PZA Histoires de garçons

Engor

Julien et les Neuf Mondes

Chapitres 69-80

Chapitre 69
Tchenn Ril

Les chariots attendaient à un peu plus d'une heure de Kardenang. Le temps était hélas typique de la saison. Un vent violent chassait en travers de la route une pluie glaciale qui prenait comme un malin plaisir à s'infiltrer dans des vêtement pourtant réputés raisonnablement étanches. Aussi furent-ils heureux de s'installer à l'abri des bâches de chariots étonnamment bien suspendus où Gradik et Tenntchouk avaient même eu la prévenance d'installer un petit chauffage à combustible liquide semblable à celui qu'on utilisait sur l'Isabelle. Les animaux de trait ressemblaient vaguement à des rhinocéros sans corne ni oreilles mais avec la même allure de véhicule blindé. L'absence de rênes pour les diriger étonnait Julien et Tenntchouk lui expliqua discrètement qu'il suffisait de leur donner oralement les instructions nécessaires. Ces animaux intelligents, les lang gos, n'étaient nullement des esclaves, mais travaillaient par contrat et gagnaient ainsi une nourriture et un abri d'excellente qualité. Leur espèce avait été sauvage, bien sûr, mais son association avec les humains datait de la nuit des temps. Les lang gos pouvaient courir assez vite sur de courtes distances, mais leur allure de route était plutôt celle d'un homme courant à petites foulées, vitesse amplement suffisante pour la plupart des transports de biens ou, plus rarement, de passagers.

Julien, Ambar, Niil, Karik, et Dillik, toujours avec Xarax, s'étaient d'autorité installés tous dans un même chariot, aussi Maître Dendjor se dévoua-t-il pour aller tenir compagnie à Gradik dans l'autre véhicule, refusant poliment l'offre de Niil de l'y rejoindre.

"Après tout, Sire Niil, ce sont vos vacances. Moi, je vais échanger des histoires de marins avec ce vaillant matelot.

Il était encore tôt, et ils auraient pu atteindre Tchenn Ril avant la nuit mais, bien que Julien ait maintes fois affirmé que le Neh kyong n'était absolument pas hostile, personne ne tenait vraiment à s'engager dans les ruines sans la lumière rassurante du jour. Aussi s'arrêtèrent-ils un peu avant d'atteindre les premiers vestiges de la ville, alors que le soleil était encore une bonne main au-dessus de l'horizon. Le ciel était maintenant dégagé aussi, lorsque le feu fut allumé et l'approvisionnement en combustible pour la nuit assuré, Gradik et Dendjor déclinèrent-ils toutes les offres d'aide-cuisiniers bénévoles et se chargèrent de confectionner une sorte de festin champêtre qui s'acheva par un récital de chansons de mer sous les étoiles salué, dans l'hilarité générale, par force mugissements des lang gos.

Les plus jeunes s'installèrent pour dormir pêle-mêle dans leur chariot alors que les adultes s'arrangeaient dans l'autre. Xarax, se lova tout contre Dillik : ils avaient décidé d'essayer de partager leurs rêves. Ambar s'endormit, blotti au creux du ventre de julien dans le même temps que Karik et Niil, tête-bêche, s'enfonçaient ensemble dans un sommeil réparateur.

***

Julien avait un peu craint d'être réveillé au cours de la nuit par le Neh kyong, mais leur campement devait se situer hors de son domaine car c'est un mélange de lumière du matin, d'odeurs délicieuses de friture, de raideur du bas-ventre et de froid au bas du dos qui le ramena à la conscience. Tout près de lui, emmitouflé dans la quasi-totalité de leur couverture commune, couché sur le ventre, la bouche entrouverte, Ambar bavait doucement sur le caban plié qui lui tenait lieu d'oreiller. Il tira doucement sur la couverture, histoire de réchauffer ses fesses gelées et se trouva bientôt au contact d'un Ambar tout nu, tout chaud, tout raide lui aussi, là où c'était utile, et tout prêt à partager des câlins. Ni l'un, ni l'autre n'était affligé de mauvaise haleine matinale et ils ne voyaient donc que des avantages à un baiser déraisonnablement prolongé.

"Réveillez-vous jeunes gens ! Le déjeuner vous attend !"

Pour une fois, Julien maudit l'efficacité de Gradik. Sa cuisine sentait bon, mais ils aurait pu mettre un peu plus longtemps à la préparer. Tout le monde s'habilla en frissonnant car le chauffage avait été éteint pour la nuit.

"Alors Dillik, s'enquit Julien, vous avez partagé vos rêves ?"

"Ben, non. Ça n'a pas marché, mais Xarax dit qu'il va essayer encore, il est sûr que c'est possible."

"Je suis certain qu'il y arrivera."

Le petit déjeuner fut joyeux, mais il régnait tout-de-même une certaine tension. La cité morte n'était pas un lieu de promenade. Personne ne s'y rendait jamais. Il n'y avait d'ailleurs rien à y faire. Mais le temps était beau, malgré les rafales de vent froid, et ils se mirent en route sans trop d'appréhension.

Lorsqu'ils parvinrent aux premiers entassements de blocs chaotiques, Julien fit arrêter la caravane.

"Je crois qu'il vaut mieux que je parte en éclaireur. Tchenn Ril me connaît, je ne risque rien."

"Moi aussi, je viens, déclara Niil. C'est à ça que je suis censé servir."

"Ça n'est pas vrai, tu es censé me donner de sages conseils."

"Oui, eh bien je te conseille de ne pas essayer de m'empêcher de venir."

"Moi aussi, je viens ! S'écria Ambar. Si mon frère t'accompagne, il faut quelqu'un pour l'empêcher de faire des bêtises."

"Xarax me dit qu'il vient avec toi et que je peux venir aussi si je promets de me tenir tranquille."

"Dillik ! Tu ne devais même pas faire partie du voyage !"

"Vous n'imaginez tout-de-même pas que nous allons vous laisser aller seul dans cet endroit maudit ? Enchaîna Dendjor. Et Tenntchouk et Gradik viennent aussi, les lang gos n'ont pas besoin qu'on veille sur eux."

"C'est une mutinerie, si je comprends bien. Karik, tu viens aussi ?"

"Maître Tannder ne me pardonnerait pas d'avoir manqué une aventure pareille."

"Bien. Alors je pense qu'il faut avancer avec les chariots aussi loin qu'on le pourra."

Les lang gos, cependant, étaient loin de partager l'enthousiasme général et il fallut un bon moment pour les persuader de s'avancer dans le dédale d'avenues plus ou moins défoncées qui menait à la forteresse. Pourtant, Julien trouvait l'endroit beaucoup moins déprimant que lors de sa première visite. Le temps était clair et le soleil du milieu de matinée avait chassé les ombres inquiétantes.

Ils parvinrent presque au pied de la citadelle avant que Tchenn Ril ne se manifeste. Les lang gos se figèrent aussitôt qu'ils l'aperçurent, à la fois présent et absent. Ils le virent avant tout le monde car leur esprit simple ne cherchait justement pas à voir quoi que ce soit. Les humains, dans un premier temps, ne ressentirent qu'une impression de puissance condensée, une volonté inflexible qui leur interdisait d'aller plus avant. Puis, suivant les conseils de Julien, ils finirent par voir le Neh kyong. Il se présentait comme l'image résiduelle d'une ombre, ou la trace négative d'une lumière sur la rétine, et sa forme, impossible à circonscrire dans le cadre étriqué des trois dimensions de l'espace, était un défi à l'entendement. Ambar et Dillik se bouchèrent vainement les oreilles lorsqu'il commença à parler, car sa voix n'avait avec le monde des sons qu'un rapport purement conceptuel. L'esprit interprétait, faute de mieux, en paroles ce qu'il recevait directement de cet être totalement étranger, tout comme il s'évertuait à traduire en images optiques une forme qui n'en était pas vraiment une. Xarax et Julien, du fait de leur connaissance directe du chaos de l'En-Dehors, étaient un peu mieux armés que les autres pour faire face à cette expérience, mais leurs compagnons commençaient à se demander s'ils ne s'étaient pas montrés un peu téméraires.

"Empereur Yulmir, je te salue. Te revoir est un honneur."

"Je vous salue Neh kyong Tchenn Ril. Je suis heureux de vous revoir."

"Je vois que ton haptir t'accompagne, mais je ne perçois pas la présence du Passeur Yol."

"Yol n'est pas avec nous, mais il m'a chargé de vous dire toute sa reconnaissance. Votre cadeau a changé son existence et il bénira votre nom jusqu'à sa mort."

"Mais tu n'as certainement pas entraîné tes compagnons jusqu'ici sans raison."

"Non, effectivement. Mais avant de vous exposer mes raisons de venir, je voudrais vous libérer de la dette que vous dites avoir envers moi."

"C'est fort généreux de ta part, mais je suis mes propres règles, et elles m'interdisent de profiter de l'ignorance d'une entité bienveillante."

"Tchenn Ril, je me suis renseigné auprès de Maître Subadar, le Grand Maître du Cercle des Arts Majeurs. Il m'a raconté comment vous avez combattu l'Empereur en tant qu'allié de ceux qui avaient fait appel à un Dre tchenn pour le détruire. Je sais que vous n'avez connu ce fait que lorsque les choses en sont venues à une guerre ouverte et que vous vous êtes limité à remplir, sous la contrainte, uniquement les engagements que vous ne pouviez plus renier. Vous avez été puni pour vos erreurs, mais je crois sincèrement que vous êtes quelqu'un d'honorable. On m'a déconseillé de faire ce que je vais faire, mais j'ai décidé que je ne voulais pas d'alliés qui ne soient pas aussi volontaires que ceux qui sont avec moi en ce moment. C'est pourquoi je tiens d'abord à vous libérer de votre dette, quelle qu'elle soit."

"Soit, mais il faut que tu sache que si tu fais cela, j'emporterai cette forteresse avec moi. Nous sommes à jamais liés, ce lieu et moi, et les créatures dangereuses qui y rôdent ne peuvent être lâchées sur ce monde et doivent regagner leur habitat naturel."

"Je sais tout ça. C'est pourquoi je vous demande d'attendre que nous ayons quitté votre domaine pour partir à jamais de ce monde, afin que nous ne soyons pas détruits par le tremblement de terre qui va se produire."

"N'aie aucune crainte, je n'ai pas l'intention de vous mettre en danger."

"Que dois-je faire pour vous libérer ?"

"Il te suffit de me le dire en le pensant vraiment."

"Neh kyong Tchenn Ril, je vous rends votre liberté."

"Je suis libre Yulmir."

"Maintenant, j'ai une requête à présenter au Libre Neh kyong Tchenn Ril."

"Je l'exaucerai si c'est en mon pouvoir."

"J'ai besoin de l'argent qui se trouve entassé dans les coffres des caves de la forteresse. J'en ai besoin pour une cause pacifique et que je crois bonne. M'autorisez-vous à prendre ce qui m'est nécessaire avant de quitter ce monde ?"

"Si tes compagnons n'ont pas peur de pénétrer dans l'antre d'un Neh kyong, ils peuvent t'accompagner et t'aider à emporter ce que tu désires. Je suggère que vos chariots viennent jusque sur la place d'armes si ces lang gos consentent à les y amener."

Les lang gos ne consentaient pas. Rien n'aurait pu leur faire franchir un pas de plus en direction de ce lieu où ils percevaient confusément la présence d'une multitude de choses extrêmement hostiles. Il fallut donc les laisser repartir en espérant qu'ils avaient compris qu'il fallait attendre qu'on vienne les rechercher à la limite des ruines. On poussa ensuite les deux chariots jusque dans l'immense cour de la forteresse puis, guidée par le Neh kyong, la petite troupe pénétra dans cette partie du bâtiment que Julien avait déjà visitée. Dans une sorte d'entrepôt, ils trouvèrent les petits chariots à roulettes qui allaient leur être nécessaires pour transporter les caisses de monnaies diverses, puis ils furent amenés jusqu'au trésor proprement dit où Dendjor entreprit de sélectionner ce qui valait la peine d'être transporté, car il était évident qu'ils ne pourraient emporter qu'une faible partie du volume entreposé. Les hommes déplaçaient les coffres que les plus jeunes poussaient jusque sur la place d'armes où ils les laissaient, en attente de leur futur chargement par les adultes, seuls capables de les hisser jusqu'à la plate-forme des chariots.

Ils s'échinaient déjà depuis deux bonnes heures lorsque le Neh kyong entraîna Julien ainsi que Xarax, qui ne le quittait plus depuis leur arrivé dans la ville morte, dans une petite pièce circulaire où sa présence était particulièrement oppressante.

"Je sais qu'il n'est pas agréable d'être ici avec moi, mais c'est un endroit particulièrement sûr. Empereur Yulmir, qui es aussi Julien, j'ai décidé de te faire un cadeau."

"Merci, mais ce que vous me laissez emporter est plus que suffisant."

"Il ne s'agit pas d'un bien matériel. Même si tu ne m'avais pas libéré de ma dette, je t'aurais laissé emporter toutes ces babioles. Mais, comme je te l'ai déjà dit, j'obéis à mes propres règles et j'ai décidé de faire plus. Tu m'a libéré alors que rien ne t'y contraignait, simplement pour obéir, toi aussi, à des règles que tu t'es toi-même fixées. Cela fait que j'ai envers toi une dette morale bien plus sacrée que toute autre. Aussi, pour toi, je vais briser un serment de secret fait à tes ennemis. Je devrai assurément en payer le prix, mais cela ne te concerne plus."

"Mais…"

"Tu n'as plus le pouvoir de me dicter ma conduite. Je suis libre et j'agis comme je l'entends. Sache que quelqu'un a fait en sorte que ton Essence-même, ce qui passe avec toi d'un corps à un autre, porte ce que je ne saurais traduire dans votre langage que comme un 'parfum', c'est ainsi que tes ennemis te retrouvent, à chaque fois que tu séjournes dans l'En-Dehors. C'est particulièrement facile lorsque tu ne voyages pas par un klirk commun, mais de toute façon, lorsque tu te manifestes dans l'En-Dehors commun aux Mondes du R'hinz, ils en sont immédiatement avertis, même s'il est difficile de te localiser avec précision. De plus, tous tes klirks soi-disant secrets ont été piégés d'une manière ou d'une autre et je te déconseille d'essayer de les utiliser de nouveau. Je te dis tout cela parce que tu es aussi ce Julien qui m'a libéré. Ce que Yulmir n'aurait peut-être pas fait."

"Merci et…"

"Ce n'est pas tout. Maintenant, voici mon cadeau : j'ai modifié ton 'parfum' et, avec un peu de discrétion, tu es maintenant de nouveau libre de voyager sans crainte d'être repéré. Cela ne te protège pas de ceux qui veulent te détruire, mais cela rétablit un peu l'équilibre."

Julien était ému. Au-delà des paroles anodines du Neh kyong, il avait clairement perçu qu'il allait devoir payer un prix terrible pour son intervention.

"Tchenn Ril, est-ce que je peux faire quelque chose pour vous aider ?"

"Tu peux te souvenir de moi comme d'une entité honorable."

"Mais, vous n'allez pas… ?"

"Mourir ? Non. Je durerai autant que durera l'univers lui-même. C'est bien pourquoi je dois absolument trouver la paix."

"Je ne comprends pas."

"Je crois que tu as déjà compris, mais tu ne t'en souviens pas. Mais en revenant ici, tu m'as aidé plus que je n'aurais pu l'espérer. Sois-en remercié."

Ce n'est que tard dans l'après-midi qu'ils purent aller rechercher les deux lang gos qui, fidèles à leur contrat, attendaient patiemment qu'on les appelle. Tout le monde était épuisé. Les rations de combat distribuées libéralement ne leur avaient même pas fourni le prétexte à une petite pause pour le repas. Aussi, lorsque Tchenn Ril les salua au moment du départ, seul Julien ressentit quelque chose à la vision de cet être fabuleux. En fait, il ne put retenir ses larmes, certain qu'il était de ne plus jamais revoir cet étrange ami qui venait de le libérer d'une malédiction d'autant plus dangereuse qu'il en avait, jusqu'ici, tout ignoré.

La nuit les trouva à peu près au lieu de leur précédent bivouac. Mais cette fois, il n'était plus question de dormir dans les chariots encombrés de caisses. Il durent dresser les deux tentes judicieusement prévues par Dendjor, mais qui - hélas ! - s'avérèrent impuissantes à les protéger de la violente bourrasque accompagnée d'un déluge glacial qui les emporta dans un grand froissement de toile au milieu de la nuit, laissant tout le monde hébété et grelottant sous des couvertures immédiatement trempées. Les appareils de chauffage avaient eux aussi été emportés et le reste de la nuit misérable se passa à essayer de ne pas périr de froid dans les chariots. Chacun avait pour cela, sa méthode qui, pour l'essentiel, consistait à se tenir aussi près que possible de ses compagnons d'infortune et partager un peu de chaleur animale. Les caisses étaient d'un inconfort absolu qui obligeait à bouger fréquemment et à déranger ses voisins immédiats alors qu'ils avaient enfin réussi à sombrer dans l'oubli bienheureux du sommeil.

Chapitre 70
La fin des vacances

La pluie avait heureusement cessé un peu avant l'aube et ils purent au moins bénéficier d'un repas chaud avant de reprendre la route et, lorsque le soleil apparut enfin dans une large déchirure des nuages, le moral était de nouveau au beau fixe. Le problème de l'entreposage du trésor en attendant que Sire Tahlil puisse venir le récupérer avait bien-entendu été réglé à l'avance et, au lieu de se diriger vers le village de Kardenang, ils se rendirent à une petite maison d'été appartenant à Dendjor qui l'occupait parfois entre deux croisières s'il éprouvait le besoin de d'éloigner un peu de l'agitation de l'auberge. L'endroit était à la fois rustique et confortable et dominait la mer depuis le haut d'une falaise impressionnante de granit vert.

Il fallut encore décharger le contenu des chariots pour l'entreposer dans une des deux chambres de la maison mais, le soir venu, ils firent un repas des plus joyeux près d'une cheminée où brûlait un feu bienvenu. Ils seraient bien restés jusqu'au lendemain matin, mais la maison était vraiment trop petite pour les accueillir tous confortablement. Il fut décidé que seuls Gradik et Tenntchouk y passeraient la nuit avant de partir rendre les chariots à leur propriétaire. Le reste de la troupe se mit en route pour une heure de marche vers l'auberge. Le chemin descendait, fort heureusement, car la nuit difficile et le déchargement des caisses avaient considérablement tiré sur les réserves des plus jeunes, et Dillik acheva l'expédition endormi sur les épaules de son père. Il fut installé, une fois n'est pas coutume, dans sa propre chambre, laissant Ambar et Julien partager seuls un lit où ils s'endormirent dès que leur tête toucha l'oreiller.

***

"Ambar, qu'est-ce que tu fais debout ?"

Julien murmurait dans la pénombre grise. On était encore loin de l'aube."

"J'ai eu envie de pisser."

Julien souleva la couverture pour accueillir le garçon nu et frissonnant qui vint aussitôt se pelotonner contre lui.

"Brrr… Tu es glacé. Et retire tout de suite tes pieds !"

"Il faut bien que je les réchauffe. Tu sens bon."

"Tu trouves ? Ça fait deux jours qu'on ne s'est pas lavés et on a sué sang et eau sur ces fichues caisses."

