nouveau capable de naviguer, mais son moral était au beau fixe et il rayonnait une joie de vivre communicative.
Maître Sandeark avait magnifiquement fait les choses et Julien se promit de s'assurer auprès de Dennkar que le mathématicien n'avait pas utilisé son propre budget pour payer le festin. Un festin dont chaque élément, selon la meilleure tradition, rappelait de façon plus ou moins explicite ou subtile l'objet principal de la fête. Une boisson légèrement alcoolisée avait, dans les carafes, une opalescence nacrée très proche de celle du fameux "Élixir de Vie". De grands plats présentaient tout un assortiment de petites choses ovoïdes salées ou sucrées et voisinaient avec des bacs chauffés où l'on faisait flamber de jolies petites saucisses dorées. D'autres plats, d'aspect totalement innocent, ne révélaient leur malice que lorsqu'on vous communiquait les noms de leurs ingrédients, qui s'agençaient en jeux de mots grivois. Il n'était pas un légume ou un fruit qui n'évoquât, par sa forme, son nom ou ses supposées propriétés aphrodisiaques l'heureux événement qu'on célébrait ici. On pouvait aussi admirer et déguster tout ce que l'Art des Pâtissiers et des Confiseurs pouvait produire de plus raffiné et de plus suggestif en la matière.
Conformément à l'usage Karik, dont le "Kouwa Djoung Neh" précédait directement celui de Julien, fut désigné pour présider le banquet et régler toasts et compliments. Il s'acquitta de cette importante fonction avec une dignité pleine d'humour, désignant chacun à son tour celui qui devait alors, selon ce qui lui était demandé, improviser un compliment censé exalter l'organe ou les charmes secrets d'un Julien qui eût certainement souhaité un peu moins de publicité. Son embarras et l'hilarité générale atteignirent un sommet lorsqu'Ambar, probablement poussé par le démon caché dans la carafe, au lieu de s'en tenir au répertoire bien connu des plaisanteries de circonstance, improvisa de sa voix séraphique une parodie d'un chant classique et vanta les reflets du couchant sur le duvet qui, telle l'herbe rousse à l'automne autour de la Pierre Dressée d'Ent'alem, ornait la base du Membre Merveilleux. "Mais, chanta-t-il avec des accents à vous tirer des larmes, nul nectar ne coule du roc froid, nul désir ne fait frémir la pierre
pour conclure avec un prosaïsme en totale rupture avec ce trémolo final : de toute façon, c'est quand même un peu gros."
Par un accord tacite, l'assemblée épargna à Julien certains des aspects les plus "physiques" que pouvait parfois prendre cette fête éminemment priapique et personne ne lui demanda, par exemple, d'assaisonner sa coupe de quelques gouttes du précieux breuvage ou, mieux encore, de lui permettre de le boire à la source. Cette retenue était d'autant plus louable que l'intéressé, qui ignorait tout de ce côté de la tradition, n'en avait pas conscience et que certains des convives, fortement réchauffés par l'ambiance torride, eussent volontiers cédé à la tentation. Les réjouissances demeurèrent donc dans des limites acceptables et même Ambar qui, comme Dillik, ne portait à l'évidence rien du tout sous son laï, termina la soirée sans que quiconque fît mine d'attenter à sa vertu. Ce qui n'impliquait pas, du moins il l'espérait, que le sommeil le prendrait avant qu'il ait pu profiter à nouveau de la vigueur d'un Julien qui, si l'on en jugeait par la façon dont il rajustait discrètement les plis de son vêtement, était proche de l'incandescence. Ce soir, il n'avait pas l'intention de le partager avec qui que ce soit !
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