"Moi, j'aime bien ton odeur. Lève un peu ton bras pour voir ?"

"C'est ça, mets tes lunettes et écoute comme ça sent bon."

"Quoi ?"

"Rien, c'est du Français."

"Mmmm… Tu devrait te laver moins souvent."

"Tu trouves ça agréable ? Pourtant, plein de gens disent que les rouquins sentent fort, on m'a même dit une fois que je puais."

"C'est des imbéciles. Ou alors c'est peut-être parce que tu ne les a pas laissé te sentir d'assez près."

"Ou bien c'est peut-être que tu es vraiment tordu."

"Tiens, touche, et dis-moi si c'est tordu."

"Je ne parlais pas de ça, je parlais de ton esprit pervers."

"Je suis pas pervers, je t'aime. Remarque… quand on y pense, c'est peut-être pas très bon signe. Et moi, tu trouves aussi que je pue ?"

"Toi, ça n'est pas pareil. Toi, tu es mon Ambar à moi, et ta sueur est une rosée céleste."

"Te fatigue pas. Moi aussi je connais les 'Délices' par cœur."

"C'est vrai que tu sens bon. Je me demande…"

"Oui ?"

"Ne bouge pas. Je descends vérifier quelque chose."

"Alors ?"

"Ça ne change pas vraiment le goût. Il faudrait sans doute un ou deux jours de plus."

"Hé ! Je suis pas un fromage !

"Mais attends… Là ! Juste là… Au creux de l'aine. Tu sens un peu comme un arbuste de chez moi, le buis."

"Je suis bien content, mais tu n'as pas l'intention de te contenter de renifler, hein ?"

"Ah ! Je ne sais pas. Maintenant que tu m'as converti… Mais si tu me montres ce que tu voudrais que je fasse, je pourrai peut-être faire un effort."

Ambar savait très exactement ce qu'il désirait qu'on lui fît et, plongeant à son tour sous les couvertures, il en fit une démonstration extrêmement informative.

***

Comme convenu, Aïn était revenu sur le bateau où l'attendaient cinq garçons, qui meublaient le temps en jouant à la version dvârienne du poker, et un haptir qui s'efforçait de ne pas trop aider Dillik sur les genoux duquel il était lové. Le Passeur était apparu en toute discrétion sur le roof et avait immédiatement négocié, à reculons, les marches incommodes de l'échelle de descente du carré. Après l'avoir dûment informé du succès de leur entreprise, Julien aborda le sujet qui lui tenait vraiment à cœur et lui rapporta sa conversation avec le Neh kyong.

"J'ai entendu parler de ce genre de chose, commenta le Passeur, mais je ne connais personne qui sache vraiment de quoi il s'agit. Peut-être Maître Subadar pourra-t-il vous en dire plus. En tout cas, je ne crois pas qu'il s'agisse d'une pratique licite des Arts Majeurs. Et je ne connais non plus aucun moyen de vérifier si ce que vous a dit ce Neh kyong est exact."

"Je ne pense pas que Tchenn Ril cherchait à me tromper. Mais vous avez raison, je demanderai à Maître Subadar. Et s'il est d'accord, j'espère que vous voudrez bien continuer à m'apprendre l'Art de Voyager."

"Je suis à votre disposition, naturellement, mais…"

"Je sais, notre dernière leçon a un peu mal tourné et votre pelage n'a pas encore retrouvé tout son éclat, mais j'ai vraiment confiance en vous et Yol m'a dit que je ne pouvais pas choisir un meilleur professeur. Et à propos, comment va-t-il ?"

"Yol va très bien. Il vous envoie son salut et vous recommande la prudence. Vos Nobles Parents aussi, vous… Heu… ils vous embrassent et il espèrent que vous passez de bonnes vacances. Si je puis me permettre, leurs progrès en Tünnkeh sont étonnants."

"Je voudrais maintenant que vous m'emmeniez auprès de Sire Tahlil, si vous savez où il se trouve."

"Il supervise les préparatifs de la construction de son trankenn au chantier de Dak Manarang. Mais il n'est peut-être pas utile que vous vous déplaciez. Je peux me charger d'un message."

"Aïn, je vous remercie,mais il n'est pas question que je continue à me terrer dans mon coin si je peux vraiment voyager librement. Niil, continua-t-il à haute voix, je dois aller rendre visite à Sire Tahlil."

"Je viens avec toi ! Tu ne peux pas me laisser ici !"

"Je n'en avais pas l'intention. La politique de Dvârinn te concerne directement, même si tu prétends être hors de course. J'emmène aussi Xarax s'il peut quitter les genoux de Dillik un petit moment. Karik, Ambar et Dillik vont garder la boutique. Et, Ambar, ne fais pas cette tête-là, nous serons revenus avant ce soir. Je te promets de ne pas quitter le R'hinz, cette fois."

"Ne plaisante pas avec ça."

"Non, tu as raison, c'est de mauvais goût. Maître Aïn va d'abord s'assurer que Sire Tahlil est bien là où on le pense, et puis il reviendra nous chercher immédiatement."

Aïn fit alors une discrète, mais magistrale démonstration de sa virtuosité en disparaissant sous leurs yeux, sans l'aide du moindre klirk, avec tout juste un bruit de papier froissé.

"Ben, ça alors !"

Karik ouvrait des yeux comme des soucoupes.

"C'est le meilleurs de tous les Passeurs. Il paraît que même les plus vieux le reconnaissent, même s'ils en sont plutôt jaloux."

"Mais comment ça se fait que je n'arrive pas à me rappeler de quoi il a l'air, Aïn ? S'étonna Ambar."

"C'est leur privilège. Ils effacent le souvenir de leur apparence dans l'esprit des humains."

"Mais comment ils font ? Pour leur parler, aux passeurs, il faut les toucher, comme avec Xarax. Lui, il ne m'a même pas approché."

"Tu as raison. Je ne sais pas. Je lui demanderai, mais même s'il me le dit, ça m'étonnerait qu'il m'autorise à te le répéter. C'est sans doute un secret de sa Guilde. Mais il n'a pas non plus besoin de te toucher quand il te fait voyager. Il lui suffit d'être assez près de toi."

"Mais toi, tu peux te souvenir de quoi il a l'air ?"

"Oui, mais je n'en parle à personne. Tout le monde a droit à ses petits secrets."

"C'est quand même drôlement bizarre. Quand il est là, je sais pas comment c'est pour vous, mais moi je ne pense même pas que je ne sais pas de quoi il a l'air quand il est parti."

"Et Aïn m'a dit que tous ceux qui ont essayé de dessiner un passeur, même quand il est avec eux, en ont été incapables. Ils dessinent, et il voient nettement leur dessin sur la feuille, mais une fois le passeur parti, ils découvrent que leur dessin n'est en fait qu'un gribouillis sans signification."

Des bruits au-dessus de leurs têtes leur signalèrent le retour d'Aïn qui ne tarda pas à descendre maladroitement l'échelle du carré.

"Le Noble Sire Tahlil, vous attend au chantier de Dak Manarang, Sire."

"Niil, nous partons tout-de-suite. Vous trois, soyez sages en nous attendant."

***

Le chantier de Dak Manarang était l'un des principaux chantiers navals de l'hémisphère sud où se situait aussi le domaine de Sire Tahlil. Le passage d'un début de printemps glacial à une fin d'été tropical avait quelque chose d'un peu brutal, sans être désagréable, et les deux garçons se retrouvèrent bientôt en manches de chemise avec une furieuse envie de se débarrasser de leurs pantalons de gros drap. Le klirk commercial où ils étaient arrivés se trouvait dans un entrepôt d'où tout le personnel avait été momentanément prié de sortir, le temps pour Sire Tahlil de les accueillir et de les guider vers le kang qu'il occupait lorsque sa présence était requise, alors que Xarax s'éclipsait discrètement.

"Sire, je suis heureux de vous voir. Permettez-moi de vous présenter mon aîné, Tengtehal."

Un garçon d'une quinzaine d'années vêtu d'une simple cotte de charpentier, aussi brun que son père et qui dominait Julien d'une bonne tête, s'approcha et s'inclina.

"Votre Seigneurie, permettez-moi de présenter mes remerciements pour l'honneur fait à ma Famille."

"Noble Fils, vous m'obligeriez en me traitant comme le font ceux qui me sont proches. Appelez-moi Julien, ou Sire, si vous y tenez vraiment. De toute façon, en public, Julien suffira. Je ne tiens pas à ce qu'on clame partout que l'Empereur est en visite sur Dvârinn. Vous avez sans doute remarqué que je ne porte pas de Marques."

"Oui, Sire."

"Je voudrais aussi vous présenter Sire Niil, des Ksantiris, qui m'accompagne en tant que Conseiller. Il paraît que ses frères n'ont pas une excellente réputation, mais je puis vous garantir que Niil ne leur ressemble en rien et qu'il a toute ma confiance."

Le garçon ne répondit rien, se contentant de s'incliner légèrement. Julien s'adressa de nouveau à son père.

"Tahlil, je suis venu vous demander un service."

"Je suis entièrement à votre disposition."

"Comme je vous l'avais promis, je me suis occupé de trouver un peu d'argent pour démarrer la compagnie dont nous avons parlé. Il se trouve que tout ça pèse un poids énorme et occupe un espace considérable. Il serait bon de mettre au plus vite cet encombrant trésor en lieu sûr."

"Ce serait prudent, en effet."

"J'ai pu convaincre Maître Aïn de faire une entorse aux principes de sa Guilde et il a accepté de transporter tout ça avec quelques uns de ses collègues, mais il m'a rappelé que ce serait enfreindre une des règles fondamentales de sa Guilde…"

"Ce n'est pas pawce que quewlque chose n'est pas pewmis qu'on ne peut pas le faiwe, si c'est pouw une cause juste."

La voix étrange du Passeur rappela à tous sa présence.

"Oui, Maître Aïn. Et vous m'avez rappelé en détail les nombreuses raisons de cette interdiction avant d'admettre que vous pourriez m'aider."

"Sire, intervint Tahlil, je suis heureux d'apprendre cette soudaine richesse, mais j'ai du mal à imaginer d'où elle provient."

"C'est un cadeau d'adieu de l'ancien Neh kyong de Tchenn Ril. Il n'avait pas l'usage de tout ce métal qui traînait dans la forteresse et il m'a laissé en récupérer une partie."

"Vous êtes allé dans la forteresse maudite de Tchenn Ril ?!!!"

"Elle n'était pas 'maudite', comme vous dites. Elle était interdite et particulièrement bien gardée. Mais, si vous craignez que tout cet argent soit ensorcelé…"

"Pardonnez-moi, Sire. C'est la surprise. Bien sûr, vous avez accès à cet endroit. C'est vous-même qui l'avez interdit jadis."

"Eh bien, je n'y ai plus accès, maintenant. Le Neh kyong est parti et il a emporté la forteresse avec lui. Du moins, c'est ce qu'il comptait faire quand nous l'avons quitté."

"Je vous demande pardon ?"

"Oui, il est retourné dans son propre monde, ou quel que soit l'endroit d'où il vient, et il a dû emporter la forteresse avec lui. Et c'est tant mieux, parce qu'elle contenait aussi bien des choses malsaines ou dangereuses.

"Sans doute, et si tous les lieux de ce genre pouvaient disparaître de cette façon, cela éviterait des tentations aux imprudents qui persistent à vouloir les piller.

"On va y réfléchir. En attendant, comment vont vos projets de trankenn ?

"L'architecte m'a proposé un plan, mais c'est une chose énorme. Je crois que je ne me sentirais pas à l'aise sur un tel monstre. Après tout, rien ne dit que le Miroir de l'Empereur doive forcément naviguer sur le plus gros navire. Aldegard, que je sache, n'habite pas la plus haute tour d'Aleth. Sans vouloir vous manquer de respect, Sire, je trouve que tout ça ressemble beaucoup aux concours des petits garçons qui mesurent leur sang neh."

"C'est vrai. Quoique, maintenant que vous m'y faites penser, il y a un moment que je n'ai pas mesuré le mien."

Après une seconde de silence interloqué, Tahlil partit d'un grand éclat de rire alors que son fils s'efforçait en vain de ne pas rougir.

"Alors, reprit Julien, que suggérez-vous ?"

"Eh bien j'aimerais un trankenn rapide et fin, c'est à dire, qui remonte vraiment bien dans le vent, et capable de battre à la course les monstruosités qui ont actuellement la faveur des riches et puissants. Il serait peut-être un peu moins confortable par très gros temps, mais j'aurais l'avantage sur à peu près n'importe quoi qui s'aviserait de chercher à m'échapper ou à m'arraisonner. Dans l'ensemble, cela coûterait beaucoup moins cher et, bien dirigé, il me permettrait de forcer le respect de ceux que ma nomination dérange. La seule chose qui me fait hésiter, c'est que les autres membres du Conseil des Miroirs semblent penser qu'il vaudrait mieux ne rien changer et continuer dans le sens de la tradition qui veut que le plus fort soit aussi celui qui possède le trankenn le plus gros."

"Tahlil, vous n'avez pas été choisi simplement pour maintenir une tradition. Du moins, ça n'est pas comme ça que je le vois. Vous allez devoir vous tailler votre propre place contre des gens qui se croient plus forts et meilleurs que vous. Vous êtes libre de choisir vos moyens. Faites comme vous l'entendez et prévenez-moi si jamais on essaie de vous en empêcher. Moi aussi, on voudrait que je respecte la tradition et j'ai parfois dû taper du poing sur la table pour qu'on me laisse faire à mon idée. De plus, la majeure partie du financement de ce trankenn provient de ma Cassette et je pense même qu'elle permettrait de tout couvrir si nécessaire. Alors, ne vous laissez pas intimider. Par contre, il n'est pas question de toucher à ce que nous avons récupéré à Tchenn Ril pour autre chose que ce dont nous avons parlé."

"Je ne peux pas promettre que l'idée ne m'en viendra pas à un moment où à un autre, Sire, mais je peux vous promettre que je ne le permettrai pas."

À cet instant, après un coup discret à la porte, un Garde Rent'halik annonça qu'un Honorable Maître Tannder demandait à être reçu. Trente secondes plus tard, il faisait son entrée et s'inclinait devant Julien avant de saluer le reste de la compagnie.

"Sire, je dois m'entretenir un moment en privé avec vous."

Sur un signe de Tahlil, tout le monde se retira, les laissant apparemment seuls, bien que Julien fût absolument certain que Xarax veillait, dissimulé dans un recoin de la pièce.

"Sire, je viens d'avoir la confirmation de ce que nous soupçonnions : Sire Ylavan a bien été assassiné et le meurtre a bien été commandité par Sire Nandak."

Julien ressentit comme un vide au creux de l'estomac. Il avait gardé, contre toute probabilité, l'espoir ténu qu'on trouverait un autre coupable.

"Je ne vous demande pas si vous en êtes absolument certain et si vous en avez la preuve incontestable. Vous ne seriez pas ici si ce n'était pas le cas."

"En effet, Sire."

"Puisqu'il s'agit de l'assassinat d'un de mes Miroirs, je suppose que je vais devoir assister au procès. Mais ce n'est pas ça qui m'inquiète. Niil va certainement vouloir exercer son droit de rétribution. Comment est-ce que ça se passe, dans un cas comme celui-ci ?"

"Il a le choix entre le faire envoyer sur Tandil, ce qui serait le plus sage, ou l'affronter en combat singulier. Il aurait alors le choix du terrain et des armes. S'il était encore mineur, il pourrait se faire représenter par un champion, et je l'aurais fait volontiers, mais il a été émancipé. Techniquement, il est majeur et, s'il choisit de se battre, il devra le faire lui-même."

"Et qu'est-ce qui se passerait, s'il était vaincu ?"

"Son jeune frère pourrait exiger de prendre la suite et je me ferais un plaisir de le représenter en tant que son tuteur. Et je peux vous assurer que Nandak n'aurait pas la moindre chance."

"Et quelles sont les chances de Niil ?"

"Vous l'avez vu comme moi à l'entraînement. Il est très bon. Mais Nandak a toujours été un combattant vicieux. Il s'est toujours moqué des règles et se bat très efficacement. Il est redoutable."

"Il n'y a pas un moyen d'empêcher ça ?"

"Vous ne pouvez pas intervenir. C'est une affaire d'honneur à l'intérieur d'une Famille."

"Niil est mon Conseiller, je pourrais lui interdire de se battre."

"Non, Sire. Et je ne vous conseille pas d'essayer de l'en empêcher s'il le désire. Il a avant tout besoin du soutien de ses amis. Une querelle avec vous n'arrangerait rien. Bien sûr, Nandak pourrait être victime d'un accident, mais Niil ne nous pardonnerait jamais de l'avoir privé de l'occasion de venger son père. De toute façon, je doute que l'assassinat fasse partie de vos méthodes, même si c'est pour une cause honorable."

"De plus, si je comprends bien, même si Niil est vainqueur, ça nous laisse avec un problème majeur : cet imbécile malfaisant de Nekal devient le Premier Sire des Ksantiri."

"Oui, à moins que Dame Axelia ne revendique le titre qui lui revient de droit, ce qui serait, dans les circonstances présentes, pour le moins suicidaire. Évidemment, le Conseil Universel des Premiers Sires pourrait théoriquement décider de destituer Nekal et d'adouber Niil à sa place, mais je doute qu'il le fasse, il faut une majorité de quatre-vingt pour cent et quelques uns de ses membres ont trop à craindre que ce genre de solution ne vienne s'appliquer à leur propre cas."

"Vous avez raison. Peut-être qu'Aldegard aura une solution à nous proposer. Dans ces conditions, je pense que le mieux est d'écourter nos vacances et de rentrer à Aleth aujourd'hui-même."

"Cela me semble sage, en effet."

Chapitre 71
Le procès

Le départ de Dillik n'était pas vraiment du goût de Maîtresse Nardik qui, du coup, devait faire l'effort de se souvenir que Julien n'était pas ce qu'il semblait être pour ne pas devenir franchement désagréable et appeler toute l'opération 'un enlèvement en règle'. Elle ne consentit à retrouver son habituel sourire que lorsque Julien lui proposa de les accompagner et de constater par elle-même les nouvelles conditions de vie de son rejeton. Maîtresse Nardik, dans son numéro de mère possessive, rappelait furieusement à Julien la maman de son copain Z… , le fils trois fois chéri de parents juifs rapatriés d'Algérie, dont les attentions envahissantes avaient plusieurs fois mis le malheureux dans des situations embarrassantes, et il priait avec ferveur pour que jamais l'aubergiste ne croise ses propres parents. Il imaginait avec terreur la scène :

Nardik : " Ah, Noble Dame, votre Noble Fils s'est conduit de la plus admirable manière avec mon petit Dillik."

Maman : " Vraiment ? J'en suis ravie."

Nardik : " Il n'a pas hésité une seconde à laisser Dillik partager son lit. Pour un enfant de son âge, c'est vraiment un grand avantage d'être instruit dans ces choses par un jeune homme aussi distingué. Les livres, les cousins, les camarades d'étude, c'est très bien, mais ça n'a vraiment rien à voir avec l'influence d'un garçon vraiment raffiné. Quand je pense que c'est Yulmir lui-même qui…"

"Julien, tu rêves ?"

La voix de Niil le ramena à la réalité. Il n'avait pas encore eu l'occasion de lui annoncer le vrai motif de ce départ avancé.

"Pardon, oui, je rêvais."

"Aïn dit qu'on peut partir quand on voudra. Tout le monde t'attend dans la salle à manger."

"Ils attendront encore un petit moment, j'ai à te parler."

"C'est à propos de la visite de Tannder, je suppose."

"Oui."

"Il a trouvé quelque chose ?"

"Oui. Il a la preuve que Nandak a assassiné Ylavan."

"Très bien. J'en étais certain, mais tu avais raison, j'ai bien fait d'attendre. Maintenant, je vais pouvoir défier ce salaud. Tu ne vas pas essayer de m'en empêcher, j'espère ?"

"Non. Je t'ai promis que tu ferais ce que tu voudrais. Je te demande seulement d'attendre jusqu'à ce que son procès ait eu lieu. Je peux compter sur toi ?"

"Oui, je ne ferai rien sans ta permission."

"Alors c'est bien. J'ai quelque chose pour toi."

"Un cadeau ?"

"Si on veut."

Il lui tendit une boîte de bois précieux.

"Tu peux l'ouvrir tout-de-suite, si tu veux."

"Un nagtri !"

"J'ai pensé que, vu la tournure des événements, ça pourrait t'être utile."

"Mais comment est-ce que tu l'as ramené ?"

"Je l'ai caché dans un des coffres. Tchenn Ril m'a ouvert l'armurerie un moment quand tout le monde était en plein travail. J'en ai aussi un pour Tannder. J'ai laissé les deux qui restaient là où ils étaient. Je ne me vois pas en offrir un à Ambar. Ces trucs sont vraiment mortels, tu sais. D'ailleurs, tu devrais adopter le tien tout-de-suite, ça t'évitera de t'amputer d'une main par mégarde."

"L'adopter ?"

"Oui. Tu le sors tout doucement de sa gaine. Comme ça, oui. Maintenant, tu l'effleures de ton pouce. Sans appuyer ! "

"Incroyable ! Il a bu mon sang. Je croyais que c'était une légende."

"Il faut croire que non. Maintenant, tu ne crains plus rien, il ne goûtera plus jamais ton sang. Il n'appartiendra non plus à personne d'autre. Mais je t'en prie, garde-le en lieu sûr, je ne veux pas qu'Ambar y touche. Tu n'as aucune idée de la façon dont cette chose tranche n'importe quoi sans le moindre effort. Je pense que même un hatik n'y résisterait pas."

"Merci."

"Ne me remercie pas, je n'aime pas du tout l'idée que tu doives t'en servir. Tu n'as aucune chance, face à Nandak. Tu le sais ?"

"Qui t'a raconté ça ?"

"Personne. Mais je ne suis pas complètement idiot. Bien sûr, Tannder finira le travail, mais moi, j'aurai perdu un ami."

"Je ne peux pas rester les bras croisés alors qu'il…"

"Personne ne te demande de rester les bras croisés. Mais c'est ma faute si tu cours au massacre."

"Comment ça, c'est ta faute ?"

"Si je ne t'avais pas nommé Conseiller pour te garder avec moi, tu ne serais pas majeur, à l'heure qu'il est, et tu n'aurais certainement pas le droit de lancer un défi à cet animal."

"Ne dis pas des choses comme ça."

"Tu as raison. De toute façon, ce n'est pas le moment de discuter de tout ça, on nous attend pour partir."

***

Maîtresse Nardik ne croisa pas les parents de Julien. En fait, elle ne sut jamais que l'Empereur en titre avait des parents. Par contre, elle eut droit à une visite détaillée du clos impérial et un séjour de trois jours, aux frais de Julien, dans la meilleure auberge d'Aleth pour lui permettre de visiter avec sa fille la Merveille des Neuf mondes et ses boutiques mondialement réputées. Dillik s'installa bien sûr dans le clos de Julien où la place et les lits ne manquaient pas.

Julien, pour sa part, s'en fut immédiatement trouver Aldegard.

"Aldegard, je viens d'apprendre qu'on a la preuve formelle que Nandak a bien tué son père."

"C'est exact, une preuve irréfutable."

"Niil va vouloir le défier pour venger son père."

"Sans doute. C'est ce qu'il a dit."

"S'il se bat contre cette brute, il va se faire tuer."

"Rassurez-vous, cela n'arrivera pas."

"Voilà enfin une bonne nouvelle. Vous pouvez me dire pourquoi ?"

"Parce que Niil renoncera à son défi."

"Là, vous m'étonnez vraiment ! Et vous pouvez me dire ce qui le fera renoncer ?"

"Oui, mais cela vous gâcherait la surprise."

Julien regarda le Premier Sire d'un air perplexe.

"Dans ce cas précis, je me passerai volontiers de surprise."

"Bien sûr. Comme vous voudrez, Sire."

***

Les préparatifs de la séance du Conseil des Premiers Sires de Dvârinn nécessitèrent un temps considérable - quoique la justice terrestre aurait sans doute estimé qu'ils s'étaient faits dans une hâte frisant la précipitation. En effet, ce conseil devait traditionnellement se tenir sur le Trankenn du Miroir de l'Empereur. C'était absurde, si l'on tenait compte du fait qu'un certain nombre d'édifices, solidement bâtis sur la terre ferme auraient pu accueillir l'événement. Mais la Tradition s'établissait sur la nature essentiellement maritime et en grande partie semi-nomade de la culture dvârienne. Tout ce qui était socialement important devait avoir lieu en mer. Cela obligeait à près d'un cycle lunaire - ou neuvième - de 'vacances cérémonielles' pour éviter le plus fort de la saison des tempêtes, où des vents dignes d'un typhon balayaient les archipels. La navigation était alors réduite à un cabotage en sauts de puce assurant les déplacements absolument indispensables durant les courtes accalmies. Il était bien sûr hors de question d'utiliser le Trankenn Premier des Ksantiris et il fallut donc aménager en catastrophe le Trankenn de Sire Tahlil, qui n'était évidemment pas prévu pour ce genre de cérémonie. Sire Tahlil tenta bien de protester auprès de Julien contre ce délai et, surtout, cette dépense inutile mais, pour une fois, il se heurta de sa part à un refus poli mais ferme d'intervenir.

Julien semblait s'être résigné au fait que son ami s'apprête à risquer sa vie dans un combat inégal et, lorsque son propre emploi du temps lui en laissait le loisir, il assistait volontiers à l'entraînement intensif auquel il s'astreignait. Bien qu'il fût encore loin d'être un expert, Julien pouvait voir que Niil améliorait encore assez sensiblement une technique de combat déjà excellente. À l'évidence, il quittait le domaine de la pure technique pour entrer dans celui, inaccessible à la plupart des combattants, de l'Art du Combat. Mais il était cependant encore bien loin d'égaler la sobre et impitoyable efficacité de Maître Tannder.

Dame Axelia, sa mère, venait aussi parfois assister à une séance d'entraînement. Elle était parfaitement au courant des intentions de son fils, mais jamais elle n'eut une parole qui pût faire croire qu'elle l'approuvait ou le condamnait pour son entêtement à se jeter au-devant du danger. Elle se contentait de regarder, l'air grave, ses pirouettes agiles et mortelles, ses bonds imprévisibles d'un côté à l'autre de la salle d'armes alors qu'il évitait une attaque foudroyante ou qu'il portait lui-même un coup définitif.

Ambar, s'il était inquiet de ce combat qui s'approchait inexorablement, n'avait pas une conscience aussi nette du danger. L'admiration qu'il avait pour celui qui était vraiment devenu son grand frère l'empêchait heureusement d'imaginer qu'il pût échouer. Quant à Dillik, s'il aimait bien Niil et l'admirait au moins autant qu'Ambar, il n'avait pas eu le temps d'établir avec lui des rapports suffisamment étroits pour le distraire de sa relation avec celui qu'il considérait maintenant comme son haptir. La chose amusait Julien qui ne trouvait par ailleurs rien à y redire, Xarax s'acquittant toujours avec le même zèle protecteur de sa fonction auprès de lui.

Dillik avait aussi pris l'habitude de se réveiller au milieu de la nuit et venait rejoindre Ambar et Julien pour le simple plaisir de se réveiller, au matin, entouré d'une tendresse qui pouvait, selon l'humeur du jour, se transformer ou non en une partie de joyeuses galipettes. Il n'était pas rare non plus que Niil sollicite la faveur d'être admis pour la nuit à cette intimité qui leur était devenue à tous plus ou moins indispensable, et lorsque Karik en avait le loisir, l'immense lit commun pouvait alors se transformer en une sorte de tanière où chacun retrouvait pour un temps le sentiment atavique d'être au sein d'une meute.

***

Vint enfin le jour du procès. Plus de deux cents premiers sires des Nobles Familles de Dvârinn étaient présents dans la salle aménagée dans le Trankenn Premier des Rent'haliks. L'assemblée était présidée par Tahlil. À côté de lui se tenaient Dame Axelia, Niil et Ambar. Julien, sanglé dans le hatik bleu-vert qu'il avait décidé d'adopter comme tenue de cérémonie et arborant les Marques impériales se tenait un peu à l'écart, sur un siège qui lui permettait de dominer la salle entière. Ses cheveux, plus longs qu'il n'était habituel de les porter, brillaient doucement d'un feu sombre dans la lumière tamisée des luminaires. La plupart des personnes présentes l'avaient déjà ou rencontré, ou aperçu lors des funérailles d'Ylavan et son apparence juvénile ne suscitait plus que quelques commentaires occasionnels. Cependant, chacun attendait avec impatience de voir comment son nouveau Miroir allait gérer la délicate affaire de la Famille Ksantiri et le silence se fit immédiatement aussitôt qu'il toussota pour signaler qu'il allait prendre la parole.

"Votre Seigneurie, Nobles Premières Dames et Nobles Premiers Sires. Nous sommes ici réunis à la requête de Sa Seigneurie Yulmir afin que le Premier Sire d'une Noble Famille soit sommé de répondre de l'accusation de parricide et assassinat d'un Miroir Impérial. La Tradition exige qu'un homme accusé d'un crime aussi grave se présente devant ses pairs libre et vêtu de ses seules Marques de Famille. Il m'a cependant semblé qu'aujourd'hui, avec l'accord de Sa Seigneurie, et après consultation du grand Maître des Traditions Impériales, une exception pouvait être tolérée."

Un murmure s'éleva. Les choses s'annonçaient mal si l'on commençait par jeter les Traditions aux orties.

"Plaise à cette Noble Assemblée retenir un instant ses justes protestations et entendre jusqu'à sa conclusion ce discours liminaire. C'est la façon même dont a été perpétré ce crime qui rend impossible une présentation de l'accusé dans les règles prescrites. En effet, il se trouve que le Sire Nandak, des Ksantiris, est atteint au dernier degré par le mal dont il a fait périr son père. Tout juste transportable, il sera sous peu amené devant cette assemblée sur ce qui est manifestement son lit d'agonie et couvert d'un drap afin de nous épargner l'horreur de la vison de son corps rongé par le poison. Il a été déterminé que, poussé par une ambition démesurée, Sire Nandak avait décidé de passer outre aux volontés de son Noble Père qui tentait de le modérer dans sa folie. En effet, Sire Nandak avait découvert le lieu d'un entrepôt secret datant de l'ère de Tchenn Ril et qui avait échappé aux mesures drastiques prises alors pour éliminer toutes les armes interdites développées et produites par la Famille-dont-le-nom-n'est-plus. Lorsque, malgré les précautions et le secret dont son fils s'était entouré, Sire Ylavan découvrit la chose, il tenta de détourner son aîné de la voie qu'il s'apprêtait, de toute évidence, à suivre. Chacun d'entre nous garde présentes à l'esprit les histoires de ces tentatives pour bâtir des empires à la pointe de l'épée. C'est alors qu'il s'apprêtait à informer l'Empereur lui-même de cette affaire qu'il a opportunément péri. La mort de Sire Ylavan a immédiatement suscité la suspicion, mais la nature du poison utilisé était si inhabituelle qu'il ne put être immédiatement détecté. En effet, Sire Nandak avait eu recours à l'une des substances extrêmement toxiques trouvées parmi les armes découvertes, substance qui ne peut être trouvée nulle part dans la nature et qui est un sous-produit de la fabrication de certaines de ces armes. Le poison a produit son effet foudroyant, pour notre grand malheur, car Sire Ylavan était sans aucun doute un parfait Miroir de l'Empereur et je n'ai pas souvenir que nul ait jamais contesté sa justice ou la sagesse de ses conseils. Mais ce qu'ignorait Sire Nandak, faute d'être instruit dans les Arts Majeurs, c'est l'existence de Tchiwa Nag Zer, la Lumière Noire de Mort. Cette lumière qu'on ne voit pas émane en permanence de ces substances empoisonnées et n'est arrêtée par rien de moins que de très épaisses protections d'une nature bien particulière. Il s'est bien gardé de toucher le poison. Il n'en avait d'ailleurs besoin que d'une parcelle presque invisible et la dose, pourtant minuscule, qu'il a administrée à son Noble Père eût suffi a tuer la population d'une ville entière. Mais il a séjourné dans ce lieu maudit et, malgré toutes les précautions qu'il pensait avoir prises, il a baigné dans la Lumière de Mort et cette lumière l'a lentement, hideusement détruit Elle est aussi en train de détruire peu à peu ceux qui ont eu la folie de s'associer à son projet de conquête. Le Maître d'Armes de Sire Delian, des Gyalmangs, est mort il y a une semaine et Sire Delian lui-même s'est excusé de ne pouvoir venir à cette assemblée. Il semblerait que sa santé, pourtant florissante ait brusquement décliné. Tous ceux qui ont participé à cette entreprise insensée vont périr sans que la Justice Impériale ait à intervenir. Je suis certain que nul, ici, n'est mêlé de quelque façon que ce soit à cette folie et j'ai le plaisir d'annoncer à tous qu'il ne reste plus aucune parcelle de ce poison en circulation et qu'aucune contamination ultérieure n'est à craindre. Le dépôt en question sera traité comme il se doit par les soins de Sa Seigneurie et son accès rendu à tout jamais impossible."

Ici, Tahlil laissa s'établir un silence d'une bonne minute durant lequel certains, à n'en pas douter, essayaient avec angoisse de se souvenir jusqu'où les contacts qu'ils avaient entretenus avec Nandak les avaient mis en danger.

"C'est pourquoi, Votre Seigneurie, Nobles Dames et Nobles Sires je conseille à cette assemblée d'abandonner les poursuites pour atteinte majeure à la sûreté des Neuf Mondes à l'encontre de Sire Nandak et de ses éventuels complices. Le crime porte en lui son propre châtiment et, si des innocents périront sans doute, on peut être assuré que les coupables n'échapperont pas à un châtiment d'autant plus terrible qu'il l'auront eux-mêmes attiré sur leur tête. Je précise qu'aucun remède n'existe à ce mal et les meilleurs Maîtres de Santé ne peuvent guère espérer que soulager plus ou moins les souffrances qu'il entraîne."

Tahlil laissa de nouveau un silence, puis reprit :

"Pour parler maintenant sans ambages : je recommande l'abandon d'un procès dont la tenue amènerait à faire la lumière sur des erreurs qui sont d'ores et déjà réparées. Pour être plus précis encore : tous ceux qui ont trempé dans cette dégoûtante histoire vont mourir d'une mort atroce. Ceux qui auront par miracle échappé à ce sort parce qu'ils n'étaient pas directement impliqués pourront s'estimer heureux et décider d'éviter à l'avenir de céder à ce genre de tentation. Cela épargnera à notre monde les troubles et les rancœurs qu'une enquête approfondie ne manquerait pas d'amener et évitera à certains de se trouver dans l'affreux dilemme où ils devraient ou bien trahir leurs amis, ou bien se parjurer devant les Envoyés Impériaux. Plaise à sa Seigneurie nous informer de son avis."

Julien avait consciencieusement répété son petit discours jusqu'à pouvoir le réciter sans même y penser. Mais il fut étrangement ému lorsqu'il s'agit de s'adresser à cette foule d'importants personnages encore sous le choc des dernières révélations.

"Fidèle Miroir, Nobles Premières Dames et Nobles Premiers Sires, comme l'a si bien montré le Noble Sire Tahlil, une justice immanente semble vouloir nous épargner l'épreuve d'un sinistre procès. Puisque les coupables n'échapperont pas au châtiment, je ne puis que donner mon accord et remercier mon Miroir d'avoir parlé avec sagesse. Qu'on amène ici Nandak."

Une sorte de civière d'hôpital montée sur roues fut poussée par deux assistants jusqu'au centre de l'espace vide devant julien. Seul son visage était visible mais julien était heureux d'avoir pu le voir un peu auparavant car le choc lui aurait assurément fait perdre ses moyens. La tête du malheureux n'était qu'une plaie, la peau s'en allait par lambeaux laissant apercevoir la chair à vif d'où suintait une lymphe transparente. On entendait distinctement, dans le silence absolu de la salle, la faible respiration stertoreuse annonçant l'agonie.

"Nandak, vous êtes ici-même déclaré parricide et dépouillé de vos Marques et tous les liens qui vous rattachaient à la Noble Famille des Ksantiris sont immédiatement tranchés. Votre nom sera à jamais maudit et nul ne le portera plus. Vous êtes heureusement sans descendance et personne n'aura donc à supporter la honte de votre crime. Disparaissez maintenant de la vue de cette Assemblée. Je vous remets à la miséricorde des Maîtres de Santé. Votre mort ne sera pas annoncée et votre cadavre sera abandonné en un lieu désert et ignoré de tous."

On emporta sur le champ la civière alors que Julien se préparait pour le dernier acte important de ce jour.

"Noble Sire Niil, des Ksantiris, veuillez avancer et vous offrir au regard de tous.

Surpris, et encore sous le choc de ce qu'il venait de voir, Niil mit quelques secondes à réagir. Il se leva et vint se placer là où se trouvait son frère quelques instants auparavant."

"Niil, votre Maison est aujourd'hui privée de chef. Sire Nekal, qui aurait pu prétendre à occuper cette charge, est lui aussi en chemin vers une mort douloureuse, quoique méritée. Il aura jusqu'au bout manqué du plus élémentaire jugement et s'est, à l'évidence, laissé entraîner dans ce misérable complot. Sire Niil, Dame Axelia, votre Noble Mère, ayant décliné la succession et votre Noble Père vous ayant officiellement émancipé et reconnu légalement majeur, il semble que vous soyez le seul descendant direct de feu Sire Ylavan à pouvoir occuper la place qu'il a malheureusement laissée vide. Je suis personnellement garant de votre absolue intégrité ainsi que de votre loyauté sans faille. Le destin vous a privé de l'honneur de venger vous-même la mort de votre Noble Père, je vous offre aujourd'hui l'occasion d'accepter celui, bien plus grand, de lui succéder dans le soin qu'il avait de servir son peuple et sa Maison. Si, comme je le souhaite, vous acceptez cette charge, le Miroir Impérial sur Dvârinn vous apportera conseil et assistance et l'Empereur lui-même fera, pour vous aider, tout ce que l'amitié et le bien de ce Monde lui dicteront."

Julien se leva et regardant l'assistance, il poursuivit :

"Avant de poursuivre, je demande si quelqu'un dans cette Noble Assemblée conteste le droit du Noble Sire Niil à devenir Premier des Ksantiris."

Personne ne contesta.

"Sire Niil, acceptez-vous et l'honneur, et la charge ?"

Niil regarda Julien. Il avait l'air désemparé et il était clair aux yeux de tous qu'il n'avait pas eu le moindre soupçon de ce qui venait de se produire. Mais il se ressaisit rapidement.

"Votre Seigneurie, l'honneur aussi bien que la charge sont trop lourds pour mes épaules. N'y a-t-il personne d'autre, plus sage, plus digne, à qui vous pourriez confier l'avenir de notre Maison ?"

"On pourrait peut-être, Sire Niil, en cherchant bien, trouver plus sage que vous. Mais plus digne ? J'en doute. Et votre présente humilité confirme que cette décision est la bonne. Vous faire prier plus longtemps serait de l'orgueil."

"Votre Seigneurie a raison, bien sûr. J'accepte avec crainte, et l'honneur, et la charge."

"Qu'il soit annoncé à tous que la Noble Maison des Ksantiris a de nouveau un chef ! Premier Sire Niil, longue vie à vous !"

L'assemblée entière reprit le souhait en un vaste rugissement. Et si, parmi toutes ces voix, certaines n'étaient pas aussi enthousiastes que celle de l'Empereur, nul ne sembla le remarquer.

Chapitre 72
Petit entretien privé

"Pourquoi est-ce que tu m'as fait ça ?"

C'étaient les premiers mots que prononçait Niil depuis qu'ils avaient quitté la salle du procès pour le clos mis à leur disposition sur le trankenn de Tahlil.

"Pardonne-moi. Il n'y avait pas d'autre solution."

"Tu savais depuis longtemps, pour mon frère ?"

"Oui, Aldegard me l'a dit quand on est arrivés à Aleth. Et ne t'en prends pas à lui, c'est moi qui ai eu l'idée d'attendre qu'il soit dans cet état pour ouvrir le procès. C'était le seul moyen de t'empêcher de te battre. Ou alors, il aurait fallu que Xarax se charge 'd'abréger ses souffrances' et ça aurait entraîné des tas de questions et de complications. Je ne pouvais pas te laisser risquer ta vie de cette façon."

"Tu m'as menti ! Tu m'as trahi !"

"Je ne t'ai pas trahi. Je ne t'ai pas menti non plus, même si je t'ai caché certaines choses. C'était nécessaire, pour ta Famille, bien sûr, mais surtout, je ne voulais pas te perdre."

"Tu ne m'as même pas prévenu avant le procès. J'ai eu l'air d'un imbécile !"

"C'est exprès. Comme ça, personne ne pourra penser que tu étais de mèche avec moi. Que tu m'as demandé d'attendre pour ne pas avoir à venger ton père."

"Parce que tu t'imagines qu'ils vont se priver de le penser, ou même de le dire ?"

"Je n'en sais rien, mais tu pourras jurer que tu as tout découvert en même temps que toute l'Assemblée."

"Tu sais très bien que je n'ai aucune envie d'être Premier Sire, et pourtant tu m'as carrément mis dans une position où je ne pouvais pas refuser. Je ne te le pardonnerai jamais !"

"Niil, je suis dans une position bien pire que la tienne. Je suis obligé de faire ce qui est nécessaire pour Dvârinn. Tu crois que j'y prends plaisir ? Qu'est-ce que tu crois qu'il se serait passé si je ne t'avais pas pratiquement installé à la tête des Ksantiris ?"

"Votre Seigneurie va me l'apprendre."

Le ton délibérément blessant, l'ironie venimeuse de ces quelques mots faillit bien pousser Julien à laisser libre cours à sa colère. Il ferma les yeux quelques secondes pour se donner le temps de retrouver une respiration qui lui permettrait de parler sans que sa voix ne tremble.

"Il se serait passé, Noble Sire que, puisque vous n'avez pas d'oncles, tous vos arrière-cousins jusqu'au trente-sixième degré auraient intrigué et se seraient probablement joyeusement entre-tués pour occuper la place que vous auriez laissée vide. Tu sais très bien que chacun aurait formé son clan bien à lui et on aurait eu une succession de vilaines petites guerres ! Tu connais l'histoire de Dvârinn mieux que moi. Que des imbéciles ambitieux se bouffent entre eux, je n'en ai strictement rien à foutre. Qu'ils crèvent ! Mais ceux qui souffrent vraiment, dans ce genre de situation, c'est les petites gens et les pauvres couillons qu'on enrôle pour se taper dessus. C'est ça, que tu voudrais, pour ton peuple ? Maintenant, tu es le Premier Sire, que ça leur plaise ou non, et ils sont prévenus que c'est parce que je l'ai moi-même exigé. Ils se souviendront aussi du Rite de Confiance, et ça les retiendra de s'en prendre directement à toi. Niil des Ksantiris, c'est toi qui m'as appris ce qu'était le sens de l'honneur dans les Neuf Mondes. Je ne peux pas croire que tu vas me tourner le dos parce que je t'oblige à être ce que tu prétends."

"De quel droit est-ce que tu m'obliges ?! Du droit de l'Empereur ?! D'accord ! Je t'obéis, mais ne me demande pas d'aimer ça. Puisqu'on parle d'honneur et de devoir, justement, j'obéis à Yulmir parce que c'est mon devoir et que je respecte l'Empereur. Mais ne viens pas me dire qu'en plus de ça, tu veux être Julien quand ça t'arrange parce que tu as besoin d'un ami."

"Mais je suis les deux ! Je n'y peux rien ! Je n'ai pas choisi d'être là où je me retrouve. Si je pouvais ne pas être Yulmir, crois-moi, je n'hésiterais pas une seconde."

"Moi non plus, je n'ai pas choisi ! Je te signale que c'est toi, et personne d'autre, qui viens de me mettre là où je me trouve ! Tu es Yulmir, je t'obéis, que ça me plaise ou non. La situation est claire. Tu n'as pas le droit de me demander autre chose. À partir de maintenant, il faudra que Votre Seigneurie se souvienne que le Premier Sire des Ksantiris a autre chose à faire que lui tenir compagnie quand Elle se sent seule."

"Niil !"

"Votre Seigneurie ?"

"Je comprends que tu sois furieux d'avoir été manipulé. Mais tu ne peux pas me faire une chose pareille !"

Niil se taisait. Il gardait un visage de marbre. Ses yeux n'exprimaient rien. Le Niil que julien pensait si bien connaître, l'ami sur lequel il s'était toujours appuyé, sans même en avoir conscience, depuis le début de cette incroyable aventure avait disparu.

"Niil, ne me laisse pas tomber. J'ai besoin de toi. Je suis tout seul. Xarax m'aide, Tannder, Aldegard, Maître Subadar, Aïn, tout ça, c'est bien, ils m'aident autant qu'ils peuvent. Il y a aussi Ambar qui… Mais ça n'est pas pareil. Tu es le seul qui soit vraiment…"

"Si Votre Seigneurie veut dire que je suis le seul sur lequel elle peut s'essuyer les pieds sans craindre les conséquences, Elle a raison, Elle vient de le prouver. Mais si Votre Seigneurie s'imagine que je vais rester auprès d'Elle pour qu'Elle continue à le faire, Elle se trompe. Si tant est, bien sûr, que l'infaillible Yulmir puisse être dans l'erreur. Quant à mon frère, sa place est dans sa Famille, où il recevra l'éducation qu'il est en droit d'attendre. À moins, bien sûr, qu'un Édit Impérial n'exige sa présence dans le lit de Votre Seigneurie."

Julien ressentit ces derniers mots et le mépris qu'ils exprimaient comme un coup à l'estomac. En une seconde, cet amour qu'il vivait avec Ambar se trouvait totalement avili. S'il était possible que qui que ce soit puisse voir sous ces couleurs hideuses le lien qui les unissait, alors Julien préférait que ce lien ne soit plus. Qu'il n'ait jamais été. Et que Niil, qui le connaissait mieux que personne, ose suggérer qu'il considérait Ambar comme un garçon qu'on emmène pour une heure dans une auberge, donnait la mesure de sa rage. Julien voyait confusément qu'ils pénétraient tous deux dans cette zone où la raison n'a plus sa place, où seul subsiste une sorte de plaisir pervers à détruire l'autre pour se détruire soi-même, mais il était incapable de résister à cette lame de fond qui les emportait.

"Niil des Ksantiris, votre rang et vos fonctions exigent votre présence permanente sur Dvârinn. Je vous relève donc de votre charge de Conseiller Privé afin de vous laisser libre de vous consacrer entièrement aux affaires de votre Maison. Quant à votre jeune frère, vous avez raison, sa place est auprès des siens, qui lui donneront toute l'affection dont il a besoin en même temps qu'une éducation digne de son nom. Je vais quitter Dvârinn dans un moment, je vous souhaite un bon retour à Ksantir. Vous transmettrez à votre mère mon salut respectueux et direz à votre frère que je regrette que mon emploi du temps ne me permette pas de lui faire mes adieux. Je ne vous retiens pas."

Chapitre 73
Les noires cavales de la nuit

La Chambre du conseil Restreint d'Aldegard offrait à la fois l'isolement et le sobre confort nécessaires à la prise de décisions souvent capitales. La vaste table basse qui permettait d'étaler au besoin d'imposants dossiers était entourée de sièges confortables qui auraient immédiatement évoqué à un Anglais un club cossu et distingué. Julien s'y trouvait en compagnie d'Aldegard, Tahlil, Tannder et Maître Subadar. Xarax, accroché à une corniche, surveillait la salle et ne perdait pas une syllabe de ce qui se disait.

"Messieurs, commença Aldegard, nous avons un problème urgent. Il faut éliminer au plus vite cette menace qu'est l'entrepôt découvert par Nandak. L'enfouir ne servirait à rien. Tôt ou tard, un imbécile irait le déterrer. Je pense que la seule chose à faire, hélas, est de s'assurer la collaboration d'un Neh kyong. Et cela, comme nous le savons tous, ne peut être obtenu que par l'Empereur, ici présent."

"Et l'Empereur, intervint Julien, vous rappelle qu'il n'a pas la moindre idée de la façon de s'y prendre. Lorsque j'ai rencontré Tchenn Ril, c'est lui qui est venu à ma rencontre."

"Sans doute, mais Maître Subadar connaît la façon de procéder et il est à même de vous l'enseigner."

"Dans ce cas, est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux que Maître Subadar se charge de toute l'affaire ?"

"C'est impossible, Sire."

"J'étais sûr que vous me diriez ça."

"Maître Subadar a le Savoir, certes, il a aussi le Don et le Pouvoir, mais il n'a pas la Légitimité."

Julien soupira.

"Et je suppose que je l'ai, moi, cette Légitimité."

"Oui, Sire. C'est elle qui vous permet de conclure un pacte au nom du R'hinz tout entier."

"Et bien-sûr je ne peux pas signer une procuration à Maître Subadar."

"Non, Sire, une telle…."

"Je plaisantais, Aldegard."

En fait, le visage de Julien depuis son retour, deux heures auparavant, ne laissait pas soupçonner qu'il pût se livrer à la moindre plaisanterie. Chacun, autour de lui, pouvait percevoir clairement que quelque chose n'allait pas. Xarax avait assisté, impuissant, à la dispute, mais il était hors de question qu'il commette l'indiscrétion impardonnable d'en informer qui que ce fût. Il avait aussi soigneusement évité d'évoquer le sujet avec Julien durant les quelques minutes qu'ils avaient passées ensemble dans l'intimité de son clos, alors qu'il quittait ses vêtements de cérémonie pour l'abba ordinaire qu'il portait habituellement dans la Tour des Bakhtars.

"Maître Subadar, je cois que le mieux est de s'y mettre le plus tôt possible."

"Certes, Sire. Nous pourrons commencer dès demain. Et pendant que je vous aiderai à retrouver la mémoire des procédés à mettre en œuvre pour appeler un Neh kyong, Sire Tahlil et Maître Tannder pourront faire sur Dvârinn les préparatifs nécessaires."

"Les préparatifs ?"

"Oui Sire, intervint Tannder, l'entrepôt se trouve dans les montagnes entre Ksantir et Kardenang. C'est un endroit presque inaccessible par terre et il faut un volebulle pour s'y rendre. De plus, l'accord formel du Premier Sire des Ksantiris est indispensable pour autoriser un Neh kyong à prendre ainsi totalement possession d'une partie de son territoire."

"Sire Tahlil, je pense que c'est vous qui vous occuperez d'obtenir cet accord ?"

"Oui Sire. Mais je ne crois pas que Sire Niil s'y oppose le moins du monde."

"Non, bien-entendu. Mais je vous suggère d'attendre à demain. Il faut lui laisser le temps de se remettre du choc du procès et de s'habituer à l'idée de ses nouvelles responsabilités."

***

Le clos paraissait étrangement vide. Seul Dillik demeurait avec Julien et il était fort heureusement trop absorbé par son étrange relation avec Xarax pour remarquer vraiment l'humeur morose de Julien. Le carillon annonçant un visiteur égrena ses quelques notes et Karik entra, poussant le chariot du repas du soir. Normalement, c'était le personnel de la Tour qui assurait ce genre de service et, en réponse au regard intrigué de Julien, Karik eut un sourire d'excuse :

"Maître Tannder s'en va sur Dvârinn. Il m'a dit que je pourrais peut-être te tenir compagnie pour le repas, si tu veux bien."

Julien n'avait guère envie de compagnie. Il avait plutôt envie de ruminer son malheur. Mais il était bien élevé et une tendance naturelle à se soucier d'autrui l'obligeait à éviter de froisser les gens.

"Merci. Je serai ravi que tu restes un peu. Je suis pratiquement tout seul. Dillik ne compte pas. En ce moment il est constamment branché avec Xarax. Je ne sais pas ce qu'ils se racontent, mais ça doit être passionnant."

La voix de Dillik leur parvint depuis la pièce voisine :

"Xarax m'apprend à jouer aux territoires, dans ma tête. Enfin, dans la sienne… Ou plutôt, dans la nôtre… de toute façon, oui, c'est passionnant. Mais si tu veux, je peux aussi venir te tenir compagnie."

Julien ne put s'empêcher de sourire.

"Non, non ! Je réfléchissais. Et maintenant, Karik est avec moi. Mais si tu as faim, il va falloir que tu nous aides à dresser la table."

Dillik arriva, suivi d'un Xarax rutilant qui copiait par jeu les dessins du tapis au fur-et-à-mesure de son ondulante progression. L'amitié du gamin lui faisait visiblement le plus grand bien.

"Ça fait bizarre, hein, que Niil et Ambar soient plus là.

"On s'habituera, tu verras."

"Ils vont pas revenir avec nous ?"

"Tu sais, Niil est Premier Sire des Ksantiris maintenant. Il a beaucoup de travail."

"Toi aussi t'as beaucoup de travail. Ça t'empêche pas d'être ici la plupart du temps pour dormir. Je suis sûr que si tu lui demandait, Aïn il arrangerait quelque chose avec ses amis pour que Niil et Ambar ils puissent revenir quand ils voudraient. Ce serait bien. Et puis comme ça, Ambar, il pourrait continuer a étudier avec nous. Je suis sûr qu'il a pas envie de changer de précepteur. Maître Tannder, il est sévère, mais on l'aime bien. Toi aussi, tu l'aimes bien. Hein, Karik ?"

"C'est vrai, je l'aime beaucoup. Mais tu devrais manger, au lieu de faire du vent avec ta bouche. Je suis sûr que Niil et Julien ont déjà réfléchi à tout ça. Il faut un peu de temps pour mettre les choses en place."

Apparemment, Karik se doutait de quelque chose. Il n'avait pas, lui, Xarax pour le distraire. Comme le repas s'achevait, il s'adressa à Julien :

"Ça t'ennuierait que je dorme avec toi, ce soir ? Je ne veux pas t'ennuyer, mais je me sens un peu seul."

Julien était un peu surpris. Jamais Karik n'avait fait ce genre de demande. En général, il partageait le lit de Niil et il attendait toujours d'être expressément invité à le faire. Quant à Dillik, il avait pris l'habitude de s'endormir avec Xarax et ne partageait le lit des autres que lorsqu'il se réveillait au milieu de la nuit ou bien pour un chahut occasionnel du matin. Aussi, Julien s'était préparé à une nuit solitaire. Il n'avait d'ailleurs aucune envie de chercher à se consoler de l'absence d'Ambar dans d'autres bras, fussent-ils ceux d'un ami sincère, et il allait repousser la demande lorsque Karik insista :

"S'il te plaît. Je ne t'embêterai pas, c'est juste que je ne veux pas dormir tout seul."

Julien pouvait comprendre. Il céda :

"Bien sûr, tu peux dormir avec moi si tu veux. Je serai heureux de ta compagnie."

***

Plus fatigué qu'il ne le pensait par toutes les émotions de la journée, Niil s'endormit aussitôt couché. L'angoisse le rattrapa lorsqu'il s'éveilla d'un rêve confus et certainement désagréable alors que l'aube était encore très loin. Avant même de réaliser qu'il était dans son lit, il fut immédiatement submergé par une vague d'un désespoir tel qu'il n'en avait jamais connu. La perte brutale de l'amitié de Niil, la séparation définitive d'avec Ambar, l'absurdité de cette vie dans un monde qui n'était même pas le sien, la conscience aiguë de ne pas être ce que tout le monde voulait à tout prix qu'il soit, tout cela formait un immense gâchis impossible à réparer, impossible à vivre. Jamais, dans sa courte existence, il n'avait été confronté à une perte aussi totale. Le pire était qu'il ne pouvait en blâmer personne. Si Niil l'avait rejeté, c'était uniquement sa faute. Il n'avait jamais eu un tel ami auparavant, et tout ce qu'il avait trouvé à faire, c'était de jouer à l'Empereur pour lui infliger un sort qu'il détestait. Et, de surcroît, il avait perdu Ambar, qui était encore tout autre chose, et dont la disparition laissait dans son esprit comme une plaie béante.

Là, à cette heure du creux de la nuit où la raison n'a plus sa place, privé de toute défense, il subit de plein fouet l'assaut violent des démons tapis au plus profond de l'esprit des hommes et qui, dans les ténèbres, les privent encore des lumières de l'âme. Qui donc résiste à leur souffle noir ?

Il se leva sans bruit, attentif à ne pas déranger Karik qui dormait sur le dos, étalé au-dessus du drap bras et jambes écartés comme pour s'offrir à la caresse de l'air encore tiède de la nuit d'été. Sans un regard pour la forme pâle qu'on distinguait vaguement, Julien s'en fut jusqu'au balcon de la pièce principale et s'accouda à la rambarde. Les tours d'Aleth luisaient doucement, certaines toutes proches, d'autres à des kilomètres de distance, chacune déployant ses nuances propres qui changeaient imperceptiblement en harmonie avec ses voisines. Mais ce spectacle qu'il avait appris à aimer le laissait vide de toute réaction. Seul lui parlait ce vide vertigineux qui le séparait des dalles de granit de l'esplanade qui ceignait la tour à sa base. Il lui parlait sans bruit et sans paroles, lui promettant l'oubli bienheureux du néant. Ce grand saut indolore et facile était le seul moyen d'échapper à la souffrance d'une vie sans but, peuplée seulement d'absence et de solitude. Le seul moyen d'échapper à la honte d'avoir agi 'pour le bien de Dvârinn', parce qu'on le lui avait conseillé, sans s'interroger sur son droit à régir le destin de ceux qu'il prétendait aimer. Il avait mal agi. Il s'était pris pour l'Empereur et il avait fait du mal autour de lui. Et s'il recommençait, il ne pouvait que faire du mal, toujours. Parce qu'il était aveugle. Parce que personne…

"Julien ?" Le bras de Karik enserrait fermement sa taille. " Descends de là, fais attention."

Il s'aperçut qu'il était en fait assis sur la large rambarde du balcon, ses pieds pendant au-dessus de l'abîme, dans la posture de celui qui s'apprête à se laisser glisser sans bruit dans l'eau d'un bassin. Son visage ruisselait de larmes.

"Viens, moi aussi j'ai trop chaud, on va prendre une douche et puis on se recouchera. Tu veux bien ?"

Il se laissa baigner, rafraîchir et sécher par un Karik qui eut la délicatesse de ne pas l'importuner de questions embarrassantes. Puis ils regagnèrent leur lit et Julien ne protesta pas lorsque son compagnon l'attira vers lui afin qu'il puisse se blottir contre lui et s'endormir dans la certitude de cette tendresse discrète et sans exigences.

Chapitre 74
Préparatifs

Julien s'éveilla étrangement dispos. Le souvenir de la nuit était vif dans son esprit, mais complètement dépourvu de l'angoisse mortelle qui avait bien failli avoir raison de lui. Cependant, il ne commettait pas l'erreur de ne voir dans cet incident, comme un adulte l'aurait sans doute fait, qu'une crise passagère, due sans doute au surmenage. Il avait au contraire clairement conscience que la situation ne pouvait demeurer telle qu'elle était. Et tout d'abord, il devait comprendre pourquoi il ne s'était pas tout simplement écrasé au pied de la tour. Karik, le sentant réveillé, sortait du sommeil et il décida de résoudre l'énigme sans plus attendre.

"Bonjour, tu as bien dormi ?"

"Heu… Oui, merci. Et toi, ça va ?"

"Je vais très bien, grâce à toi. Je te remercie de m'avoir empêché de sauter."

"Oh ! Ben… C'est normal. Quand on se réveille, comme ça, au milieu de la nuit, des fois, on n'est pas vraiment soi-même."

"Ça t'est déjà arrivé ?"

"Oui. Souvent. Mais moi, je n'habitais pas en haut d'une tour. Et de toute façon Dehart m'enfermait pour la nuit."

Julien médita un moment les implications de cet aveu, puis il poursuivit.

"Comment est-ce que tu as su ? Qu'est-ce qui t'a réveillé ?"

"Je ne sais pas. Tout d'un coup, je me suis retrouvé tout seul et je t'ai aperçu qui sortais de la chambre. Avec la tête que tu faisais hier soir, je me suis dit que tu avais sans doute besoin de compagnie. Et puis je t'ai vu sortir sur le balcon et je me suis approché. Et quand tu t'es assis sur la rambarde, j'ai tout de suite compris ce qui se passait. Même si je ne sais pas pourquoi tu voulais sauter."

"Maintenant, ça me paraît… pas ridicule, non, mais complètement idiot, ça oui."

"Dans ton cas, c'est vrai. Tu aurais fait de la peine à plein de gens qui t'aiment."

"Merci."

"C'est vrai."

Et c'était certainement vrai, car les yeux gris sombre de Karik étaient remplis de larmes.

"Je te demande pardon, je te promets de ne pas recommencer."

"C'était pas ta faute. Mais peut-être que si tu me disais pourquoi, je pourrais essayer de t'aider, non ?"

"Merci, mais on va d'abord prendre le petit déjeuner."

Julien n'était quand même pas prêt à s'épancher, même si Karik était certainement le mieux à même de le comprendre. Il se leva et après avoir effectué sa vidange du matin, il revint jeter un coup d'œil au lit de Dillik. Le gamin dormait encore. Xarax, par contre, était bien réveillé et Julien lui fit signe de le rejoindre alors qu'il s'asseyait à table.

"Je suis content de voir que tu vas mieux. Tu m'as fait peur, cette nuit."

"Tu sais ce qui s'est passé ?"

"Je sais toujours comment tu vas. Même quand je dors ou que je suis occupé à autre chose. J'ai écouté ta dispute avec Niil. C'est mon devoir de savoir ces choses. J'aurais pu t'éviter ce qui t'est arrivé cette nuit. J'aurais pu t'apaiser, te calmer. Mais je t'ai promis de ne pas manipuler ton esprit. Si je le faisais, tu t'en apercevais et tu ne ne me ferais plus confiance. Malgré tout, j'ai été surpris, je ne savais pas que tu étais aussi mal en point. Quand j'ai compris ce que tu allais faire, je me suis précipité sur le balcon. Mais Karik était là. C'est un bon garçon. Il t'aime beaucoup, tu sais. Il a fait ce qu'il fallait."

"Toi aussi Xarax. Je te remercie. La prochaine fois que j'aurai l'air d'aller mal, tu peux me demander si je veux que tu m'aides. Je ne veux pas me faire manipuler, mais je n'ai rien contre un coup de main de temps en temps. Même si tu ne tripotes pas mes rouages, quelques mots de ta part me font toujours plaisir."

"Tu parles à Xarax ?"

Dillik venait d'arriver, encore tout chiffonné de sommeil et se frottait les yeux à deux pas de la table.

"Oui, mais j'ai fini, tu peux l'emmener avec toi sous la douche."

Dillik éclata de rire :

"Ça m'étonnerait qu'il me suive. Regarde il est tout bleu. Ça doit être la peur."

Xarax bondit, toutes ailes déployées, sifflant comme une furie, en une imitation très convaincante d'attaque foudroyante, et l'impact amorti du haptir sur sa poitrine renversa Dillik sur le tapis. Les cris et les convulsions qui suivirent montrèrent que Xarax avait aussi développé un art diabolique des chatouilles. Comment il parvenait à chahuter ainsi sans jamais même égratigner la peau de sa victime était un vrai mystère. Le jeu cessa lorsque Dillik dut brutalement serrer son pénis pour éviter de mouiller le tapis et se précipita vers la salle d'eau. Cette gaîté innocente était comme un souffle frais qui dissipait les derniers vestiges des angoisses de la nuit. La douleur de Julien n'avait pas disparu pour autant, mais elle acceptait de rester tapie en un recoin de sa conscience pour le laisser libre d'agir comme si son univers ne s'était pas écroulé.

***

"Julien ! Quelle joie de te voir ! Tu te fais rare, ces jours-ci."

L'accueil affectueux d'Ugo lui fit chaud au cœur. Et il se laissa aller à le gratter derrière les oreilles ainsi qu'il l'avait toujours fait.

"Si tu étais moins fainéant, tu viendrais me voir de temps en temps. Ou bien, est-ce que Maître Subadar t'enferme ?"

"Tu me vois me promener dans les couloirs de la Tour des Bakhtars ? Je ferais sensation !"

"Demande à Aïn de te transporter dans mon clos. Je suis sûr qu'il ne demande pas mieux que de te rendre service."

Maître Subadar entra dans la bibliothèque.

"Bonjour, Sire. En fait, je n'enferme pas Yol, mais je suis quand même un peu responsable : nous passons beaucoup de temps ensemble et nous avons énormément de choses à nous dire. Mais, honnêtement, je ne serais pas fâché qu'il reprenne un peu de liberté. Je vais parler à Aïn. Il est certainement très occupé mais Wakhann, le jeune disciple qu'il a affecté au service de vos parents devrait avoir moins de travail maintenant qu'ils sont capables de soutenir une conversation en Tünnkeh."

"Eh bien, j'espère qu'il s'invitera de temps en temps chez moi et je serai heureux si vous l'accompagnez quand vous le pourrez.

"Merci. Pouvons-nous commencer ?"

"Bien sûr, mais je crois que Xarax connaît déjà la marche à suivre."

"En effet, mais il faut quand-même vous préparer à ce qui vous attend."

"J'ai déjà rencontré un Neh kyong, vous savez."

"Oui. Cependant il y a de grandes différences entre Tchenn Ril et les Neh kyongs que vous allez appeler."

"Les Neh kyongs ? Je croyais qu'il n'en fallait qu'un seul."

"Il n'en faut qu'un seul, mais comme vous ne savez pas à qui vous devez vous adresser, vous allez devoir en quelque sorte lancer un appel à la cantonade. Il est à peu près certain que plusieurs entités vont se présenter."

"Pas seulement des Neh kyongs ?"

"Hélas, non. Normalement, votre appel ne s'adresse qu'à eux, mais on ne peut éviter d'être aussi entendu par d'autres choses. Mais si vous suivez la procédure, rien ne peut vous nuire vraiment."

"Qu'est-ce que vous entendez par pas vraiment ?"

"Certains tenteront certainement d'entrer dans votre esprit. Je vous recommande de ne pas les laisser faire."

"Croyez-moi, il n'y a pas de danger."

"Ce n'est pas si sûr. Voyez-vous, ces entités peuvent fort bien tenter de vous séduire, de se présenter à vous sous des apparences familières ou extrêmement plaisantes. On vous présentera des visions, ou des sensations particulièrement convaincantes. Si vous cédez, vous risquez de ne pas vouloir quitter l'Inter-monde avant d'y avoir passé un temps considérable et perdu beaucoup de votre énergie vitale."

"Mais Xarax pourra m'avertir, non ? Je suis sûr qu'il pourrait même m'empêcher de me laisser tenter."

"Xarax ne sera pas avec vous."

"Mais, il ne doit pas m'accompagner ?"

"Il vous accompagnera et vous assistera pour tout le processus qui permet d'atteindre l'Inter-monde, mais il ne peut pas vous y suivre. C'est un passage pour un seul."

"Si je comprends bien, je risque de me retrouver coincé là-bas pour toujours."

"Pour toujours, certainement pas. Mais pour un ou deux jours durant lesquels vous n'absorberiez rien. La déshydratation est le principal danger. On risque d'être vraiment très affaibli avant de s'apercevoir de son état et il est alors très difficile de rentrer."

"Il arrive que quelqu'un ne revienne pas ? "

"C'est arrivé assez souvent, il y a très longtemps, alors que l'accès au Savoir permettant d'entrer dans l'Inter-monde était plus facile. Mais il y a plusieurs siècles que cela ne s'est pas produit. Seuls les meilleurs parmi les Maîtres des Arts Majeurs sont autorisés à tenter l'expérience."

"Vous me rassurez. Et, à part les espèces de sirènes dont vous parlez, qu'est-ce qu'il y a d'autre ?"

"On ne le sait pas précisément, ce n'est pas un domaine qu'on peut explorer à loisir, mais certains de ses habitants sont particulièrement hostiles. Du moins, c'est ainsi que nous les percevons. Mais vous en serez protégé tant que vous ne laisserez pas la peur vous submerger. C'est un peu comme dans l'En-dehors. Vous connaissez déjà, et ce n'est pas si terrible."

"Merci, Subadar, vous me rassurez vraiment. C'est vrai, après tout, il a seulement fallu à Xarax une éternité et demie pour me convaincre de garder mon esprit ouvert dans cette horreur."

"Vous vous sous-estimez, Sire. Vous allez faire quelques incursions dans l'Inter-monde sans lancer d'appel et vous pourrez vous habituer à ce qu'on pourrait appeler l'ambiance particulière qui y règne."

"Je me demande si c'est vraiment une bonne chose de se précipiter comme ça. Après tout, il n'y a pas urgence. Ce fichu entrepôt est là depuis des siècles, il ne va pas s'envoler. En plus, il paraît qu'il est presque impossible à atteindre à pied. Il ne fait de mal à personne. Avec un minimum de surveillance, on pourrait empêcher les imbéciles de s'en approcher. Ça me laisserait du temps pour m'entraîner. Une petite trentaine d'années, ça me paraîtrait convenable."

Subadar sourit, malgré la gravité de la situation. Mais il reprit bien vite son air le plus sérieux pour annoncer :

"Ce que vous dite serait parfaitement réalisable si la malfaisance de Nandak n'avait déjà fait son œuvre. Lorsqu'il a manipulé, avec ses complices, les appareils et les conteneurs, il a ouvert des cuves où étaient entreposées des substances qui, en plus de dégager Tchiwa Nag Zer, la Lumière de Mort, émettent un gaz subtil, détectable seulement avec les instruments les plus sophistiqués et tout aussi mortel. Par chance, si l'on peut dire, l'endroit se situe dans une sorte de cirque naturel et le gaz ne s'échappe pas en grandes quantités et reste relativement confiné à cet endroit. Mais cela ne durera pas, un jour, la vallée entière sera remplie et les vents emporteront cette atmosphère empoisonnée vers l'extérieur et il est impossible de prévoir ce qui arrivera. De nombreux lieux habités se trouvent suffisamment près pour être directement contaminés. Il faut mettre un terme à cette folie le plus rapidement possible."

"Je vois. Et, pardonnez-moi si je m'inquiète pour des broutilles mais, si je comprends bien, vous avez l'intention de m'envoyer faire une promenade en plein sur un site atomique contaminé. Chez moi, on appelle ça une mission-suicide. Remarquez, en ce moment… ce serait plutôt la mode."

"Non, Sire ! Absolument pas ! Pour quelle sorte de monstre me prenez-vous ?"

"Ne vous fâchez pas, Subadar. Je me renseigne, simplement."

"Vous aurez un équipement de protection complet. À la fois pour Tchiwa Nag Zer, la Lumière Noire de Mort et Tchiwa Lung, le Vent de mort. Les réserves du Palais en conservent plusieurs exemplaires en parfait état."

"C'est au moins ça. Mais ça ne va pas me faciliter la tâche s'il faut que je me promène dans l'Inter-monde avec tout un attirail. Je ne pourrais pas contacter le Neh kyong depuis un autre endroit ? Après tout, si ça ressemble à l'En-Dehors, l'espace n'a pas vraiment de sens précis."

"L'Inter-monde n'est pas l'En-Dehors. En fait, les Neh kyongs, comme leur nom de 'Gardiens des lieux' le suggère, sont extrêmement sensibles à la localisation des choses. C'est pour cela qu'ils ne peuvent agir sur la réalité physique d'un monde que dans des limites bien précises. Si vous voulez qu'un Neh kyong prenne possession d'un lieu, vous devez l'y amener exactement."

"Bon, je ne peux pas dire que ça m'enchante, mais je crois qu'on va faire comme vous dites. Mettons-nous au travail."

"Il faut nous rendre dans la Chambre-ailleurs, Sire."

"Xarax vient avec nous ?"

"Naturellement, Sire."

"Je vous en prie, Subadar, cessez de m'appeler Sire toutes les trois phrases. Appelez-moi Julien, comme mes amis. En ce moment, je n'ai pas tellement de plaisir à m'entendre rappeler à tout bout de champ que je suis l'Empereur, ça me donne plutôt l'impression d'être le Roi des imbéciles."

"Soit, Julien. Voulez-vous prendre ma main, s'il vous plaît ?"

Avant qu'ils ne marchent sur le klirk scellé dans l'angle de la salle, Julien eut le temps de faire un petit salut de la main à Ugo. Puis ils furent dans le vide bleu de la Chambre-ailleurs.

Chapitre 75
Slithy toves and borogoves

Malgré l'urgence de la situation, il n'était pas question de négliger la préparation et celle-ci dura onze jours. Onze jours épuisants durant lesquels Julien dut apprendre à maîtriser des actions complexes qui faisaient appel a des facultés dont il avait jusqu'ici ignoré l'existence. Ainsi, pour 'stabiliser la Base de Réalité', il lui fallait 'ralentir l'Analyse Conceptuelle', 'déployer la Vision Limpide et Lumineuse' et 's'établir dans le Flot Continu du Non-temps'. En dehors du côté 'chasse au snark' du vocabulaire, les actions elles-mêmes auraient été totalement hors de la portée de son esprit dépourvu d'entraînement sans l'aide effective de Xarax. Julien, comme il l'avait fait malgré lui dans l'En-Dehors, lui offrit un accès total à son esprit et se laissa guider par le haptir dont la patience illimitée et la minutie sans distraction faisaient merveille.

Maître Subadar avait beau lui répéter qu'il avait déjà pratiqué tout cela, Julien avait la plupart du temps l'impression de n'arriver à rien. Souvent, il ne comprenait même pas ce qu'on attendait de lui et, lorsqu'il y était enfin parvenu avec l'aide de Xarax, il quittait la Chambre-ailleurs avec la certitude qu'il serait incapable de recommencer sans aide. Quant à se livrer à ces exercices de maîtrise du temps, le l'espace et de la réalité, perdu au sein d'un monde incertain et entouré de créatures plus ou moins hostiles, c'était tout simplement hors de question.

Lorsqu'il rentrait de ces journées profondément décourageantes, il avait parfois du mal à dissimuler sa fatigue et son inquiétude. De plus, Dillik commençait à se douter fortement que quelque chose avait mal tourné entre Niil et Julien et il souffrait d'autant plus, en ces jours de tension, d'être privé de la compagnie joyeuse d'Ambar. Passant outre aux injonctions de Karik, il se hasarda, le onzième soir, un peu avant le souper, à évoquer le sujet :

"Julien, quand est-ce qu'il reviendra, Ambar ?"

Julien était trop fatigué pour avoir encore l'agilité d'esprit nécessaire à un subtil changement de sujet.

"Ça ne dépend pas de moi, tu sais."

"Mais, tu es l'Empereur. Tu n'as qu'a demander qu'il revienne."

"Ça ne se passe pas comme ça. Ambar est un Ksantiri. Il obéit à son frère, qui est le Premier Sire des Ksantiris."

"Mais, pourquoi Niil il le laisse pas revenir ? Je suis sûr qu'Ambar lui a déjà demandé."

"J'en suis sûr aussi, mais il a sans doute de bonnes raisons."

"Moi, je crois que c'est parce que vous vous êtes disputés."

"Tiens donc ! Et qu'est-ce qui te fait croire ça ?"

"Depuis le procès de Nandak, t'es plus pareil. Ça se voit, tu sais. Même quand tu fais semblant de t'amuser. Et de toute façon, maintenant, tu fais même plus semblant, alors…"

"Dillik, ça n'est pas aussi simple…"

"Évidemment, c'est pas simple ! Tu travailles tout le temps et t'es de plus en plus fatigué. Je sais pas ce que tu fais, mais je sais que ça te fait pas du bien. Et Xarax, là, il me dit de me taire, alors je me tais. Mais quand même…"

"Xarax, laisse-le dire ce qu'il a sur le cœur."

Le haptir, lové à son habitude sur les genoux de son jeune ami, eut un frémissement qui évoquait de manière frappante un haussement d'épaules.

"Moi, je pense que c'est pas juste. Déjà, Niil, il devrait t'aider, au lieu de te faire des ennuis. Parce que je sais pas vraiment ce que tu fais, toute la journée, mais c'est certainement pas pour t'amuser. Et si c'est pas pour t'amuser, c'est pour faire ton travail d'Empereur. Et le travail de l'Empereur, c'est de 'préserver du mal les Neuf Mondes'. Et Dvârinn, c'est un des Neuf Mondes. Mais à part ça, moi je trouve que même si vous êtes fâchés et que vous voulez plus vous parler, y a pas de raison pour qu'on voie plus Ambar. Ambar, c'est ton ami et puis, moi aussi, je l'aime bien. Et puis, quand je pense qu'il est tout seul là-bas, sans nous. Je trouve que c'est pas juste. Voilà."

"Si tu veux aller lui rendre visite, c'est facile, tu n'as qu'à demander, les Passeurs t'emmèneront sur le Trankenn des Ksantiris. Je suis certain qu'Ambar sera content de te voir et que Niil ne t'en empêchera pas. Karik pourra même aller avec toi s'il en a envie. Vous pouvez rester quelques jours et…"

"Tu nous prends pour qui ?! On va pas te laisser tout seul ! Hein, Karik ? Si on va voir Ambar, on reviendra pour le soir."

"Ça risque de ne pas être facile, ce ne sera pas la même heure ici et sur le trankenn."

"On s'en fiche ! Et Ambar, il sera content de nous voir, même si c'est que cinq minutes en pleine nuit."

"Dans ce cas, je n'ai plus rien à dire. Je crois que c'est une bonne idée. Embrassez Ambar pour moi."

D'un commun accord Karik et Dillik avaient décidé que Julien ne pouvait aller au lit sans au moins deux amis pour l'accompagner de leur affection et, lorsqu'il fit mine de protester, on lui répliqua qu'il serait vraiment sans cœur de priver ses amis du plaisir de s'endormir en sa compagnie. Il n'était pas dupe, mais il consentit volontiers à les laisser l'entourer gentiment. Ce n'était certes pas la solution à tous ses problèmes, mais cela lui assurait tout-de-même des nuits de vrai sommeil reposant.

Chapitre 76
Tu quoque frater?

"Pourquoi est-ce que je ne peux pas aller voir Julien ?

Ambar était décidé à obtenir des réponses aux questions qui ne cessaient de se bousculer dans sa tête depuis quelques jours. Il lui avait fallu déployer des trésors d'ingéniosité pour parvenir à coincer en tête-à-tête, au petit déjeuner, un Niil qui semblait n'avoir jamais le temps d'échanger plus de trois mots distraits.

"Parce que tu dois être là où se trouve ta Famille, les Ksantiris. C'est lui-même qui l'a dit. Il faut que tu reçoives une éducation digne de ton nom."

"Je la recevais déjà à Aleth, et personne n'y trouvait à redire."

"Maintenant, tu la reçois ici."

"Et pourquoi est-ce qu'il ne vient pas me voir ?"

"Ambar. C'est l'Empereur du R'hinz, il a autre chose à faire."

"Je veux bien qu'il ait autre chose à faire, mais ça m'étonne qu'il n'ait pas un petit moment pour venir me voir. Il ne m'a même pas dit au revoir quand il est parti."

"Il n'avait pas le temps. Il m'a chargé de te saluer et je l'ai fait."

"Et pourquoi il ne répond pas aux deux lettres que je lui ai envoyées ?"

"Sans doute parce qu'il n'a pas le temps."

"Je crois que tu me caches quelque chose."

"Tu me traites de menteur ?"

"Non, je dis seulement que tu ne me dis pas tout."

"Tu veux peut-être aussi assister aux conseils privés ?"

"Je me fiche des conseils privés. Mais j'aimerais que tu me dises ce qui se passe."

"Il ne se passe rien du tout. Et j'aimerais terminer de déjeuner tranquille. J'ai du travail qui m'attend. Toi aussi d'ailleurs. Tu n'es pas en vacances."

"Je crois que je vais aller faire une visite à Julien. Lui, il me dira peut-être ce qui se passe."

"Tu n'iras nulle part. Les Passeurs ont autre chose à faire que de te promener quand ça te chante. Et tu ne le sais peut-être pas, mais ça coûte une fortune. Ton argent de poche de dix ans n'y suffirait pas."

"Parce que j'ai de l'argent de poche ?"

"Tu as un compte sur la Maison des Ksantiris qui te permet de t'acheter de la douceneige quand tu en as envie."

"Je vois. Peut-être que si je demande à Dame Axelia, elle voudra bien me faire une avance sur mes dix prochaines années de douceneige ?"

"Je t'interdis d'ennuyer ma mère avec ces histoires."

"Ta mère ? Je ne suis plus ton frère, maintenant ?"

"Ça n'est pas ce que j'ai voulu dire."

"Si ! C'est ce que tu veux dire. Et tu as raison. Je savais dès le départ que ça ne marcherait pas. J'ai essayé de t'en empêcher. J'ai eu tort de me laisser convaincre."

"Ne dis pas des choses pareilles, c'est ridicule."

"Ça ne m'intéresse pas de rester ici, tout seul, à me faire éduquer."

"Mais tu n'es pas tout seul !"

"Les autres, Hyalek, Trannyen et compagnie, ils savent bien, eux, que je ne suis pas vraiment ton frère. Ils ne sont pas non plus mes copains, tu peux me croire ! Même s'ils font des grands sourires par-devant… Au moins, à Aleth, j'avais des vrais amis."

"Et moi ? Je ne suis pas ton ami, peut-être ?"

"Non ! Tu me caches des choses et tu m'empêches d'aller voir mes amis. Ça n'est pas comme ça qu'on se conduit avec un ami. Et ne me raconte pas que c'est parce que ça coûte cher. Je suis sûr qu'Aïn le fera pour rien, si je lui demande."

"Aïn n'est pas ici et, de toute façon, aucun Passeur ne t'emmènera sans mon autorisation."

"Et pourquoi ?"

"Parce que je suis le Premier Sire des Ksantiris et que mon frère ne peut pas ne se promener comme il l'entend dans les Neuf Mondes."

"Donne-moi ton autorisation, alors."

"Non."

"Pourquoi ?!"

"Parce que je ne vais pas te laisser devenir un enfant gâté."

"Tu n'es pas mon père ! Mon père, il vient de mourir assassiné par notre frère ! Tu te souviens ?"

"Je suis le chef de la Famille. Je suis ton tuteur légal."

"Et ça te donne le droit de m'interdire de bouger d'ici ?!"

"Oui."

"Bien. Merci, Noble Sire, je n'ai plus rien à vous demander."

"Ne me parle pas sur ce ton !"

"Noble Sire mon Frère, je vous parle avec le respect qui vous est dû et ainsi que me l'a appris l'Honorable Maître Kenntik, qui m'enseigne les bonnes manières. Et maintenant, je vous prie de bien vouloir m'excuser. Le cours de mathématiques de l'Honorable Maître Sandeark va commencer dans un instant."

"Reste ici !"

"Oui, Noble Sire."

"Ambar, tu ne peux pas me parler comme ça."

"Noble Sire, vous venez de me rappeler le respect qui vous est naturellement dû. Je vous parle comme j'aurais parlé au Noble sire Ylavan si j'avais eu le bonheur de le rencontrer."

"Ça n'est pas vrai, tu me parles comme à un étranger."

"Avec le respect que je vous dois, Noble Sire, je vous traite comme celui qui a tout pouvoir sur moi et qui vient de me le faire sentir. Puis-je me retirer ?"

"Oui. Reviens me voir ce soir."

"Noble Sire, je vous déconseille de m'inviter à partager votre couche."

"Ce n'était pas mon intention. Mais pourquoi est-ce que tu me le 'déconseilles', comme tu dis ?"

"Parce qu'on murmure, en faisant semblant de croire que je n'entends pas, que c'est la seule raison pour laquelle vous m'avez fait entrer dans la famille."

"Qui ose dire une chose pareille ?!"

"Noble Sire, même vous, vous n'avez pas le droit de me demander d'être un mouchard. Puis-je me retirer, maintenant ? Je suis déjà en retard et je vais être puni."

"Tu diras que tu étais avec moi."

"Certainement pas ! Je ne tiens pas à ce qu'on en rajoute !"

Chapitre 77
Ambassade

"Le Premier Sire Niil est actuellement à son Conseil et ne peut recevoir personne. Je suis au regret de devoir vous demander, Honorable Visiteurs, de bien vouloir solliciter une entrevue auprès du Secrétariat Particulier."

"Soit, c'est ce que nous ferons. En attendant, le Noble Fils Ambar peut sans doute trouver le temps de nous recevoir ?"

"Le Noble Frère Ambar ne reçoit personne qui n'ait d'abord été approuvé par le Premier Sire lui-même."

"Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?! Nous sommes tous les deux de la Maison Impériale !"

Karik commençait à trouver que la plaisanterie avait assez duré.

"Certainement, Honorable Jeune Maître, répliqua l'imperturbable appariteur, mais ce trankenn est régi par les règles de la Maison Ksantiri."

"Vous pouvez au moins le prévenir que nous sommes là. Je suis sûr qu'il s'arrangera pour qu'on nous laisse le voir."

"Je ne puis rien faire de la sorte. Mais je puis transmettre un billet de votre main au Premier Sire lorsque son Conseil aura pris fin."

Le sourire et le ton subtilement teintés de mépris de l'homme indiquaient clairement l'idée qu'il se faisait de la capacité de Karik à rédiger trois lignes sans offenser gravement l'orthographe, la grammaire et la syntaxe complexes du Tünnkeh honorifique. Et le garçon, brutalement rappelé au souvenir de sa condition encore récente de quasi-esclave, ne put s'empêcher de rougir. Mais Dillik, qui n'avait jusque là pas prononcé une parole, intervint soudain, employant le dialecte particulier de l'île de Djannak.

"Honorable, je vais l'écrire moi-même. Je suis sûr que le Premier Sire Niil sera content de lire quelques mots dans la langue de son Domaine d'origine."

Dillik ne connaissait certes pas le subtil langage de cour suffisamment pour se hasarder à l'écrire - ce que bien peu de nobles eux-mêmes étaient capables de faire sans l'aide d'un secrétaire spécialisé - mais il était allé suffisamment à l'école pour rédiger une lettre passable en dialecte. L'air d'incompréhension ahurie du fonctionnaire était en soi une récompense suffisante, mais Dillik avait encore un atout dans son jeu. Il reprit, en Tünnkeh, cette fois.

"Pardon Honorable, je croyais que sur le Trankenn Premier des Ksantiris tous les Fonctionnaires importants comprenaient la langue maternelle de Sire Niil. Je disais que j'allais écrire le billet moi-même, dans sa langue d'origine, pour lui montrer notre respect."

"À la réflexion, je cois que nous pourrons vous éviter cette peine. Je vais envoyer un coursier spécial avertir le Premier sire de votre présence."

"Non, j'y tiens. C'est une excellente idée. Je peux emprunter de quoi écrire, là, sur le bureau ?"

L'homme avait perdu sa supériorité morale. Il s'inclina et laissa Dillik écrire le plus soigneusement qu'il pouvait au dos d'un formulaire administratif :

Cher Niil,

Karik et moi on est venus te voir ainsi qu'Ambar. Un Garde dit que tu es trop occupé pour ça et que si on veut voir Ambar il faut te demander la permission. Je sais bien que c'est complètement idiot et que tu nous empêcheras pas de le voir, mais voilà, c'est fait.

J'espère que tu vas bien. Nous, ça va aussi. Julien, il travaille tout le temps et ça pourrait aller mieux. Tu devrais t'arranger pour venir un petit peu.

Bon, peut-être que tu trouveras un peu de temps pour nous voir. En attendant, Karik et moi on t'embrasse, si on a encore le droit !

Il plia le billet, le scella, et le remit au coursier arrivé entre temps. Puis, se tournant vers l'appariteur :

"Voilà. Vous croyez que la réponse va mettre longtemps à venir ?"

"Je ne puis dire, mais si vous avez l'obligeance d'accepter un siège, je vais faire apporter des rafraîchissements."

Les rafraîchissements n'eurent pas le temps de faire leur apparition. Niil lui-même entra dans la pièce et congédia l'homme d'un signe de tête. Il ne souriait pas, mais son visage reflétait plutôt les soucis qui semblaient l'accabler. Il s'arrêta, comme indécis, à deux pas des garçons. Mais juste avant qu'une certaine gêne ne s'installe, Dillik se précipita et se serra contre lui. Karik les rejoignit aussitôt, augmentant encore l'émotion de l'instant au point que Niil, fragilisé par toutes les tensions des derniers jours, finit par éclater en sanglots. Lorsqu'il put de nouveau parler, ce fut pour dire :

"Venez, on va chercher Ambar."

L'irruption du Premier Sire en personne accompagné de deux garçons en abba de la Maison Impériale causa une légère perturbation dans le cours de Maître Sandeark qui s'efforçait d'initier ses élèves aux joies des Éléments de Géométrie Sphérique, si pratiques pour déterminer une position sur les étendues infinies de l'océan. Il s'abstint cependant de manifester son déplaisir et libéra sans mot dire, quoique non sans regret, un Ambar curieusement prometteur, surtout si l'on tenait compte de ses lacunes abyssales dans d'autres matières.

Cinq minutes plus tard, ils étaient assis dans le clos luxueux du Premier Sire, les rafraîchissements étaient servis, et l'heure des explications avait sonné. Contrairement au speech attendu de Niil, ce fut Ambar qui rompit le silence :

"Niil, je m'excuse pour ce que je t'ai dit ce matin. Je ne le pensais pas vraiment."

Niil eut un sourire ambigu :

"Qu'est-ce que tu ne pensais pas vraiment, que j'avais tout pouvoir sur toi ou que je te cachais des choses ?"

"Tu sais ce que je veux dire."

"Oui. Je ne t'en veux pas. Mais tu avais raison, je t'ai caché des choses. Et d'abord, je dois t'avouer que j'ai fait intercepter tes deux lettres."

Personne ne réagit à l'annonce de cet acte proprement scandaleux, chacun s'efforçant de garder un visage relativement neutre en attendant la suite."

"C'est mal, je sais. Même si je ne les ai pas lues. J'étais furieux après Julien. On s'est disputés."

"Disputés ! Mais pourquoi ?"

"Parce qu'il m'a obligé à être Premier Sire. Je n'ai jamais voulu le devenir. Et ça ne m'intéresse toujours pas."

"Mais ça n'est pas sa faute si Nandak, en plus d'être un assassin, a fait des conneries qui auraient pu détruire complètement la Maison des Ksantiris ! Et si Nekal était encore vivant, il vaudrait mieux pour tout le monde qu'il ne soit pas Premier Sire."

"Il y en a plein d'autres, dans la Famille, qui seraient ravis d'être à ma place."

"Oui, mais toi, tu es vraiment digne d'y être, c'est ce qu'il a dit devant tout le monde. Et je peux te jurer qu'il le pensait. Il le pense encore, sans doute. Et moi aussi. Et la preuve que c'est vrai, c'est qu'on est là, à discuter."

"Et qu'est-ce qui te fait croire que tu sais pourquoi Julien a fait ça ? Tu n'es pas Sa Seigneurie, que je sache."

"Non, mais Julien, je le comprends mieux que tu ne penses. Il n'a pas toujours été l'Empereur. Ses parents n'étaient pas des nobles et je crois que quand il est revenu - uniquement parce qu'on avait besoin de lui ici, je te rappelle - il a vu ce que les gens pensaient des Nobles Sires dans ton île. Sire Ylavan était quelqu'un de respecté, mais il était souvent loin et Nandak et Nekal ont presque réussi à faire détester les Ksantiris. Il s'est certainement dit que c'était une bonne chose qu'ils soient morts ! Et là, il a eu l'occasion de faire ce qu'il pensait qui était vraiment bien."

"Il ne m'en a pas parlé avant. Il ne m'a rien dit ! Rien !"

"C'est vrai. Et je ne sais pas pourquoi. Il faudra que tu lui demandes."

"Pour ça, il faudrait encore qu'on se voie."

"C'est facile. On rentre avec Karik et Dillik. En plus, ça ne te coûtera rien et moi, je garderai mon argent de poche."

"Oui. Bon. Ça va, n'en rajoute pas. Je vais faire prévenir Sire Tahlil. Je pense qu'il voudra bien quitter son cher chantier pour me remplacer un moment ici."

"Aïn est ici. Intervint Karik. Il a refusé de partir et il nous attend. Si tu le lui demandes poliment, il s'occupera certainement de ramener Sire Tahlil."

Chapitre 78
Cadeau !

Julien était aussi épuisé que d'habitude, mais il avait au moins la satisfaction d'avoir enfin à peu près maîtrisé la technique qui permettait d'accéder à l'Inter-monde et de s'y maintenir dans un environnement cohérent. Aujourd'hui, Xarax n'avait pas eu à intervenir et Maître Subadar l'avait déclaré aussi prêt qu'il le serait jamais. Deux ou trois jours de récupération s'imposaient, bien sûr, puis on pourrait procéder à l'opération elle-même. Sur la terrasse, au sommet de la Tour des Bakhtars, il contemplait Aleth que la lumière de la fin d'après-midi poudrait d'or. Les travaux destinés à réparer les conséquences du transport catastrophique auquel il avait participé malgré lui étaient presque achevés et l'on mettait la dernière main au polissage des dalles d'agate bleue d'Inndonn. Il en était venu à considérer cette cité comme le lieu où il se sentait chez lui. Un lieu où il faisait bon vivre malgré le poids des soucis et des responsabilités. Un lieu où ses parents commençaient à s'adapter et à faire des projets pour une nouvelle vie qui ne dépendrait plus directement de la générosité des Bakhtars ou, chose plus néfaste encore, de leur fils.

Xarax, lové près de son coude sur la rambarde de bronze, accusait aussi la fatigue. Ses belles couleurs avaient perdu beaucoup de leur éclat et le moment était venu de lui apporter l'énergie indispensable. Malgré le désir qu'il avait de veiller au bien être du haptir, Julien devait reconnaître que cette perspective n'avait rien d'agréable et il devait faire appel à tout son courage pour ne pas se sentir terrorisé à la pensée de ce qui l'attendait. Le pire était sans doute qu'à chaque fois il avait dû longuement insister pour que le haptir, qui savait parfaitement ce qu'il lui faisait endurer, accepte d'accomplir ce rite barbare. Mais il ne pouvait éprouver la moindre aversion pour cet étrange ami, surtout que sa fréquentation quasi-symbiotique de Dillik avait provoqué de subtils changements dans son caractère. Non seulement il ne lui arrivait plus que très rarement de parler de lui-même à la troisième personne, mais était devenu adepte d'un humour à froid vraiment déconcertant ; il pouvait aussi manifester une sorte d'étrange tendresse virile qu'il parvenait à exprimer, sans qu'on sache trop comment, par la simple façon dont il bondissait sur vos genoux ou votre épaule, un peu comme si un sympathique matou se dissimulait sous son cuir bariolé. En un mot, il semblait que le Haptir de Kretzlal fût devenu en grande partie humain.

Julien descendit vers l'étage de la tour qui abritait maintenant presque exclusivement les Services Impériaux et sa famille. Il croisait parfois un Gardien ou un Messager et n'omettait jamais de répondre avec un sourire à leur salut discret. Xarax, à son habitude, se fondait dans le décor et le précédait partout, s'assurant que rien de fâcheux ne l'attendait en embuscade. Mais lorsqu'il ouvrit la porte familière de son clos, il eut la surprise d'être accueilli par un Niil qui semblait, lui aussi, sortir de plusieurs jours pénibles. Son premier mouvement aurait été de se précipiter pour le serrer dans ses bras, mais il se contint et se contenta de sourire en haussant les sourcils.

"Je suis venu pour qu'on s'explique, déclara Niil, en réponse à la question muette. Karik et Dillik sont venus me voir et je me suis rendu compte que ça ne pouvait pas durer. Ils sont à côté, avec Ambar, mais j'aimerais mieux qu'on parle tous les deux."

Julien s'assit : il était vraiment fatigué.

"Excuse-moi, je suis crevé. Je suis content que tu sois ici. Je crois qu'on a un peu dépassé la mesure, l'autre jour."

Niil lui servit un gobelet de raal et s'assit à son tour.

"Je t'en veux toujours, tu sais. Je n'arrive pas à comprendre que tu m'aies fait ça. Sans même m'en parler avant."

"Si ça peut te consoler, moi non plus je ne comprends pas. Simplement, sur le coup, c'était parfaitement évident. Tu étais le plus digne de succéder à ton père. La question ne se posait absolument pas. Je le pense toujours, d'ailleurs. Mais un instant avant, je n'y pensais même pas. J'en avais discuté avec Aldegard, Tahlil, et même Tannder, et ils avaient fini par se mettre d'accord pour attendre encore un peu avant que je décide officiellement qui serai le nouveau Premier Sire. Pour moi, ça ne posait pas de problème. Mais à la fin de l'assemblée, quand je me suis levé pour réciter le jugement que j'avais appris par cœur, j'ai su qu'il fallait que ce soit toi et personne d'autre. C'était… évident ! Et je l'ai fait. Pardonne-moi si tu peux. Aldegard, lui, a eu du mal à se retenir de m'engueuler quand je l'ai revu, un peu après qu'on se soit quittés. J'ai l'impression qu'il n'a pas apprécié que je me passe de son avis. Tahlil, par contre, il avait l'air plutôt satisfait."

"Et moi ? Tu n'as pas pensé que je pourrais ne pas être d'accord ?"

"Franchement, non. Je sais que ça paraît… Même moi, maintenant, je me demande encore comment j'ai pu ne pas imaginer une seconde que ça te rendrait malheureux. Mais ça c'est vraiment passé comme ça."

"Vraiment je ne comprends pas. Je croyais que tu étais mon ami. Ça n'est pas une façon de faire."

"Niil. Je suis ton ami. Je n'hésiterais pas une seconde à donner ma vie pour sauver la tienne. J'ai beaucoup réfléchi depuis l'autre jour. Hier, j'ai fini par en parler avec Tannder."

"Et alors ?"

"Alors il pense que j'ai réagi exactement comme l'Empereur l'aurait fait. Il croit que, de la même façon que je peux faire certaines choses, comme utiliser un klirk, sans jamais avoir appris, je dois avoir hérité de certaines capacités. Et Yulmir était connu pour prendre des décisions immédiates, parfois contre l'avis de ses conseillers et, pour ce qu'il en sait, c'étaient les bonnes décisions pour les Neuf Mondes."

"C'est facile ! Tu fais ce qui te passe par la tête, et personne n'a rien à dire."

"Non, ça n'est pas facile. Il ne s'agit pas de choisir le parfum d'une portion de douceneige. Moi aussi, il faut que je supporte les conséquences de mes décisions. La preuve : je t'ai rendu malheureux et j'ai peut-être perdu mon meilleur ami."

"Tiens ? Je croyais que c'était Ambar, ton meilleur ami ?"

"Avec Ambar, ça n'est pas du tout pareil. Je ne sais pas vraiment ce que c'est. Je n'ai pas de mot pour ça. Toi, tu es mon meilleur ami. Sans doute le seul que j'aie vraiment. Et personne ne te fait de concurrence. Pas même Ambar ou Xarax."

"Je ne suis pas jaloux."

"Vraiment ? Moi je crois que tout le monde est capable d'être jaloux. À ta place, si j'avais vu mon petit frère tout neuf faire les yeux doux à un type venu de nulle part, je suis sûr que je n'aurais pas tellement apprécié ; surtout si le type finit par être reconnu comme l'Empereur. Mais on n'est pas en concurrence. Ambar t'aime, je peux le jurer. Simplement, il t'aime vraiment comme son frère. Tu ne vas pas le lui reprocher, non ?"

La gêne évidente qui transparaissait sur le visage de Niil valait une confession.

"Mon père m'a répété depuis que j'étais tout petit que ce qui était grave, ce n'était pas d'être jaloux, c'était de le rester. Il me disait que quand on se laisse vraiment empoisonner par la jalousie, ou l'envie, on ne voit plus que des choses laides. Il me disait que c'était pareil que quand je me mettais à bouder dans mon coin et que je continuais alors que je ne savais même plus pourquoi, mais en pire. On refuse de voir ce qui pourrait arranger les choses et, quelque part, on a comme envie que ça continue d'aller mal. Je pense que c'est une partie de ce qui est arrivé à Nandak et Nekal, en plus de leur stupidité."

"Bon, ça va. N'en rajoute pas. Mais tu m'as quand même fait une belle vacherie. Tu ne sais pas ce que c'est, d'être Premier Sire ! Je suis un vrai prisonnier. Tout le monde a des trucs à faire signer ou des avis à donner. On n'arrête pas de m'enquiquiner avec des affaires sans le moindre intérêt. En plus, les trois quarts des gens que je rencontre attendent que je me casse la gueule. Je n'ai pas encore vraiment commis d'erreur, mais ça finira bien par arriver. Et là…"

"Niil, si tu veux bien qu'on essaie de se reparler comme des amis, je te promets que je trouverai un moyen d'arranger ça. Là, tout-de-suite, je suis vraiment trop lessivé pour en discuter, mais j'ai déjà quelques idées et j'ai pris l'avis de gens vraiment capables. Tu veux bien essayer ?"

"…"

"Je ne te demande pas de sauter dans mon lit. Enfin… pas tout-de-suite. Je te propose juste qu'on arrête un peu de se faire du mal et de compliquer la vie des autres."

"Je meurs de faim. À quelle heure est-ce qu'on mange, ici ?"

***

Ambar s'abstint de sauter au cou de Julien. Conscient de la fragilité de la trêve qui régnait, il se contenta de présenter une joue fraîche et douce au chaste baiser d'un Julien tout aussi circonspect. Mais l'ambiance un peu contrainte se détendit rapidement au cours du repas où Julien s'empressa d'annoncer :

"On a deux jours de vacances. Ordre de Subadar. Peut-être même trois. Xarax et moi, on a bien travaillé, mais il faut qu'on se repose un peu."

"Oui, remarqua Dillik, Xarax a l'air complètement déteint."

"Tout ce travail, demanda Niil, je suppose que c'est les préparatifs pour l'opération sur Djannak dont m'a parlé Tannder ?"

"Heu… oui. Mais on ne devrait pas parler travail à table. Karik et Dillik seront dispensés de cours et, si Niil veut bien, Ambar aussi. En fait, maintenant que tu es ici, Niil, je pense que tu pourrais aussi te donner un petit congé. Il ne faut pas laisser tes conseillers te traiter comme un esclave."

"Tahlil ne va pas apprécier d'être coincé loin du chantier.

"Son fils - Tengtehal, je crois - pourra le remplacer un jour ou deux. Si tu es d'accord, je vais demander à Aïn d'arranger ça. Mais si tu préfères retourner tout-de suite au labeur…"

"Non. Je crois que je préfère encore supporter ta compagnie."

"C'est déjà un progrès. Je propose qu'on traîne au lit demain matin."

"Tu appelles ça se reposer !"

Les rires qui accueillirent la saillie de Karik dissipèrent les quelques tensions qui pouvaient subsister. Il faut dire que, par le passé, une partie considérable des grasses-matinées communes avait été consacrée à le soumettre à des expériences érotiques parfois passionnantes, mais qui le laissaient immanquablement vidé, à tous les sens du terme.

"C'est ça ou le cours de grammaire. Choisis."

"Le cours de grammaire !"

"Bon. Demain matin, on laisse dormir ce couard de Karik et on prend le petit déjeuner quand on veut."

***

C'était bon, de retrouver près de soi la douceur d'Ambar, mais quel que fût son désir de prolonger cet instant, Julien ne put résister plus de quelques minutes au sommeil. Il se réveilla cependant comme il l'avait prévu, avant le petit matin et se leva silencieusement pour aller jusqu'au lit où Dillik semblait couver Xarax au creux de son ventre. Le haptir ouvrit les yeux avant même qu'il ne le touche et tous deux se glissèrent jusqu'à la salle de bain où ils avaient décidé de procéder à l'opération redoutée, mais nécessaire, de remise en état des réserves de Xarax. Il n'était pas indispensable que Dillik soit témoin de cet aspect embarrassant de la vie de son haptir bien-aimé.

Une fois les préparatifs terminés et que cessa le tourbillon lumineux du Yel se précipitant dans son corps, Julien se raidit dans l'attente de la douleur fulgurante de la morsure sur sa veine jugulaire. Mais, s'il senti bien la morsure des dents pointues, la vague insupportable de souffrance ne vint pas. Au contraire, les piqûres d'épingle elles-même disparurent pour laisser place à un engourdissement pas vraiment désagréable. Seule subsistait la sensation vaguement nauséeuse d'être au bord de la syncope que remplaça, lorsqu'il eut laissé tomber l'éponge qu'il tenait à bout de bras, l'excitation qui raidit instantanément son sexe.

"Ça a fonctionné ! Xarax pensait bien que le Neh kyong ne mentait pas. Mais je ne voulais rien te dire avant d'être absolument certain !"

Julien mit un moment à sortir de son trouble et à réaliser ce que Xarax venait de lui dire.

"Le Neh kyong ? Qu'est-ce que Tchenn Ril vient faire ici ?"

"C'est son cadeau ! Il m'a demandé si je désirais quelque chose, moi aussi. Je lui ai répondu qu'il n'y avait rien dans tout cet endroit que je désirais. Mais il a insisté. Ça paraissait important pour lui. Il m'a demandé si je n'avais pas un souhait, même si je ne pensais pas qu'il pourrait me l'accorder. Alors Xarax a dit qu'il souhaitait ne plus te faire souffrir en se nourrissant. Et il m'a dit que si c'était vraiment ce que je voulais, il pouvait le faire. Et il l'a fait."

"Mais, comment est-ce que c'est possible ?"

"Xarax n'a plus de venin !"

"Mais… Tu savais ce qu'il allait faire ?"

"Bien sûr. Xarax savait. Tout cadeau a un prix. Mais le venin n'est pas important."

"Mais, ça te laisse désarmé !"

"Xarax a encore ses serres. Et puis, la plupart des gens sont tellement terrorisés qu'ils ne pensent qu'à s'enfuir. Toi, tu sais que je n'ai plus de venin, mais pas les ennemis !"

"Xarax, je ne sais pas quoi dire. Je te remercie. Bien que je pense que tu n'aurais pas dû faire ça."

"Xarax ne supportait plus de devoir te faire du mal. Et maintenant, je vais retourner dormir près de Dillik. Il aime bien que je sois là quand il se réveille."

Chapitre 79
Tchiwa Ri Kor

L'irruption de Tannder au milieu du petit déjeuner n'augurait certainement rien de bon, et ce qu'il avait à dire confirma cette impression :

"Sire, on prévoit l'arrivé de forts vents d'ici deux jours au plus sur l'île de Djannak. Cela risque de rendre toute sortie en volebulle impossible pour un temps indéterminé. De plus,comme il soufflera du sud-est, le vent risque d'emporter le gaz toxique de l'entrepôt vers des régions habitées. Peut-être même vers Ksantir.

Julien soupira. Tous ses projets de détente entre amis s'écroulaient."

"J'ai compris, Tannder. Je suis à vous dans deux minutes, le temps de dire au revoir à mes amis."

"Si tu retournes sur Dvârinn, je viens avec toi, dit Niil. Ambar peut rester ici, il n'y a pas de raison de lui gâcher ses petites vacances. Au moins, ils sera avec des amis."

"Mais, je peux venir avec toi !"

"Non. J'accompagne Julien. C'est le moins que je puisse faire et c'est mon rôle en tant que Premier Ksantiri, et je ne veux surtout pas que tu t'approches de l'endroit où on va."

Ambar avait cette qualité rare de ne jamais insister lorsqu'on lui présentait des arguments valables. Il demeura silencieux et fit de son mieux pour dissimuler sa déception et ses craintes durant des adieux d'une bonne humeur un peu factice. Car s'il n'était pas vraiment au fait de ce que Julien se proposait d'accomplir, il était certain que l'entreprise n'était pas sans danger.

***

Ils ne demeurèrent à la Maison Première de Ksantir que le temps de s'équiper de tenues isolantes bleues spécialement ajustées à leur taille et embarquèrent aussitôt dans un volebulle d'un gris terne fort différent des engins multicolores que Julien avait admirés sur Nüngen. Cependant, bien que relativement peu attrayant, l'appareil était malgré tout beaucoup plus rapide que la plupart des engins volants. Il disposait aussi d'une nacelle entièrement fermée et apparemment étanche. Tannder les informa aussi que son enveloppe, d'un prix absolument faramineux, était faite du même tissu que les hatiks et donc à peu près impossible à percer. Ce qui ne manqua pas de rassurer les garçons qui gardaient encore un vif souvenir de leur dernière expédition aérienne et du naufrage final.

C'était le début de l'après-midi sur l'île de Djannak et le ciel sans un nuage laissait parfaitement voir le paysage qui défilait sous le volebulle. Julien reconnut les collines où il était parti à la rencontre d'Ugo, puis ils survolèrent bientôt un ensemble plus escarpé. L'appareil s'engagea alors dans un défilé entre deux parois presque verticales de roche rougeâtre qui les mena, après une série de virages serrés, dans une sorte de vaste cirque entièrement cerné de falaises apparemment impraticables. L'eau d'un petit lac, immobile comme un bloc de verre d'un vert presque noir, refléta un instant l'énorme silhouette du volebulle qui se posa doucement sur la rive où s'attardait encore la lumière du soleil.

"L'entrepôt est camouflé, Sire, expliqua Maître Subadar. C'est en fait cet énorme éboulis au pied de la falaise. Mais il est inutile d'y pénétrer. Le mieux est d'invoquer le Neh kyong depuis l'endroit où nous sommes. Vous sentez-vous prêt ?"

"Je ne pense pas qu'on puisse jamais se sentir prêt pour ce genre de chose, Subadar. Mais, oui, je suis décidé à y aller.

"Surtout, n'enlevez votre masque sous aucun prétexte. Vous finiriez comme N… " par égard pour Niil, il retint juste à temps le nom de Nandak, et poursuivit : " comme d'autres imprudents."

"Vous m'avez déjà répété tout ça je ne sais combien de fois. N'ayez pas peur, je ferai attention."

Niil s'apprêtait à dire quelque chose, mais il se retint au dernier moment, incertain de sa voix, et se contenta de serrer l'épaule de Julien avant de le laisser pénétrer dans le sas de sortie.

Lorsqu'il eut descendu les quelques échelons qui le menaient au sol et se fut éloigné d'une dizaine de pas, Julien se retourna et regarda le volebulle s'élever doucement, presque sans bruit pour aller rejoindre son poste d'observation à une centaine de mètres d'altitude ou il demeura stationnaire, énorme forme oblongue, sombre et comme vaguement menaçante dans l'air immobile. Il adressa un dernier salut de la main à ceux qui l'observaient là-haut puis il entreprit de se plonger dans l'état de quasi-transe qui lui ouvrirait la porte de l'Inter-monde.

Il avait réalisé l'opération plusieurs dizaines de fois au cours des derniers jours, d'abord dans le cocon protecteur de la Chambre-ailleurs, puis dans un coin retiré des jardins de la Tour des Bakhtars. Il était donc relativement familier avec l'environnement bizarre de l'Inter-monde. Contrairement au chaos hurlant de l'En-Dehors, l'Inter-monde était perçu plus ou moins comme une sorte de limbes calmes où le temps n'avait pas vraiment d'importance. Il n'y avait pas non plus de paysage à proprement parler car toutes choses, bien qu'ayant une existence physique, semblaient dépourvues de véritable 'définition' et les formes s'étendaient sur des dimensions impossibles à appréhender directement, tant par les sens que par l'esprit humain. Une colline était une colline, mais, dans un système où le haut et le bas, la gauche et la droite, le proche et le lointain ne suffisaient pas à décrire l'espace, une colline était encore bien autre chose, et ce 'supplément de réalité' venait à la fois brouiller et préciser la perception qu'on en avait d'une manière si déconcertante qu'on pouvait se laisser aisément aller à une contemplation fascinée et fatale. De même, les couleurs perceptibles dépassaient largement le spectre habituellement visible mais, faute d'un ancrage sensoriel et conceptuel correspondant, elles se manifestaient par des débordements aléatoires sur l'odorat ou l'ouïe, ou même par des sortes d'éclairs d'aperception holistique, créant l'impression d'être soudain submergé par une compréhension fusionnelle et totale de l'univers dans son entier. Il avait fallu à Julien des heures d'un entraînement épuisant avant de pouvoir formuler une pensée cohérente dans un tel environnement. Il lui avait ensuite fallu faire l'effort d'apprendre à maîtriser l'art de créer dans son esprit la figure complexe qui produirait, dans l'hyperespace de l'Inter-monde, l'équivalent d'un appel ou d'un signal suffisamment puissant pour attirer l'attention des Neh kyongs. Il s'aidait pour cela d'une sorte de danse complexe qui suivait un air dont le rythme à vingt-trois pulsations favorisait la coordination précise des mouvement du corps et des images mentales qu'il répéterait tant qu'un contact n'aurait pas été établi. Il ne manquait à sa silhouette bleue gesticulante qu'un tambour circulaire de peau de renne pour ressembler de façon frappante à un chaman des steppes de la Terre.

Il ne s'écoula que quelques minutes de temps objectif avant que son appel n'attire des curieux. Il perçut leur présence autour de lui comme si de grandes créatures s'approchaient pour le flairer. La plupart, il le savait, n'avaient guère plus d'intelligence qu'un bovin, cependant il discernait parmi ces entités la signature caractéristique d'un Neh kyong et il cessa son rituel d'appel.

"Humain-Julien Berthier-Empereur du R'hinz ka aun li Nügen-Seigneur des Neuf Mondes-Gardien unique des Pouvoirs et des Dons. Qui appelles-tu ?"

La voix qui résonnait dans sa tête, bien que possédant un timbre et des caractéristiques propres, était pareille à celle de Tchenn Ril. C'était sans erreur possible la voix d'un Neh kyong et ce Neh kyong se tenait là, devant lui, impossible à cerner vraiment et rayonnant un sentiment de vive curiosité. En fait, Julien en avait été averti par Maître Subadar, le Neh kyong savait déjà tout du but de sa visite ; il avait un accès total à l'esprit du garçon. Il était possible d'élever une barrière mentale pour se préserver une certaine intimité en présence d'un Neh kyong. Cela demandait un long entraînement et, pour la mission présente, c'était totalement inutile.

"J'appelle un Neh kyong afin qu'il prenne possession d'une part du Monde de Dvârinn qui lui appartiendra à jamais."

"Ce lieu est riche. Il déborde d'énergie précieuse. Que devra payer le Neh kyong qui s'y établira pour s'en repaître et faire de ce lieu sa résidence à jamais ? Tout don a un prix et celui-ci est un don de grande valeur."

"Il devra veiller à ce qu'aucune créature de cet univers ne franchisse les limites de son domaine ou, y ayant pénétré par ruse ou par force, ne puisse en ressortir, ni vivant, ni mort. Il devra aussi faire en sorte qu'aucune substance nocive ne s'en échappe pour se répandre alentour."

"As-tu le pouvoir de conclure un tel accord ?"

"J'ai ce pouvoir."

"Sais-tu que, si tu n'as pas effectivement ce pouvoir, te tuera ?"

"Je le sais."

"Alors je déclare que ce lieu, qu'on appelle Tchiwa Ri Kor devient à partir de ce moment mon Domaine exclusif et que, lorsque tu l'auras quitté ainsi que ceux qui t'accompagnent, nul ne pourra plus y pénétrer sans perdre la vie ou, y ayant pénétré par force ou par ruse, en sortir, ni vivant, ni mort. Le Chaos est notre témoin et j'échange une Goutte de ton sang contre un Instant de ma vie."

Et pendant un instant sans durée, mais qui resterait à jamais gravé dans son souvenir, Julien fut le Neh kyong Tchiwa Ri Kor. Il vit clairement la façon dont, contournant sans la rompre la barrière dérisoire de sa combinaison, le Neh kyong préleva dans son cœur même une goutte de sang et fut, pour un instant, totalement et sans la moindre réserve, Julien. Il tenterait, plus tard, de décrire ce qu'il avait vécu en tant que Tchiwa Ri Kor, mais la tâche était au-delà des possibilités de tout langage humain. Il ne parviendrait à se souvenir clairement que de la vision de cet endroit sinistre transfiguré par la perception du Neh kyong en un véritable paradis rayonnant d'énergie vitale et de pur plaisir. Et il comprit aussi le sens de l'avertissement qui précédait l'Échange lorsqu'il vécut la bouleversante union du Gardien avec son Lieu, qui dépassait en intensité tout ce qu'un esprit humain aurait dû pouvoir supporter et qui, il le savait, ne le tua pas uniquement du fait qu'il possédait effectivement le pouvoir de conclure un tel pacte.

***

Le retour se fit sans histoire. Julien fut récupéré lorsqu'il signala la conclusion de l'accord et tout le monde se débarrassa des combinaisons encombrantes et maintenant inutiles dès qu'ils furent à bonne distance de la montagne. Puis Julien, fort d'une connaissance directe puisée dans l'esprit du Neh kyong, s'employa à tracer sur une carte de navigation les limites exactes du domaine de Tchiwa Ri Kor, le Cercle des Monts de la Mort, afin qu'on puisse en barrer tous les accès et y placer des plaques de titane qui avertiraient les éventuels curieux du sort qui les attendait s'ils poursuivaient leur exploration.

De retour à la Maison Première de Ksantir, Niil entraîna Julien vers un cabinet particulier :

"Merci."

Julien eut l'air sincèrement étonné.

"De quoi ?"

"Eh bien, d'avoir débarrassé l'île de ce danger."

"Tu sais, je n'ai pas l'impression d'avoir fait grand chose."

"Tu as quand même invoqué un Neh kyong."

"Ça n'est pas très difficile, une fois qu'on sait comment s'y prendre."

"À moi, ils me donnent la chair de poule.""

"En principe, ils ne sont pas hostiles tant qu'on ne cherche pas à s'approprier leur territoire. Et là, je venais pour en offrir un de premier choix. Je n'avais rien à craindre."

"Quand même, merci."

"D'accord. Mais ne crois pas que j'ai fait ça gratuitement. Je veux une récompense."

Ce fut au tour de Niil d'avoir l'air étonné.

"Heu… bien sûr. Qu'est-ce que tu veux ?"

"Je veux que tu prennes trois jours de congé et que tu viennes les passer avec nous."

"Si je fais ça, Tahlil ne va pas être content."

"Je me charge de Tahlil. Il sera ravi de me faire une faveur. De toute façon, il faut qu'il reste quelques jours ici pour surveiller le blocage des accès à Tchiwa Ri Kor. Mais je ne voudrais pas te forcer à accepter trois jours de rêve au bord d'un lac paradisiaque…"

- D'accord ! D'accord ! Évidemment, je vais devoir repousser une visite passionnante à la mine de charbon de Tang'aleen, mais je crois que je pourrai surmonter ma déception."

Chapitre 80
Rüpel Gyamtso

Le lac de Rüpel Gyamtso, était à trois bonnes heures de volebulle d'Aleth. Trois heures délicieuses passées à glisser dans l'air frais du matin, confortablement installés autour d'un excellent petit déjeuner dans la nacelle ouverte d'un volebulle impérial spécialement sorti des réserves du Palais et soigneusement révisé pour l'occasion. Tannder était aux commandes et Ugo avait accepté avec joie de se laisser entraîner dans l'expédition. À une altitude de trois ou quatre cents mètres, la vue était parfaite et, dans l'air lavé par la rosée, tous les détails du paysage se découpaient dans la lumière oblique avec une incroyable netteté.

Après avoir laissé derrière eux les célèbres tours d'Aleth et les collines parsemées de grandes propriétés, il survolèrent une succession de grandes ondulations où les champs cultivés alternaient avec des bois manifestement entretenus. De petits villages témoignaient d'une population modérément dense et les routes n'étaient parcourues que de véhicules à traction animale où dominaient les chariots tirés par des lang gos, semblables à ceux qu'ils avaient employés sur Dvârinn, et Niil confirma à Julien que ces animaux éminemment utiles avaient été acclimatés sur tous les mondes où se trouvaient des humains.

Bientôt, alors que l'atmosphère se réchauffait, la nacelle fut visitée par quantité d'insectes multicolores qui se posaient un instant avant de repartir vaquer à leur occupations. On était, selon Ambar, en pleine saison des dzebous, les 'jolis insectes', terme générique pour désigner une incroyable variété de ces choses volantes aux reflets métalliques, semblables à des bijoux et presque toutes absolument inoffensives. Quelques-unes avaient bien développé un goût importun pour le sang des mammifères mais, toujours d'après Ambar, elles préféraient en général s'attaquer aux paisibles lang gos qui demeuraient assez indifférents à leurs morsures. Julien se dit que c'était heureux car certains de ces espèces de scarabées atteignaient une taille impressionnante. De temps à autre, Ugo faisait claquer ses mâchoires sur une de ces créatures qui, assurait-il, étaient bien plus savoureuses que les hannetons ou les guêpes qu'il attrapait sur la Terre.

Le lac s'apparentait presque à une petite mer intérieure et, si quelques villages de pêcheurs ponctuaient ses rives, ils étaient suffisamment éloignés pour laisser de vastes espaces sauvages et d'innombrables criques désertes où jouer les Robinson. Ils longèrent un moment la rive tout en perdant progressivement de l'altitude et finirent par se poser sur une plage de sable blanc, semblable à d'autres qu'ils avaient survolées, où ils débarquèrent alors que trois Gardes Impériaux sortaient de la lisière du bois tout proche et montaient à bord pour prendre possession de l'appareil qui décolla aussitôt.

Ils suivirent Tannder sous le couvert des arbres et, après une centaine de mètres sur un petit chemin couvert de gravier, ils débouchèrent dans une zone où les arbres plus clairsemés laissaient apercevoir dans une clairière un grand pavillon de bois gris argenté entouré d'une sorte de véranda. Un intendant, qui n'était plus de la première jeunesse et portait les Marques impériales les accueillit avec une déférence formelle qui prétendait décourager d'emblée toute tentative de familiarité. Mais Julien, maintenant bien au fait des mœurs de la Cour, n'entendait pas se laisser dicter sa conduite et gâcher ses loisirs par le snobisme d'un personnel trop imbu de son importance et de son rang. Aussi, après s'être enquis de son nom, il lui adressa quelques recommandations polies, mais fermes :

"Honorable Kenndar, mes amis et moi-même sommes ici pour nous détendre. Veuillez avoir la bonté d'informer tout le personnel que j'interdis l'usage du Haut-parler en ma présence ou celle de mes hôtes pour toute la durée de notre séjour. Informez-les que sourire, ou même rire, n'est pas interdit. C'est même vivement recommandé. Ceux qui tiennent absolument à faire une tête de funérailles sont invités à prendre immédiatement un congé aux frais de la Cassette Impériale. Au besoin, nous sommes parfaitement capables de cuisiner et de faire nos lits. J'espère, ajouta-t-il avec son sourire le plus lumineux, que vous ne m'en voudrez pas trop de bouleverser vos habitudes ?"

L'homme prit quelques secondes pour digérer sa surprise et décider qu'il ne serait pas choqué par un tel manque de formalisme, puis :

"Votre S… Non, Sire. Je vais transmettre immédiatement vos consignes. Et je suis certain que tous les membres du personnel n'auront aucun mal à sourire à vous et à vos hôtes."

Il accompagna même sa déclaration d'un sourire qui, faute d'habitude, avait plutôt l'air d'une grimace, mais témoignait de sa bonne volonté.

***

Lorsqu'ils se furent installés dans les deux vastes chambres manifestement préparées à leur intention, ils décidèrent d'un commun accord qu'une baignade s'imposait avant le repas. Tannder les mena à l'extrémité de la plage jusqu'à une petite jetée de bois où étaient amarrées quelques embarcations légères. Certaines étaient pourvues de voiles, d'autres pas, mais Tannder les dédaigna et, se postant à l'extrémité du ponton, il siffla dans ses doigts. Julien se souvenait du grand animal aquatique qui était venu à l'appel d'Izkya lors de son premier jour sur Nüngen, aussi ne fut-il pas trop surpris lorsqu'une vague en forme de bosse s'approcha à grande vitesse pour laisser paraître les yeux immenses et le sommet de la tête d'une créature qu'on devinait d'une taille considérable.

"C'est un Lou Tchenn, expliqua Tannder. Lui et quelques-uns de ses congénères ont élu domicile à proximité et se considèrent comme au service de la maison. Depuis bien des générations, ils se succèdent et rendent les services qu'on peut attendre de leur espèce. Ils gardent jalousement l'accès de la baie contre les espèces dangereuses et tirent les bateaux à l'occasion. N'hésitez pas à le leur demander, ils adorent cela et, en plus, ils ont droit à une gratification supplémentaire. Je pense qu'Ambar et Karik doivent connaître leur vocabulaire de base."

Lorsqu'il eut reçu confirmation de ce fait, il déclara :

"Je vais retourner au pavillon. Avec un Lou Tchenn à proximité, vous ne risquez rien."

En fait, Tannder se contenta d'aller s'asseoir un peu en retrait de la lisière du bois en un endroit d'où il pourrait continuer de surveiller la plage sans pour autant gâcher l'impression d'absolue liberté des garçons.

Le Lou Tchenn se révéla être bien plus, et bien mieux, qu'un tireur de pousse-pousse aquatique. De la taille, à peu près, d'une orque, il en avait certainement l'intelligence et, une fois habitué à ses nouveaux compagnons, l'esprit joueur. Nager nu dans une eau à température idéale est un plaisir rare que Julien n'avait jamais pu goûter sur la Terre, où la pudibonderie ambiante s'obstinait à obliger les baigneurs de plus de quatre ans à porter au moins un caleçon de bain. Mais nager nu en compagnie d'un monstre sympathique, toujours prêt à vous propulser à des vitesses extravagantes ou à vous faire jaillir hors de l'eau pour des bonds vertigineux, dépassait de loin tout ce qu'on pouvait rêver. Et le bonheur se transforma en une sorte de délire bénin quand deux collègues du Lou Tchenn vinrent se joindre à la fête. Ugo n'était pas un labrador, mais il avait toujours aimé l'eau, quelle que fût sa température, et il ne se priva pas de prendre une part très active au chahut, oubliant délibérément toute dignité pour se précipiter à la recherche des pierres ou des morceaux de bois flotté que les non-terriens, un peu étonnés tout d'abord, finirent par lancer pour lui à l'exemple de Julien. Ils découvrirent aussi que ce respectable Passeur adorait tournoyer, fermement suspendu par la gueule à un solide bâton qu'il serrait en grognant.

Et lorsque le temps de songer au repas fut venu, Tannder apparut avec son habituel à propos, porteur d'un grand panier rempli de gros beignets dorés qui étaient paraît-il la friandise préférée des gardiens de la baie. Lancer cette manne dans les gueules dentues qui s'ouvraient largement autour d'eux avait quelque chose de curieusement satisfaisant.

***

La chaleur torride du début de l'après-midi n'incitait guère à quitter la fraîcheur de la maison. Par contre, l'étendue neigeuse des draps était en soi une tentation suffisante. Ambar était bien décidé à profiter pleinement d'un Julien pour une fois à son entière disposition, mais les exercices épuisants du matin les contraignirent à sombrer dans un sommeil immédiat et profond dont ils n'émergèrent, quelque peu hébétés, qu'alors que le soleil avait très largement dépassé le zénith.

Alors qu'ils s'ébrouaient et avalaient force jus de fruits glacés dans ce qui tenait lieu de salon, l'Honorable Kenndar, qui s'efforçait sans beaucoup de succès de maintenir son regard au-dessus leurs têtes, les informa que, s'ils en avaient le désir, l'heure était idéale pour une sortie à la voile, le vent soufflant d'ordinaire une heure ou deux à ce moment de la journée. Puis son sens du devoir le poussa à ajouter, avec comme un soupçon de regret, qu'il serait sans doute prudent de porter au moins un laï pour naviguer, l'effet combiné du soleil direct et de la réverbération sur l'eau pouvant causer des désagréments même aux épidermes les moins sensibles. Julien, qui savait d'expérience de quoi parlait le majordome, le remercia et donna aussitôt l'exemple en enfilant, non pas un laï, mais un abba léger pourvu de l'indispensable capuche qui le préserverait d'une insolation ou d'un coup de soleil sur le nez. Ambar, qui n'avait pas son teint de lait, se contenta bien sûr d'un laï scandaleusement diaphane qui réussissait l'exploit de paraître révéler plus que lorsqu'il ne portait rien !

Les petits voiliers étaient visiblement construits pour la vitesse et munis de deux flotteurs effilés qui en faisaient des trimarans outrageusement surtoilés et prompts à échapper au contrôle d'un barreur inattentif pour des embardées qui eussent été dévastatrices sur des bateaux plus grands et qui demeuraient suffisantes pour jeter à l'eau leur équipage en des chavirages spectaculaires. Le poids et la sollicitude attentive des Lou Tchenns s'avéraient alors précieux pour redresser les embarcations. Ugo avait rapidement compris qu'il était inutile d'espérer pouvoir se maintenir sur ces bêtes de course et, après son deuxième chavirage en compagnie de Julien et d'Ambar, il était parti s'installer à l'orée du bois, à l'ombre douce des arbres, pour somnoler en écoutant les cris et les rires des garçons.

Ils n'étaient certainement pas les seuls à naviguer sur le lac, mais celui-ci était si vaste qu'ils n'apercevaient qu'une voile de temps en temps et ce, trop loin pour établir un contact quelconque. Lorsque le soir tomba enfin, ils regagnèrent la maison où un repas les attendait puis s'en furent s'écrouler dans leurs lits où le sommeil les prit de nouveau sans la moindre possibilité de résistance.

***

Ils s'étaient couché très tôt et Julien ne fut pas surpris d'être réveillé ,alors qu'il faisait encore nuit noire, par la visite prévisible de Dillik qui s'insinuait entre lui et Ambar qui dormait étalé sur le ventre et qui, dans des contrées moins généreuses en matière d'espace de couchage, aurait occupé sans vergogne un lit à lui tout seul.

"Tu m'emmènes faire pipi ?"

Julien soupira. On savait ce que cachait cette innocente demande. Xarax était sans aucun doute prêt à sacrifier et ses ailes, et sa vie pour son ami, mais la meilleure volonté du monde ne suffit pas à transformer l'épiderme coriace d'un haptir en source de plaisir. Et si ses serres puissantes étaient tout-à-fait aptes à la manipulation d'un appendice particulièrement délicat, il était difficile d'imaginer qu'elles puissent aller jusqu'à susciter un quelconque plaisir. En fait, Dillik avait même fini, après moult hésitations, par imaginer la chose, tant il était avide de tout partager avec son merveilleux compagnon, mais il est des réactions qu'on ne commande pas et cette idée laissait totalement flasque la part de son joli corps dont la participation active était la plus indispensable. Alors que la pensée de s'abandonner aux caresses de Julien… ou d'Ambar, ou Karik, ou encore Niil le faisait, pour peu qu'elle lui traverse l'esprit en dehors d'un moment de totale satiété, quasiment trembler d'impatience.

C'était, en gros, ce qu'il avait confié à Julien qu'il considérait, allez savoir pourquoi, comme l'autorité suprême en la matière. Et Julien se trouvait donc tacitement investi du devoir d'apporter, à un Dillik d'autant plus intéressé par la chose qu'il ne pouvait la tenir pour allant de soi, le soulagement et les occasions de découverte que Xarax s'avérait impuissant à lui fournir. D'où ces sollicitations nocturnes qui semblaient en passe de devenir un complément régulier aux cabrioles occasionnelles qu'il partageait avec l'un ou l'autre de ses camarades. Mais Julien, pour l'instant, n'avait guère envie de se livrer à ces jeux. Par contre, il n'était pas ennemi d'un peu de tendresse partagée.

"Viens plutôt faire un câlin."

Dillik n'eut pas l'ombre d'une hésitation. Après avoir été gratifié d'un baiser sur le bout du nez, il vint se blottir contre Julien, enfermé dans l'étreinte douce de ses bras, son postérieur confortablement pressé contre un sexe au repos, jouissant du bonheur simple et profond d'une intimité sans réserve. Certes, ils n'échangeaient ni leurs pensées, ni leurs rêves. Ce qui passait entre eux n'avait ni nom ni forme, mais c'était tout aussi perceptible que la tiédeur mêlée de leurs corps. Et c'était infiniment doux. Et il y avait un plaisir sans mélange à s'abîmer dans cette douceur.

***

Lorsqu'ils quittèrent la résidence, au soir du troisième jour, ils reçurent les adieux émus du personnel assemblé dont les membres s'enhardirent, chose peu courante, jusqu'à souhaiter les revoir bientôt. Puis, après une ultime distribution de friandises aux Lou Tchenns, ils embarquèrent dans la nacelle du volebulle qui les attendait, ombre immense et vaguement inquiétante dans l'obscurité croissante du crépuscule. La lune ne se lèverait pas avant deux ou trois heures et le ciel passa progressivement du pourpre profond à un noir absolu semé d'étoiles d'une incroyable netteté. Instinctivement, Julien leva les yeux vers le nord pour chercher les ourses familières et, comme d'habitude, il ressentit cette impression de total dépaysement en constatant que rien, dans ce ciel si beau, ne lui rappelait les constellations de la terre où il était né. Le ruban vague et familier de la Voie lactée avait aussi disparu et il se demanda pour la énième fois s'il était toujours dans sa galaxie familière ou bien si les klirks l'avaient transporté jusqu'aux confins de l'univers.

Fin du premier tome

Nous voici arrivés à peu près au milieu de l'histoire. L'action reprend dans le second volume Julien empereur très peu de temps après la fin du chapitre 80.

© Engor

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